Préfaces et postfaces de Gérard Klein

Gérard Klein : En un autre pays

anthologie de la Science-Fiction française des années 1960-1964, 1976

préface de Gérard Klein, 1976

par ailleurs :

Bien qu'il soit dangereusement arbitraire de découper l'histoire en tranches décennales, ce deuxième volume de l'anthologie de la Science-Fiction française, qui couvre les années de 1960 à 1964,(1) témoigne d'une évolution notable. Le tournant n'a sans doute pas été pris abruptement le 1er janvier 1960, mais quelque chose s'est passé. Ou cassé.

Ainsi, neuf auteurs seulement du premier volume figurent dans le deuxième. Quelques grands anciens ont disparu, tels que René Barjavel, Pierre Boulle, Boris Vian, soit qu'ils aient cessé d'écrire de la Science-Fiction, soit qu'ils aient quitté cette planète. D'autres, moins connus, se sont découragés faute de débouchés ou ont été entièrement absorbés par une profession plus lucrative que celle d'écrivain. Parmi les nouveaux venus au contraire, peu de noms célèbres, au moins hors du domaine. Et l'on verra dans les volumes suivants que la plupart abandonneront par la suite. Du groupe initial, pour autant qu'on puisse lui prêter une homogénéité, bien peu, à peine une poignée, atteindront les rivages dorés des années 1970. Ainsi vue, la période 1960-1964 apparaît comme une traversée du désert.

Bien entendu, les injustices inévitables que ne peut manquer de commettre un anthologiste, au moins d'un autre point de vue que le sien, et les oublis, ici peu probables tant les matériaux ont été explorés attentivement, pourraient modifier un peu, au regard de l'éternité, le tableau. Ainsi, Alain Dorémieux aurait-il pu figurer dans le Grandiose avenir avec "la Vana" (1959) et fait-il ici une apparition attendue et légèrement tardive avec un texte que je préfère au précédent, bien qu'il ait l'avantage d'être moins connu. Ainsi ai-je écarté pour des raisons diverses et souvent à regret Pierre Véry, Jérome Sériel, R.M. Albérès, George Langelaan et quelques autres, comme j'avais dû faire pour Jean-Louis Curtis dans le précédent volume. Mais aurais-je pu les conserver dans une sélection finale plus étoffée que l'impression d'ensemble ne s'en serait guère trouvée modifiée : aucun de ces cinq auteurs n'a écrit de nouvelles de Science-Fiction après 1965, au moins en nombre significatif d'un intérêt marqué pour le domaine.

À cette traversée du désert qui, si elle a éclairci les rangs, a affermi les vocations et affiné les talents — au point que je trouve le recueil plus homogène et littérairement plus satisfaisant encore que le précédent —, il y a des raisons propres au domaine considéré et des raisons plus générales propres à l'état de la France et de sa littérature à cette époque.

D'abord la fin de l'innocence.

Pendant les années cinquante, la Science-Fiction française renaissait, connaissait un développement foudroyant décrit par Monique Battestini. Elle renouait pour une bonne part avec une tradition ancienne et respectable proprement européenne sinon nationale, celle de Jules Verne, J.-H. Rosny aîné, H.G. Wells, Maurice Renard, André Maurois, Jacques Spitz, René Barjavel lui-même pour ne citer que quelques phares. Des auteurs spécialisés comme Pierre Versins et Philippe Curval pouvaient à juste titre affirmer ne rien devoir à l'influence anglo-saxonne.

En 1960, il n'en est plus de même. Aucun auteur français ne peut plus prétendre ignorer la vague américaine qui a commencé de déferler en 1953. Tous ont lu Isaac Asimov, Ray Bradbury, A.E. van Vogt, Clifford D. Simak, Alfred Bester, Robert Sheckley, Arthur C. Clarke. Et aucun ne peut prétendre n'avoir pas été marqué, légèrement sans doute pour les plus âgés, intensément pour les plus jeunes, par la découverte de l'univers apparemment inépuisable et de ce fait écrasant de la Science-Fiction anglo-saxonne. Sur la fin des années 1950 et plus encore à l'époque qui nous intéresse ici, la référence anglo-saxonne est omniprésente. Malgré les efforts de collections comme "Présence du futur", "le Rayon fantastique", "Série 2000" chez Métal, "Anticipation" au Fleuve noir et des revues Fiction et Satellite pour s'ouvrir aux auteurs indigènes, la réaction du public et surtout des critiques est presque toujours soit de chercher à déceler la source américaine, réelle ou supposée, soit d'effectuer des comparaisons qui tendent à opposer des amateurs à des professionnels chevronnés. Avec le recul de quinze années, on s'aperçoit que ces éternels débutants, ces amateurs, faisaient et font toujours le poids. On découvre alors que ce qu'on leur reprochait surtout, c'était d'écrire à leur manière, c'est-à-dire différemment des vedettes américaines du moment. C'est à ce titre qu'un critique anonyme de Fiction(2) condamne alors l'exceptionnelle Surface de la planète de Daniel Drode. Et il est frappant que le compliment le plus souvent décerné dans les notices de Fiction à Michel Demuth, l'un des plus féconds et brillants représentants de cette époque, c'est de s'être le mieux conformé à la norme américaine. Compliment dangereux et ambigu que sa facilité même permet non d'écarter mais de relativiser.

Traversée du désert donc, d'abord du fait d'un indiscutable écrasement culturel. À l'époque, sauf pour les communistes, l'Amérique, c'est La Mecque. Il faut faire remarquer encore que ces auteurs français du tournant 1960, qui vivaient leur temps et écrivaient dans leur temps, se voyaient le plus souvent opposés à des challengers anglo-saxons des années 1950, voire 1940. Ainsi, on leur demandait implicitement et souvent explicitement d'écrire non seulement comme s'ils avaient vécu en un autre pays, mais encore comme ceux-là mêmes qui y vivaient avaient fait dix ans, voire vingt ans plus tôt.

Un autre facteur de découragement, souligné pour la plupart des historiens du genre, tient à la réduction du nombre des supports. Satellite disparaît pratiquement avec les années 1950. "Le Rayon fantastique" meurt en 1964, ce qui donne à croire qu'il n'accepte plus de manuscrits dès 1962.(3) "Présence du futur" se ferme aux auteurs français au moins pour ce qui est des recueils de nouvelles : c'est pourquoi un Chant de pierre de votre serviteur et Mondes interdits d'Alain Dorémieux paraissent chez Éric Losfeld. Galaxie disparaît dans un trou noir. Et si de rares recueils sortent hors collection, ils sont peu convaincants à moins qu'une perle fine ait échappé à mes recherches diligentes. Quant au Fleuve noir, s'il accueille volontiers des auteurs français, c'est au prix de grandes concessions imposées par la composition de son public.

Ne subsistent que Fiction et une multitude de fanzines, presse parallèle avant l'heure, dont un seul concerne la postérité : c'est Ailleurs, créé et édité par Pierre Versins et justement renommé pour la qualité de ses études, informations et textes, d'ailleurs souvent repris dans Fiction pour les derniers. De ces fanzines, je dirai franchement n'avoir rien pu tirer de ce que je suis parvenu à examiner, soit qu'ils publient des textes secondaires d'auteurs déjà présents à ce sommaire, soit qu'ils permettent alors à de nouveau venus, qui feront plus tard parler d'eux comme Jean-Pierre Fontana et Jean-Pierre Andrevon, de ronger leur frein et d'affûter leur plume. D'où le primat presque exclusif, et ici avoué, des textes venus de Fiction, soit des numéros ordinaires, soit encore des trois numéros spéciaux réservés à la production française.

Or, Fiction, où paraissent alors par nécessité la quasi-totalité des nouvelles française, n'exerce pas cette mission sans réticence. Outre les difficultés susdites, il s'y pose un problème de personne. Alain Dorémieux, d'abord secrétaire de rédaction depuis 1957, devient rédacteur en chef à partir de décembre 1958. Lorsque les concurrents de Fiction, Satellite et la première série de Galaxie disparaissent, une lourde responsabilité va peser sur ses épaules, d'autant plus que Maurice Renault, créateur de la revue, s'en éloigne, absorbé par d'autres tâches. Or, à cette époque du moins, Dorémieux, homme de culture littéraire selon la plus pure tradition française, c'est-à-dire manifestant une ignorance avouée sinon un solide mépris à l'endroit de la science et de tout ce qu'elle peut apporter, ne cache pas son manque d'intérêt pour la Science-Fiction proprement dite, et au contraire son penchant pour le Fantastique et l'Insolite. L'avenir l'attire moins que le passé. Par ailleurs, puisqu'il doit tout de même faire une place à la Science-Fiction, il va préférer la lointaine, l'américaine, toute prête, à la proche, française, qu'il est évidemment plus difficile de dégager de sa gangue. Il va en résulter à partir de 1960 un espacement très net dans les numéros ordinaires de Fiction des nouvelles françaises de Science-Fiction au profit de textes fantastiques qui, à de très rares exceptions, ont mal vieilli. Il arrive alors que plusieurs numéros se suivent sans que figure à leur sommaire un seul conte français de Science-Fiction. Cet espacement est d'autant plus surprenant que la disparition de Satellite notamment avait libéré des textes et des auteurs. Mais ces écrivains se voyaient opposer des annonces assez paradoxales qui priaient les auteurs de suspendre leurs envois.

Je ne vois pas là, contrairement à Monique Battestini, un aspect d'un plan machiavélique destiné à faire triompher coûte que coûte la production américaine, mais seulement l'effet d'une contrainte et du goût personnel d'un homme. La contrainte était de ne publier qu'environ vingt pour cent de textes français en raison des contrats passés avec les revues américaines. Le goût personnel de Dorémieux le conduisait à réserver de cette portion congrue une part importante au fantastique dont la présence n'était pourtant souhaitée que par une minorité des lecteurs. Dorémieux a de la sorte manqué le coche de l'épanouissement de la Science-Fiction française, pourtant bien lancée dans les années cinquante, et a peut-être retardé durablement son éclatement qui n'interviendra que dans les années soixante-dix. Est-ce le remord qui l'a conduit à publier en 1971 chez Casterman un recueil de nouvelles françaises, Voyage dans l'ailleurs, puis à accueillir en 1975 dans sa collection "Nebula" l'anthologie de Daniel Walther, les Soleils noirs d'Arcadie, puis toute une pléiade de jeunes romanciers comme Dominique Douay, Joël Houssin et Jean-Pierre Hubert ?

Ce propos doit être nuancé. D'abord, il n'était pas si aisé de décider en 1960 des poids relatifs futurs du Fantastique plus ou moins classique et de la Science-Fiction. Le Fantastique avait pour lui une longue tradition littéraire sanctionnée d'une légende et d'un brelan d'académiciens. Il était souvent servi par une écriture plus classique que celle de la Science-Fiction dont l'irrespectabilité et l'aimable laisser-aller étaient notoires. En prêtant de l'avenir au Fantastique et en doutant de celui de la Science-Fiction, Dorémieux ne faisait que se conformer aux augures littéraires du temps, des mieux installés (Roger Caillois, Robert Kanters) aux plus théoriquement novateurs (Michel Butor, Alain Robbe-Grillet, et alii).

Ensuite, le goût proprement littéraire de Dorémieux était sûr. Personne, même ceux qui discutent son orientation littéraire, ne le conteste. S'il a quelque peu contribué à rendre désertique le paysage français de la Science-Fiction, il aura du moins fait de cette traversée du désert un cheminement vers la maturité. La qualité de la présente anthologie, qui est sensiblement une réduction au dixième de ses propres choix, en témoigne. Mais ce goût ne s'est exercé que négativement, écartant ce qui ne convenait pas à ses critères et presque jamais positivement en appelant des textes, en suscitant ou en entretenant des vocations, en conduisant des auteurs à retravailler leur prose. Ce qui eût convenu à cette époque à la Science-Fiction française, c'eût été, plutôt qu'un censeur compétent, quelqu'un comme John W. Campbell, Jr., le rénovateur de la revue Astounding science fiction et par extension de toute la Science-Fiction américaine des années 1940 à 1960. Que Dorémieux ait été par tempérament un censeur plutôt qu'un animateur, cela s'est manifesté jusque dans son œuvre, prometteuse, mais réduite à une quinzaine de nouvelles dont douze furent réunies et publiées presque contre sa volonté en 1967 sous le titre Mondes interdits. On ne saurait donc lui reprocher de s'être conduit différemment avec lui-même qu'avec les autres. Ce recueil excellent, bien trop peu connu, ne peut que le faire regretter.

On ne saurait oublier enfin que Dorémieux fit paraître, tantôt de son plein gré, tantôt cédant de plus ou moins bonne grâce à l'accumulation des textes et à la pression de son entourage, trois numéros spéciaux français sur la période qui nous intéresse. Un premier numéro de ce type avait vu le jour en 1959. Deux autres devaient sortir encore en 1967 et 1971. Pour séduisante qu'elle pût sembler, cette formule n'était cependant pas la plus propre à assurer le développement de la Science-Fiction française. Le très grand espacement de ces parutions, de l'ordre de deux ans, était propre à décourager les auteurs les plus tenaces. Même les écrivains introduits dans le sérail, comme moi, sans doute jalousés par leurs petits camarades, attendaient couramment un an ou plus de voir leurs œuvres examinées et publiées. D'autre part, à se retrouver rejetés entre eux dans une “brique” de périodicité incertaine, les Français ne pouvaient que se sentir confinés dans un ghetto à l'intérieur d'un ghetto. Enfin, cette accumulation de textes autochtones faisait ressortir aux yeux de lecteurs mal prévenus les faiblesses d'écrivains prometteurs, mais novices. Jacques Sadoul porte un jugement sévère(4) et à mon sens excessif sur tous ces numéros à l'exception du premier ; mais il reflète sans doute assez bien l'opinion de nombre de lecteurs qui finirent par se désintéresser durablement de la production française. Un texte imparfait, mais qu'il est souhaitable de publier pour encourager son auteur, peut être bien accueilli dans un numéro ordinaire ou, au pis, passer inaperçu. L'accumulation de tels textes dans un même numéro, au surplus dit “spécial” et vendu plus cher, risque d'irriter le lecteur et de le prévenir à l'encontre d'autres tentatives du même genre. Là où il eût sans doute convenu de diluer le domaine français dans la sauce américaine, Dorémieux s'est mis en situation — plutôt qu'il n'a choisi — de le concentrer. Ces considérations n'ont cependant que valeur tactique, relativement à l'époque, car d'un point de vue plus général, celui que donne le recul, ces numéros spéciaux demeurent exemplaires. Ce n'est certes pas un hasard si la moitié des nouvelles de la présente anthologie en viennent.

Il est un domaine, certes extérieur à notre sujet, où l'influence de Dorémieux a été positive, et je le dis cette fois sans réserve aucune, ni sur la stratégie ni sur la tactique : celui des chroniques de Fiction. Certes, cette revue avait publié dès sa création des critiques et des études. Mais c'est après l'accession de Dorémieux au fauteuil de rédacteur en chef que Fiction devient sur ce plan au moins une véritable revue littéraire qui ne le cède par la diversité et la qualité des opinions exprimées et des travaux publiés qu'à bien peu. Le courrier des lecteurs y est souvent passionnant. Dans le domaine considéré, je ne vois rien dans le monde entier qui puisse être comparé à l'ensemble des études, commentaires, réactions, réponses, publiés dans Fiction à partir de 1958. J'y ai contribué pour ma part en compagnie notamment de Jacques Goimard, de Demètre Ioakimidis, de Pierre Versins, de Jacques van Herp et bien entendu de Dorémieux lui-même, et ce n'est pas ma moindre fierté. Après le départ de Dorémieux vers le Sud-Ouest, l'équipe se disperse et un flottement se fait sentir. L'évolution récente est plus encourageante qui voit figurer au sommaire des chroniques les noms de Jean-Pierre Andrevon, de George W. Barlow, de Boris Eizykman et de Denis Guiot entre autres. Il faut espérer qu'une anthologie de ces textes verra le jour car dans ces pages aujourd'hui presque inaccessibles sommeillent les documents essentiels dont ont besoin les chercheurs de plus en plus nombreux qui s'intéressent à l'histoire du genre.

Mais les considérations internes au genre n'expliquent pas à elles seules l'étrécissement qu'il subit au début des années soixante. À cette époque, sans aucun doute, les Français ont d'autres sujets de préoccupation que la littérature et, en particulier, qu'une littérature de l'imaginaire. Et les tenants de celle-ci, pour des raisons complexes qu'on effleurera seulement ici, ne savent pas ou ne sont pas en mesure de s'appuyer sur les événements, de partir de la réalité pour donner à leur production un nouveau style, un nouveau ressort. D'une manière abstraite et détachée des réalités de l'époque, on peut avancer qu'ils ont aussi, dans leur ensemble, manqué le coche du renouvellement et de l'éclatement du genre. On verra toutefois que la situation n'a pas fondamentalement changé sur ce point (même aux États-Unis) contrairement aux apparences, et que, au demeurant, cet ensemble s'est trouvé démenti par nombre d'exceptions notables.

En 1960, la France, c'était quoi ? Le temps des horizons temporels bouchés ? Eh bien, c'était peut-être d'abord l'évitement : celui de la vérité et souvent même celui de la réalité. La société française non seulement réussit à se cacher qu'elle poursuit une guerre aussi douloureuse qu'anachronique, mais s'illusionne sur la durée de cette guerre dont elle a pris son parti et qu'elle croit interminable, bien qu'on lui en annonce toujours le dernier quart d'heure. Elle se laisse inconfortablement abuser sur son issue qu'elle refuse rageusement ou mollement de considérer comme déchirante. On nage alors en plein fantastique : la guerre n'est pas une guerre, la torture et les exécutions sommaires sont des méthodes de pacification ; l'Algérie est et restera française ; le retour même partiel des Français d'Algérie déclencherait une crise économique et une vague d'inflation sans précédent dans notre histoire : il est donc impensable.

Quelqu'un qui eût, au milieu de 1960, proposé après avoir regardé dans l'avenir que deux ans plus tard la guerre serait terminée, l'Algérie indépendante et les pieds-noirs affolés sur le chemin de la métropole, se serait vu opposer que c'était de la pure Science-Fiction. Un souvenir personnel, assez cocasse, traduit bien le climat de l'époque : j'effectuai en 1960, pour le compte d'une très importante société d'études et à la demande d'un service officiel, une enquête auprès des petites entreprises du faubourg Saint-Antoine pour découvrir pourquoi elles n'envisageaient pas de se décentraliser en Algérie. Je vécus alors dans un univers à la Philip K. Dick où les questions que j'étais chargé de poser contredisaient l'actualité la plus évidente. Et sur la fin de l'année, lorsque je partis en Algérie pour deux ans, je pénétrai dans un monde authentiquement dickien, absurde et souvent mortel, celui du bidasse.

Et je découvris que dans cet univers on lisait des romans-photos bien sentimentaux plutôt que de la Science-Fiction.

Sous le couvert de la guerre s'effectue en France depuis le milieu des années cinquante une profonde transformation sociale et économique dont les effets ne deviendront pleinement perceptibles que sur la fin des années soixante, peut-être bien en 1968. Tardivement par rapport aux pays occidentaux (bassin méditerranéen mis à part toutefois), le centre de gravité de la France bascule de la campagne à la ville, de productions tirées du sol ou peu élaborées à des productions industrielles de plus en plus raffinées. La concentration industrielle et financière se précipite. Le nombre des entrepreneurs individuels commence à décroître, celui des salariés augmente ; le pays des boutiquiers et des paysans bien de chez nous, du bas de laine, de l'écureuil des caisses d'épargne, du bistrot, de la baguette de pain et du béret basque va entrer presque à son insu dans l'ère des monopoles, des mass media, des drugstores, du marketing, du management, des villes nouvelles, des tours, du software, de la pollution et, un petit peu plus tard, de la société permissive.

Tout cela n'a eu guère d'effet décelable sur la Science-Fiction française. Ni du reste à franchement parler sur la littérature française dans son ensemble. Pour ce qui est de la Science-Fiction, on verra qu'il convient d'apporter quelques correctifs à ce constat d'indifférence ou d'évitement. Au demeurant, il se comprend assez bien : des événements sociaux de cette ampleur n'ont jamais d'effets culturels immédiats. Quand on est pris dedans, on n'a guère le loisir d'y réfléchir et encore moins d'en écrire. Mais il y a autre chose. La petite et moyenne bourgeoisie à laquelle appartiennent exclusivement les auteurs et lecteurs de Science-Fiction ne sont de véritables acteurs ni de la tragédie algérienne ni du drame industriel, qui se déroulent sans eux et dans une large mesure à leurs dépens. Auteurs et lecteurs ne pensent pas véritablement les événements, ne les ressentent pas, ne les transposent pas en thèmes ou en mythes collectifs parce qu'en tant que groupe social ils n'y ont guère de part. Ces événements, ils ne les subissent qu'en tant qu'individus, et c'est surtout en termes de destin individuel que ces spectateurs involontaires font face tant bien que mal aux évolutions qui les emportent, les ballottent, les menacent. Aussi bien, la réponse la plus engagée est-elle encore celle du courage personnel, de la résistance quasi individuelle aux couleurs d'héroïsme, et le mot d'ordre le plus traditionnel reste-t-il la débrouillardise. L'évitement n'est ni une tare morale ni une cécité imbécile, mais d'abord un fait social susceptible d'une explication sociologique.

Bien entendu, cet aperçu schématique est profondément injuste. L'histoire de l'époque marque profondément une partie de la Science-Fiction française. Ainsi le roman de Francis Carsac, Ce monde est nôtre (1962) traite sans détour du difficile problème de la légitimité de l'occupation d'une terre. Bien que Carsac se soit âprement défendu d'avoir voulu écrire un roman sur la situation algérienne, il ne fait aucun doute, surtout avec le recul, que son livre est tout imprégné des préoccupations de l'époque et qu'il expose en termes clairs la problématique difficile de la colonisation et de la décolonisation. Il donna lieu dans les pages de Fiction à un débat qui conserve toute son actualité entre Jacques Goimard et moi-même, qui avions tous deux quelque expérience du problème. Mais nul mieux que Daniel Drode, marqué par son séjour en Algérie, n'a communiqué dans son roman Surface de la planète (1959) et dans trois nouvelles, "la Rose des énervents", "Dedans" et "Quatre-en-un", l'inquiétude suscitée par les pratiques de la guerre, ses conséquences politiques immédiates, et la mutation sociale en cours. Ce qu'il exprime sans fard, c'est la montée du fascisme, d'abord sous sa forme militaire, mais aussi dans sa variété plus sournoise, la mise en conformité véhiculée par les mass media au bénéfice de l'ordre des monopoles. Craintes manifestées également par Claude Cheinisse et Michel Ehrwein dans quelques nouvelles vigoureuses. Je me permettrai aussi de relever dans mon œuvre trois textes directement inspirés de mon expérience algérienne et écrits, si je puis dire, sur le théâtre des opérations : deux nouvelles, "Lettre à une ombre chère" (le départ), et "un Chant de pierre" qui transpose l'exode terrifié et empreint de culpabilité des Européens d'Algérie en mai-juin 1962, à la veille de l'indépendance ; un roman, le Temps n'a pas d'odeur, qui traite de la tentation pour un empire de geler son histoire et du sort d'un petit corps expéditionnaire affecté à cette mission. Mais en un sens, mon “vrai” roman sur la guerre d'Algérie reste les Seigneurs de la guerre, qui tente de suggérer, entre autres choses, que si les guerres ont bien évidemment des origines économiques et sociales, elles deviennent, sitôt déclenchées, des structures autonomes qui se nourrissent des destructions et des souffrances qu'elles engendrent et qui ne peuvent être défaites que de l'intérieur en les conduisant à se prendre pour proies et à se dévorer elles-mêmes. Pierre Versins et Jacques Bergier ont aussi pris part à cette action pour une Science-Fiction plus mûre, en prise sur la réalité sociale et politique au travers de trois textes excellents, "Solidarité" (Fiction nº 55, juin 1958), "I" (Fiction, hors série nº 1, mai 1959) et "la Grande guerre des grooms" (Ailleurs, nº 30 bis, octobre 1960). Aucun de ces derniers textes n'a pu être présenté dans le précédent volume de cette anthologie ni dans celui-ci en raison de divergences ultérieures entre leurs auteurs.

Mais l'élément le plus caractéristique de ce dossier consiste en deux numéros spéciaux d'Ailleurs(5) où Pierre Versins tenta d'ouvrir un débat sur le rôle politique éventuel de la Science-Fiction — ou sur la place de la politique dans la Science-Fiction. L'avalanche de lettres véhémentes qui s'ensuivit le découragea vite, bien que plusieurs réactions eussent été favorables, et prouva deux choses : que le refoulén'attend qu'une occasion pour se manifester et que la violence même de son émergence interdit pratiquement d'en débattre et d'en donner une expression littéraire. La plupart des éditeurs, des auteurs et des lecteurs qui réagirent n'avaient apparemment qu'une idée en tête : gardons-nous de parler de ça, restons apolitiques et rêvons de galaxies lointaines, ça nous évitera de nous disputer.

Je dois avouer que j'ai été tenté de reproduire ici le premier texte que j'avais adressé à Versins en septembre 1960, si je me souviens bien, et autour duquel il construisit son premier numéro spécial, et le second où je précisais certains points. Cette tentation m'est venue en les relisant au cours de la préparation de cette anthologie parce que leur actualité m'est apparue demeurée pleine et entière, aux circonstances près. Mais j'y ai renoncé, un peu parce que quelqu'un sans doute se serait dévoué pour dénoncer dans cette exhumation une manifestation narcissique, beaucoup parce qu'il aurait fallu reprendre intégralement, en toute justice, l'environnement de ces textes et, en particulier, les réactions sympathiques ou haineuses que le premier suscita. Je le résumerai ainsi : je pensais — et je pense toujours — qu'un écrivain, en particulier de Science-Fiction, n'a pas tant à porter en bandoulière son credo politique (encore que je ne voie aucun inconvénient à ce qu'il le fasse au risque d'exhiber sa naïveté) qu'à se faire curieux, au sens le plus fort du terme, de la réalité, sociale, politique, scientifique, culturelle, du monde où il vit et à y réagir avec une honnêteté scrupuleuse, dans son œuvre. L'alternative si souvent proposée comme inévitable entre l'engagement et l'indifférence, la propagande et l'esthétisme, me paraît vide, sans objet. Ce qui parle dans une œuvre déborde son auteur et ses petites préférences, mais non ses expériences ; c'est, entre autres choses, son groupe social, mais la délimitation de ce groupe n'est pas chose étroitement définie que la pratique ne saurait élargir. Ce qui me choquait alors, ce qui me choque toujours, c'est l'enfermement dans un discours unique, vite stéréotypé, qui interdit cette fonction importante de la littérature, la confrontation des différences, le dialogue entre subjectivités vivantes qu'elles soient individuelles ou sociales. Et ce qui en résulte, la conscience.

Aux textes cités près — et d'autres que j'ai pu oublier —, textes qui ne sont finalement pas si rares que ça, la Science-Fiction française de cette époque fait, avec imagination, talent et habileté, dans le rêve, aliénant si l'on veut, masquant à coup sûr. En cela, elle exprime, je le répète, la position de son groupe social d'origine et d'élection, à cheval sur la moyenne et la petite bourgeoisie. Comme ce groupe n'a pas concrètement les moyens (ni l'organisation, ni le pouvoir, ni l'argent) d'influer sur l'évolution de la situation politique, qu'il s'agisse de la guerre ou de la transformation socio-économique du pays, il se cantonne volontiers dans l'esthétisme sur fond de pessimisme et dans l'intemporalité qui permet mieux que tout autre facteur l'exploration débridée du temps. Cela, dont on trouvera maints exemples dans cette anthologie, n'est à proprement parler ni une tare ni une preuve d'inconscience, mais une réponse aux conditions objectives du moment.

Sur ce point, la Science-Fiction française a-t-elle changé depuis ? Malgré bien des sons de grosse caisse, il est permis d'en douter. Dans la production riche, véhémente, sympathique et souvent brillante des années 1974 et 1975, je ne décèle à de très rares exceptions près sur le terrain politique que les échos tardifs des feux refroidis de 1968 et que les imprécations écologico-cataclysmiques de ceux qui confondent la fin de leur groupe social et de son mode de vie avec rien de moins que la fin du monde,(6) à moins qu'il ne s'agisse de s'en prendre au complexe militaro-industriel dénoncé dans les années cinquante par le général et président Eisenhower et tout aussi désuet comme système de pouvoir que le stalinisme. Bref, toujours le décalage et le choix de la fausse cible, qui sont aussi des modes fondamentaux de l'évitement. À parler de la réalité sociale présente et à venir, je ne vois guère en France aujourd'hui que Michel Jeury. Après tout, Drode dans les années soixante, Jeury dans les années soixante-dix, nous ne sommes pas si mal lotis. On relèvera que, chez les deux, cela s'est accompagné d'un bouleversement décisif de la forme, stylistique et grammatical chez Drode, structural et narratif chez Jeury.

Il est intéressant de constater que la conjoncture d'évitement de ce début des années soixante intéresse toute la littérature de l'époque et s'y traduit par deux fortes tendances que l'on relève, encore que discrètement, dans la Science-Fiction : l'une consiste à rechercher le futur dans le passé puisqu'il n'a apparemment pas d'avenir, l'autre à développer, au nom de la recherche, des variations formelles bientôt hermétiques. Les deux événements littéraires du temps sont d'un côté le Nouveau Roman et de l'autre le succès prodigieux du Matin des magiciens. Ils se font pendants, culturellement et politiquement. Entre les deux, Jean Cau, ancien secrétaire de Jean-Paul Sartre, en route vers l'extrême-droite, obtient en 1961 le prix Goncourt. Le Nouveau Roman, catégorie assez arbitrairement définie plutôt que mouvement constitué, aujourd'hui presque défunt, quoi qu'en dise Jean Ricardou dans un excellent petit livre,(7) procède de l'impuissance sociale d'intellectuels libéraux et radicaux (au sens américain du terme), voués désormais à l'exercice de la seule puissance (ou violence) théorique. Le Matin des magiciens, compilation aussi époustouflante qu'habile, exploite une recette aussi simple que perverse : l'avenir est dans le passé. La leçon sera entendue et la recette mise par la suite à toutes les sauces mais, sans l'érudition bohème de Jacques Bergier ni la prose lyrique de Louis Pauwels, elle sombrera le plus souvent dans le truc vulgaire.

Ce qui est frappant, c'est que les deux phénomènes entretiennent des relations bien visibles avec la Science-Fiction. Le Nouveau Roman en viendra à emplir ses cadres théoriques de thèmes ou de structures dérivés de la Science-Fiction (Robbe-Grillet, Ricardou, Claude Ollier). Le Matin des magiciens fait des emprunts multipliés et avoués à cette même littérature. Non que la Science-Fiction ait eu elle-même à cette époque la notoriété et la place qu'elle s'est vue reconnaître aujourd'hui. Mais parce qu'elle était alors et est encore aujourd'hui la littérature des marges par excellence. De sa position périphérique, presque inaperçue, souvent méprisée, elle imprègne, elle infeste pourrait-on dire, l'univers culturel. Moins par ce qu'elle est que par ce qu'il semble toujours qu'elle pourrait être. Elle n'a pas droit de cité, mais elle parle et on l'entend parce qu'elle porte un possible comme l'étranger ou le fou. Par sa constellation d'idées, par sa force collective, cette subculture obsède, hante, rôde presque partout dans l'écriture, fantôme de l'avenir de l'écrit, retranché et rejeté dans les limbes, jamais ou rarement nommé mais évoqué en secret, fantasme par excellence de la création hallucinée.

En ce début difficile des années soixante, elle a maintenu entrouvertes les portes de l'imaginaire. Ce n'est pas rien.

Quelques notations plus personnelles

On m'a reproché d'avoir souligné au dos du précédent volume, consacré aux années cinquante, que dès cette époque le meilleur de la Science-Fiction française préfigurait les courants et recherches de la Science-Fiction anglo-saxonne la plus récente. On a voulu n'y voir qu'une intention publicitaire. Là, on m'a touché au vif. Superficiellement, parce que je crois connaître assez bien ce dont je parle des deux côtés de la Manche ou de l'Atlantique. Ensuite et surtout parce que je me suis lancé dans la tâche difficile, longue, exténuante, peu lucrative et risquée — pourquoi donc personne ne l'a-t-il jamais tenté avant ? — de composer et de présenter cette anthologie qui comprendra — si j'atteins le bout de la route, mais les dieux et les démons savent que je suis obstiné — quatre volumes,(8) en lui sacrifiant au passage ma propre production, pour deux raisons :

— j'étais parfaitement excédé d'entendre dire et redire que la Science-Fiction française n'existait pas, ou si peu, qu'elle était à la traîne de l'Amérique et qu'en tout cas elle ne valait pas un pet de dinosaure. Quand on connaît personnellement et qu'on a longuement fréquenté une trentaine au moins d'écrivains de tout premier plan — la longueur de leur œuvre n'a rien à voir là-dedans — et qu'on peut en citer au moins autant de second rang qui ne se débrouillent pas si mal, on éprouve l'envie de rompre quelques lances en entendant des inepties pareilles. Et surtout d'apporter la preuve définitive et irréfutable du contraire ;

— je n'étais pas moins exaspéré d'entendre dire que les Français n'écrivaient pas comme les Américains. Peut-être auraient-ils dû s'affubler de pseudonymes anglo-saxons et d'écrire dans le style caractéristique des traductions douteuses ? Eh bien, non, les Français, dès les années cinquante n'écrivaient pas comme les Américains. Du moins comme les Américains de l'époque.

Dès les années cinquante et plus nettement peut-être encore dans les années soixante, comme le démontre le présent volume, la Science-Fiction française présente certains traits caractéristiques qui la différencient de la Science-Fiction américaine moyenne de l'époque et qui sont alors vus négativement en raison de ces écarts mêmes à ce qui est posé comme norme :

1) elle est rarement d'inspiration scientifique et s'embarrasse peu de rationalisations pseudo-scientifiques ;

2) elle accorde une large place à l'analyse psychologique des personnages, et traite d'êtres humains plutôt que de machines ;

3) elle est souvent finement et subtilement écrite et tient un grand compte de la tradition littéraire européenne, des apports du surréalisme en particulier. Le souci de l'écriture en tant que telle est patent chez beaucoup d'auteurs, ainsi Curval, Dorémieux, Drode, Demuth, Versins, et je crois pouvoir le dire, moi-même. Ceux-là et bien d'autres, peut-être précisément parce qu'ils ne peuvent pas être des professionnels, œuvrent en artistes plutôt qu'en artisans. La Science-Fiction française n'hésite pas dès lors à innover dans l'écriture (Drode), à bousculer les frontières du genre (Roland Topor), à conquérir d'autres formes d'expression que la nouvelle ou le roman telles que la poésie (Charles Dobzynski), le théâtre (Jacques Audiberti) ou la création radiophonique comme en font foi de nombreuses pièces ou adaptations diffusées à Paris ou à Lausanne ;

4) elle élargit le répertoire des thèmes en lui annexant des mythes classiques renouvelés ou en explorant les dimensions de l'insolite et de la métaphysique. "Le Journal d'une ménagère inversée" de Juliette Raabe précède par exemple de plusieurs années le roman de Philip K. Dick À rebrousse-temps ;

5) elle se manifeste comme adulte en ne négligeant pas d'aborder des problèmes affectifs ou des situations érotiques alors ignorés de la Science-Fiction américaine. À preuve "la Vana" de Dorémieux et quelques autres de ses nouvelles ; le "Point de lendemain" de Jean-Paul Török dont j'ai lu plusieurs remakes (involontaires) dans des anthologies américaines récentes ; "l'Amour fou" de Roland Topor que seul le ton inimitable de son auteur fait échapper au scabreux — si la catégorie existe pour vous —, sans négliger quelques textes brefs de Marcel Battin ni la "Petite scatologie portative" de Pierre Versins. Elle a même son roman érotique, avec le Cinquième coup de trompette d'Yves Touraine, et son héroïne libérée avec la Barbarella de Jean-Claude Forest qui illustrera par ailleurs nombre de couvertures de Fiction, sans parler des discutables Nouvelles de l'érosphère d'Emmanuelle Arsan ;

6) enfin, elle est dans son ensemble sceptique, voire pessimiste quant à l'évolution de la société et tout spécialement quant au rôle de la science et de la technique.

Tous ces traits — avec lesquels je me sens pour ma part très inégalement en accord — ne se sont manifestés massivement dans la Science-Fiction américaine qu'après 1965. Notamment dans l'anthologie de Harlan Ellison Dangereuses visions(9) où nombre de nouvelles du Grandiose avenir ou d'En un autre pays n'auraient pas été déplacées.

En fait, les qualités réelles de ces nouvelles ne sont perceptibles au lecteur moyen de Science-Fiction qu'aujourd'hui. Parce qu'elles ont été rejointes, enfin, par les normes américaines ou plutôt par la liquidation des normes qu'on leur opposait en leur temps. Les textes n'ont pas changé ; ils sont bons pour bien des années encore. Mais la perception des lecteurs s'est, je l'espère, affinée et surtout élargie.

En même temps, la Science-Fiction connaît aujourd'hui dans ce pays une audience sans précédent. Les frontières traditionnelles de son public ont éclaté. C'est donc peut-être le moment de donner à toutes ces nouvelles une vraie chance d'être lues par des amateurs de littérature, et à nombre d'entre elles d'être reconnues pour ce qu'elles sont : des œuvres d'art au sens plein du terme.

Qu'on ne me fasse pas dire ce que je ne prétends pas. Je ne cherche pas à prouver que la Science-Fiction française fut la première, la plus belle, la meilleure, la plus originale, etc. Je montre ici qu'elle existe. Depuis longtemps. Qu'elle a sa personnalité. Depuis longtemps. Et qu'on ne compte pas ses réussites sur les doigts de la main.

À moins d'avoir des mains partout.

Quelques indications techniques pour finir

La nouvelle de Michel Calonne, "les Gémeaux", appartient à la période couverte par le précédent volume puisqu'elle parut en 1958 dans son recueil le Plus jeune fils de l'écureuil.(10) Mon regret d'avoir dû l'écarter pour de pures raisons de calibrage fut si vif que je n'ai pu m'empêcher de la réintroduire ici. Au surplus, il est bon que les frontières temporelles soient symboliquement transgressées de temps à autre.

Les présentations des auteurs qui figuraient déjà au sommaire du Grandiose avenir seront succinctes. Le lecteur est instamment prié de se reporter à ce premier volume. Cela est un feuilleton en quatre épisodes, ne l'oubliez pas.

L'ordre dans lequel les nouvelles sont présentées n'est pas tout à fait arbitraire. Comme dans le précédent recueil, elles sont ordonnées dans l'ensemble, selon leur thème, du présent à l'avenir le plus lointain. Aucune ambition de constituer une histoire du futur n'a présidé à ce parti. Mais il m'a semblé le plus agréable pour le néophyte qui pourra aller ainsi du proche à l'inconnu.

Enfin, cette anthologie ne se donne pas comme absolument représentative, ne serait-ce que parce qu'elle néglige par force le vaste domaine du roman. Son auteur a dû écarter, dans le sang, la sueur et les larmes, d'excellents textes. Mais il espère avoir effectué un choix significatif, aussi proche du meilleur que possible, entre les nouvelles publiées à cette époque. Il n'a vraiment négligé que celles qui n'ont jamais été écrites.


  1. Le premier, le Grandiose avenir, consacré aux années 50, a été préfacé par Monique Battestini ; le troisième, Ce qui vient des profondeurs, pour 1965-1970, le sera par Jacques Goimard.
  2. Interim dans Fiction, nº 73, décembre 1959, p. 132-133. Cette critique est intégralement reproduite dans ma préface à la réédition de 1976 de Surface de la planète.
  3. Voir à ce sujet l'article de Georges H. Gallet dans Univers, nº 03, décembre 1975 (Paris : J'ai lu, nº 629, 1975).
  4. Dans la version augmentée de l'Histoire de la Science-Fiction moderne, tome 2 : domaine français (Paris : J'ai lu, nº D67, 1975).
  5. Les 30 bis, du 12 octobre 1960, et 32 bis, du 1er décembre 1960.
  6. Voir à ce sujet, pour la SF américaine, mon essai Malaise dans la Science-Fiction (1975 & 1977).
  7. Le Nouveau Roman (Paris : le Seuil › Écrivains de toujours, 1973).
  8. Le quatrième volume, sans titre connu et qui couvrait le début des années 1970, n'a finalement pas paru — Note de Quarante-Deux, qui passait par là en juin 2018…
  9. Dangerous visions, 1967, traduit en deux tomes chez J'ai lu à Paris en 1975 (626 & 627).
  10. (Paris : Robert Laffont, 1958).