Articles de Philippe Curval

Politique de l'extraterrestre

communication dans le cadre de la Science-Fiction et le Politique

colloque Université et Science-Fiction, Nancy, 14-15 mai 2001

article de Philippe Curval

par ailleurs :

Jamais l'accélération de l'histoire n'a provoqué autant de contrastes entre les différents filons de civilisation stratifiés sur notre planète, faisant de chacun d'entre nous un extraterrestre pour les générations qui nous succèdent. Immergés dans ce nouveau réel en gestation qu'ils ont, dans une certaine mesure, contribué à définir, les écrivains de Science-Fiction utilisent les formes de vie extraterrestres afin d'éclairer les aspects présents ou futurs du comportement humain. Qu'elles nous envahissent ou qu'elles soient colonisées, les créatures d'outre-espace nous apportent, selon le cas, la curiosité, la crainte, l'espoir, l'inventivité, ou encore le mépris, le doute, l'incommunicabilité. L'extraterrestre enrichit la réflexion politique en apportant ces descriptions “complémentaires” dont Louis de Broglie parlait à propos de la nécessité de décrire des notions physiques nouvelles.

L'extraterrestre est par essence un mythe majeur de la Science-Fiction. Puisque son principe conjectural suscite des situations de crise dans toute société, hypothétique ou non, l'extraterrestre est politique par définition. Depuis les origines, l'Humanité s'inquiète sur la manière d'échapper à l'aspect fonctionnel de son destin planétaire. Parce qu'elle se sent plus prisonnière de son environnement que des pulsions de son inconscient. Allié au caractère cosmique de l'interrogation, le concept du “non-humain” offre à l'esprit un moyen extrémiste d'imaginer d'autres réalités, d'y adjoindre un nombre infini de variables. L'animal est social, seul l'humain est politique, sauf l'extraterrestre qui l'est aussi dès qu'il manifeste une intelligence. Son apparition en littérature correspond à une nouvelle prise de conscience. Celle que procure la perspective d'élargir le champ des contingences, d'atteindre à la connaissance universelle, d'écrire des versions innovantes de l'histoire du futur. Cela grâce à la rencontre avec l'altérité, la différence, qui s'accompagne dans le meilleur des cas de modes originaux de comportement, de pensée, de pouvoir, ou d'extraordinaires avancées scientifiques. En cela, l'extraterrestre est un sujet d'utopie ou de contre-utopie, donc de refondation politique à partir d'éléments qui n'impliquent pas le réel ordinaire.

Je n'évoque pas ici l'extraterrestre de pacotille, lié par Simone de Beauvoir, dans Tout compte fait, au fantasme des ovnis, qui serait une solution de refuge, d'évasion libidinale, un rempart contre la technocratie. Même s'il apparaît sous un aspect humanoïde, rassurant, l'extraterrestre dont je parle doit manifester une fraction d'irrationnel, d'incompatible avec le fonctionnement naturel de nos sociétés. Sa part métaphorique ne saurait être dissociée de l'inquiétude métaphysique que fait surgir en nous la rencontre de l'étranger absolu.

Le choc en retour conduit dans un premier temps à envisager les bouleversements que provoquerait le contact avec une forme de mentalité a-normale. Donc à l'imaginer comme une menace. Nous savons bien que la cité fut de tout temps le sanctuaire politique des familles et des tribus. C'est pourquoi le droit de cité est refusé à l'étranger, encore plus s'il est d'ordre planétaire. D'où l'idée naturelle d'invasion, de guerre par conséquent. Ou de colonisation, afin de maîtriser préventivement l'adversaire potentiel. À mesure que l'histoire de la Science-Fiction se constitue, on voit combien la notion d'extraterrestre évolue, de la simple paranoïa à la réduplication, de la métaphore à la métonymie, jusqu'à devenir une machine spéculative aux retombées fécondes.

Sans remonter aux calendes grecques, depuis le commencement de l'écriture, romanciers, poètes, philosophes ont utilisé des versions “aliénées” de l'être humain afin d'établir une notion de disparité, d'éloignement entre l'observateur et l'observé ; soit aux fins de grossir le trait, voire le caricaturer, soit aux fins d'observer le comportement politique d'un groupe social du point de vue du chercheur ou du satiriste. De Rabelais à Swift, les chefs-d'œuvre ne manquent pas dans ce domaine. Par contre, il paraît impossible de définir avec précision qui eut l'idée d'introduire des “extraterrestres” en tant qu'élément moteur d'une fiction conjecturale, afin d'obtenir un effet de distanciation encore plus net. Plus qu'une date d'inauguration, l'essentiel est de constituer un jeu de filiation.

Cyrano de Bergerac fait partie des pionniers les plus influents. Dès le xviie siècle, il use d'un voyage sur la Lune et le Soleil pour se gausser des mœurs contemporaines. Sans esquisser une forme d'organisation sociale opposée à la sienne, son œuvre profondément sceptique, imprégnée de la science de l'époque, rejoint les préoccupations de la SF par bien des aspects. Pourtant, elle n'entre pas de plain-pied dans le champ de la spéculation. Car son récit n'implique pas des créatures réellement différentes de nous. Peut-on lui préférer Voltaire qui, au milieu du xviiie siècle, décrivit le voyage du jeune Sirien Micromégas et de son compagnon le nain saturnien ? Pas exactement. Bien que les visiteurs possèdent des milliers de sens et s'avèrent gigantesques, ce n'est qu'un déguisement : ils relèvent d'un anthropomorphisme serein. Ce qui autorise l'auteur à exercer son ironie sur les mœurs politiques.

Néanmoins, on le voit, l'idée de pluralité des mondes habités, introduite par Fontenelle, a porté ses fruits dans la conscience des écrivains, des intellectuels. Le statut d'extraterrestre prêté aux personnages enrichit la réflexion, la déroute de son cours ordinaire. L'analyse des relations entre créatures pensantes répond au besoin de “descriptions complémentaires” auxquelles Louis de Broglie aspirait à propos de la nécessité de représenter des notions physiques nouvelles.

En relativisant notre aliénation, l'étranger absolu ouvre des perspectives alternatives à l'étude ethnologique et sociologique. Nous nous proposons d'évoquer, à travers quelques exemples spécifiques, une vision de l'être vivant et pensant élargie à d'autres espèces. Cette extension “à l'univers” des rapports de l'individu à l'individu, à la société ou à l'État, n'a pas manqué d'enrichir l'imaginaire politique. Roland Barthes notait : « Le Politique est du textuel pur, une forme exorbitante, exaspérée, du Texte, une forme inouïe qui, par ses débordements et ses masques, dépasse peut-être notre entendement actuel… ». Il me semble que l'extraterrestre s'impose comme l'objet conceptuel idéal pour illustrer cette définition.

Trois modèles dominent. Le premier, créé en 1898 par H.G. Wells dans la Guerre des mondes, est relatif aux conflits de toutes espèces suscités par la rencontre de deux types de sociétés opposés, que ce soit pour des raisons d'expansion démographique, territoriale, de croisade idéologique, de conquête commerciale. Chacun sait que la prémonition d'une possible “guerre mondiale” due à la montée des impérialismes — qui devait intervenir seize ans après la parution du roman — est à l'origine des préoccupations de Wells. Si celui-ci évoquait sur un mode romanesque les problèmes inhérents à la civilisation moderne, sa descendance dans le domaine de l'anticipation a plus souvent opté pour la littérature d'épouvante que pour la SF.

Il fallut attendre la fin des années 1940 pour que l'apparition d'auteurs, tels que Fredric Brown, confère à la vocation prédatrice des extraterrestres un tour plus spéculatif. Ses petits hommes verts de Martiens, go home ! (1955) ont le pouvoir de faire fondre le rideau de fer, donc de bousculer les règles politiques d'une époque.

Le second modèle dominant appartient au fonds commun de la Science-Fiction. Il se rattache à toutes les formes de colonisation, qu'elles opèrent dans le sens de l'invasion par les Humains de nouvelles planètes habitées, ou à l'inverse, qu'elles concernent la résistance ou la collaboration éventuelle avec des envahisseurs. Les Cascelliens de Robert Sheckley [ 1 ] [ 2 ], que cherchent à séduire les Terriens dans "une Race de guerriers" (1952), poussent jusqu'au nonsense absolu leur société organisée pour le combat. Dès qu'ils se trouvent en présence d'un ennemi, ils s'égorgent devant lui pour le vaincre. Politique de l'autruche ou politique du désespoir ? Sheckley n'incrimine pas, ne s'indigne pas. Il modifie totalement les règles conventionnelles pour traiter par l'absurde les comportements de groupe.

En troisième hypothèse, l'œuvre concerne la description d'une civilisation extraterrestre, sans interférence directe avec les Terriens. Son origine puise aux Premiers hommes dans la Lune de Wells (1901), récit paroxystique autour d'une société basée sur l'organisation de la fourmilière. Son expression la plus pure se découvre dans le Silence de la Terre de C.S. Lewis, subtile rêverie sur l'altérité parue en 1938. D'une manière générale, ces voyages au cœur de l'étrange sont conçus pour exercer une influence philosophique et politique sur la mentalité humaine.

Si la frayeur native provoquée par l'envahisseur ne cesse de se démontrer à travers la production commerciale de films et de romans, nombre d'auteurs de premier plan ont exploité, exploitent d'une manière plus complexe, plus ludique, ce désir de différence dans l'organisation du monde qu'incarne l'approche d'autres mentalités. La parution simultanée en librairie en 1950-51 de Marionnettes humaines de Robert A. Heinlein et de la Faune de l'espace d'A.E. van Vogt, marque une date charnière qui consacre le retournement du point de vue à cet égard. Dans le premier, un classique du genre, Heinlein traite avec talent du pouvoir inhibiteur de l'extraterrestre sur l'autonomie individuelle, en phase avec le politiquement correct de l'idéal américain. Sous la plume de Van Vogt se dessine d'une façon inventive et échevelée l'esquisse d'une philosophie de l'intercommunicabilité des espèces.

J'ai lu fort souvent — dans des études menées jusqu'à une date proche — que l'extraterrestre n'était plus qu'une séquelle obsolète des années pionnières, qu'il avait pratiquement disparu de la Science-Fiction moderne. C'est prendre son aveuglement pour la vérité. En citant Dune de Frank Herbert (1965) pour mémoire, des exemples célèbres abondent en la matière : Hypérion de Dan Simmons (1989), grand spectacle en son stéréo et cinémascope, explore le xxviiie siècle avec une liberté de ton qui le dispute à la jubilation. Sept personnages en quête de vérité sont réunis, sur une planète perdue des marges, pour confronter leur approche du Gritche, créature barbare et mystérieuse hérissée de lames et de mâchoires bioniques, dont le nom fait régner l'épouvante. Révérée par l'église des Templiers et protégée par les Tombeaux du temps, cette entité constitue la seule énigme universelle dont la présence s'oppose à la toute puissance de l'Hégémonie, à l'invasion des Extros, aux sournoises manœuvres des Intelligences artificielles.

À travers cette enquête aux prolongements politiques, philosophiques et religieux, se dessine l'imagerie protéiforme d'un monde futur, révélateur de nos angoisses actuelles : faillite des idéologies, dérégulation des États, abandon des valeurs traditionnelles, impuissance de l'individualisme, menace des technostructures, montée de l'Islam.

Le Cycle de la Culture d'Iain M. Banks (à partir de 1987) traite en plusieurs romans et quelques nouvelles d'une civilisation extraterrestre basée sur des règles implicites et transverses qui régleraient les désaccords existentiels, politiques entre les espèces. Une novella marque un des sommets de l'œuvre. Articulé autour du conflit entre un membre de la Culture qui souhaite s'identifier de manière christique aux Terriens et ses compagnons qui s'y opposent par le dialogue, "l'État des arts" (1989) spécule sur le sentiment du voyageur. Celui-ci visite-t-il des planètes étrangères pour se faire assimiler par une société entière ? Se libérer de l'ennui qui pèse sur le quotidien d'un surhomme immortel ? Passer du rôle de spectateur à celui d'acteur dans les affaires du monde ? Haïr ceux qui ne lui ressemblent pas ? Devenir fou ? Découvrir une utopie qui n'imite pas la sienne ?

Dans Étoiles mourantes de Jean-Claude Dunyach et Ayerdhal (1999), les AnimauxVilles, de passage dans notre système solaire, proposent aux Hommes de les embarquer pour une odyssée dont certains rêvent depuis la nuit des temps. Ces êtres connaissent un étrange système de coordonnées spatio-temporelles qui permet de voyager instantanément à travers l'espace. Évoluant au cours des siècles, quatre écoles de civilisation sont nées de cet exode : les Mécanistes, les membres de la Fédération originelle, les Organistes, qui érigent l'expression artistique en fonction vitale, les Connectés immergés dans le flux infobiotique du Réseau qui sont à la fois individus et mémoire collective. Vient le temps des retrouvailles, à l'occasion de la fin d'une supernova. L'art de l'esquive et du compromis, de l'affrontement et de l'abnégation va dévoiler ses facettes dans ce récit nourri par des conflits idéologiques complexes.

Toutes ces œuvres récentes traitent en priorité des rapports de l'alien et du politique. Elles reflètent non seulement les questions que l'Homme se pose sur lui-même, mais s'interrogent aussi sur les relations de toute créature pensante avec l'univers, indissociables de l'existence et de sa fatalité. Le monstre désirant apparu dans la Guerre des mondes est devenu le monstre désiré. Ses manières de se comporter en simple monstre ont statistiquement tendance à se métamorphoser, à s'améliorer, quand elles ne s'inversent pas. À mesure que la Science-Fiction s'est ressourcée à partir de ses propres thèmes, ceux-ci ont évolué. En voyageant par l'imagination à travers les étoiles, l'Homme libéré de son carcan natal s'est transformé lui-même en un extraterrestre. Par là-même, il redécouvre la Terre sous un angle mythique, mais fortement teinté de pessimisme à l'égard des mœurs de ses ancêtres lointains, dont il reproduit pourtant, d'instinct, la conduite. Dès lors, l'extraterrestre n'est plus l'autre, l'étranger, le fou, l'anormal, mais, comme le Terrien, la simple victime d'un système pathogène d'ordre génétique, social et politique différent qui transforme son statut particulier en fait de culture.

Ainsi, dans Terre des origines : le retour d'Orson Scott Card (1995), des Terriens reviennent sur leur planète après un exil de plusieurs millions d'années pour y découvrir deux races d'extraterrestres installés, les Fouisseurs et les Anges, qui vivent en symbiose complexe. À partir de ce thème exploité avec tant d'autres, Card démontre combien la civilisation humaine a des effets allergisants sur les autres créatures du cosmos.

De fait, en appliquant une grille de lecture systématique sur un nombre élevé d'ouvrages de Science-Fiction qui traitent du rapport entre extraterrestre et politique, on obtient un panel de situations extrêmement étendu. Ainsi, l'invasion, qu'elle se produise dans un sens ou dans l'autre, peut donner lieu à une gamme de réactions variées : l'affrontement total ou partiel, la guérilla stratégique, la paix séparée, la collaboration. La colonisation dans son aspect le plus brutal offre un nombre infini de développements où l'on retrouve également la résistance, la fraternisation, voire… l'indifférence, de la part des Humains ou des extraterrestres. Mais elle peut donner lieu à une tentative plus subtile d'infiltration de l'Autre, sur le plan religieux, culturel, économique. Il peut aussi s'agir de neutralisation de l'adversaire par une prise de possession mentale. Ou encore d'une lente érosion de notre mode de vie par des “aliens” qui s'emparent peu à peu du corps et de l'esprit des habitants d'un village, en attendant mieux. L'Invasion des profanateurs de sépultures de Don Siegel (1956), d'après le roman de Jack Finney, en est l'archétype exemplaire, à la postérité cinématographique innombrable. Mais quels sont leurs buts ? Quels motifs de condamnation les extraterrestres lancent-ils à l'égard de nos sociétés ? Un mystère éprouvant pèse à propos des idéologies originales qu'ils voudraient instaurer. Car dictatures, monarchies, oligarchies se rencontrent d'égale façon dans le cosmos. Les démocraties y gagnent en descriptions bizarres. On relève également de nombreux types de cohabitation innommés proches de l'anarchie, voire de la synarchie, soulevant des phénomènes relationnels aux implications multiples.

En 1934, Raymond Z. Gallun, dans "le Vieux fidèle", broda un récit sur la fraternité cosmique ressentie par un Terrien et un Martien, biologiquement différents. A.E. Van Vogt exploita cette notion dans "Co-operate—or else!" (1942, un des textes qui composent la Guerre contre le Rull, 1959) sous l'angle de l'entente nécessaire pour survivre dans un environnement hostile. Et Murray Leinster se basa sur l'acceptation mutuelle de créatures sans liens apparents à partir d'un échange diplomatique et calculé d'informations, dans "Premier contact" (1945). En poussant plus loin l'expérience, je décrivais en 1962 dans le Ressac de l'espace la symbiose proposée à des Humains par des extraterrestres télépathes et pacifiques, dénués de tous moyens physiques. Cela afin de construire une civilisation harmonieuse vouée à l'expression artistique où chaque espèce développerait ses qualités ontologiques. Mais la synergie imposée aboutit à la dégénérescence des espèces. Dans la plupart des cas, l'utopie fusionnelle semble vouée à l'échec et à la révolte.

L'expédition ethnologique d'extraterrestres à des fins d'observation, de même que les missions de pacification, d'isolement préventif, entrent fréquemment dans le champ exploratoire de la littérature spéculative. Là aussi, le cinéma a imposé un prototype récurrent avec le Jour où la Terre s'arrêta (1951), interprétation du mythe des soucoupes volantes qui vit son apogée durant la guerre froide. Ici, les envahisseurs s'imposent en censeurs sévères qui contraignent les Humains à refréner leurs ambitions meurtrières (en renonçant à la bombe A). Leur décision se fonde sur l'absence de maturité politique intrinsèque à l'Humanité.

Il est intéressant de voir comment ce thème de la pacification politique se modifie quarante ans plus tard, dans le Voile de l'espace de Robert Reed (1994). Un jour, les étoiles disparaissent et le ciel montre une forme inverse de la Terre, comme un miroir. Serait-ce un signe similaire ? Absolument pas. Au terme du roman, on apprend que les extraterrestres envahissent spirituellement les autres planètes et observent leur évolution. Cela afin de se protéger d'une manière préventive des civilisations dont la technologie a progressé. Fini le principe autoritaire d'ordre quasi divin des extraterrestres primitifs.

Désormais, ceux-ci connaissent l'histoire de la SF et redoutent les effets à terme des douloureux conflits entre espèces. Leurs rapports avec les Humains échappent au système manichéen qui régissait leurs comportements initiaux. L'effet de révulsion-destruction n'est plus de mise. Parce que l'alien s'incarne en créature composite, mi-ange mi-démon — plutôt ni l'un ni l'autre —, son pouvoir spéculatif se démultiplie.

Rêverie sur les problèmes de la décolonisation en forme de fable tragique, le Nom du monde est forêt [ 1 ] [ 2 ] d'Ursula K. Le Guin (1972) décrit avec précision, concision, la course au profit des Humains. Colonisateurs satisfaits, ils passent selon le mode libéral du stade missionnaire de la civilisation à celui de commerçants en bois et d'esclavagistes. Les indigènes de la planète Athshe, apparemment primitifs, s'avèrent incapables de concevoir l'exploitation à outrance. Pourtant, à mesure qu'Athshe se déboise, l'inconscient collectif des habitants se charge d'un potentiel réactif qui n'attend qu'une occasion pour éclater. Le Nom du monde est forêt est l'extraordinaire récit de la maturation d'une révolution verte : ceux qui croient au rêve vont vaincre ceux qui n'y croient pas.

En poussant à l'extrême ces diverses problématiques, les créatures d'outre-espace sont devenues autre chose qu'un simple motif à éclairer les innombrables aspects du comportement humain. Mais il reste un volet délicat à aborder, l'énigme irréductible qui contraint les espèces à s'ignorer.

Tout a commencé par une nouvelle de J.-H. Rosny aîné, parue en 1887, "les Xipéhuz", qui porte sur un modèle de civilisation d'êtres ferromagnétiques incompréhensible à notre esprit. Bien plus tard, dans la Sortie est au fond de l'espace de Jacques Sternberg (1956), comme dans les Seigneurs des sphères de Daniel F. Galouye (1963), les Sconges ou les sphères d'énergie pure ne voient dans les manifestations de l'Homme à se faire comprendre d'eux que la présence de parasites insupportables. Quant aux extraterrestres de Thomas M. Disch dans Génocides (1965), qui mettent la Terre en culture, ils ne voient chez les Humains que prédateurs à l'échelle du doryphore.

On trouve dans cette vision ultrapessimiste de l'homo sapiens la tentative jusqu'au-boutiste de réduire l'espèce à ce qu'elle a de plus vain. Donc, de nier son éventuel pouvoir à s'améliorer en étendant son champ de connaissance à l'univers et aux créatures qui le peuplent potentiellement, à repenser au plan politique la pluralité des mondes habités.

Il existe en SF plusieurs manières d'introduire l'idée que le monde où nous vivons ne durera pas et qu'un beau jour nos descendants devront s'adapter à l'inconnu pour survivre. La rencontre avec des extraterrestres constitue un ressort dramatique évident. Sauf si ces derniers nous ignorent. Dans cette situation qui implique la faillite par l'absurde du Paradis terrestre, la fin de relations fondatrices entre créateur et créature, l'Homme se retrouve bien démuni puisque son histoire — sa culture — est privée de sens. Soudain dépossédé de son humanité, du privilège exorbitant qu'il s'est octroyé en s'imposant comme le centre du cosmos, son désarroi rejoint la schizophrénie.

Pourtant, en dernière analyse, ce thème exclusif à la Science-Fiction me semble le plus fertile, intrigant, innovant. Au plan conjectural et spéculatif, les récits qui font naître un puissant trouble métaphysique puisent au concept d'indifférence, d'incommunicabilité. L'absence de système de médiation entre les horizons de la subjectivité et ceux de l'objectivité permettent d'introduire dans le champ du concret une vision extra-humaine du politique. Ces artefacts de l'inconscient sont représentatifs du travail de sécrétion mentale que l'individu opère vers l'imaginaire quand il se voit traqué par un réel qui ne lui convient pas, afin de formuler des solutions inédites.

La problématique ne s'articule pas toujours autour de la transformation du vécu. Elle génère des situations irréductibles dont on peut découvrir la parfaite expression dans "Odyssée martienne" (1934). Son auteur, Stanley G. Weinbaum, émancipe d'abord ses extraterrestres de leur statut d'adversaires potentiels, en leur attribuant une manière de raisonner qui défie notre intelligence et notre logique. Puis il leur confère des organismes si bizarres qu'ils sont incapables de communiquer ensemble sur leur propre planète. En 1961, dans Solaris, Stanisław Lem imagine un océan entité, vivant et protéiforme dont la présence suggère qu'il existe des trous noirs de la connaissance. Ceux-ci rendent impossible le contact entre les espèces. À moins de relativiser l'importance de l'inné et de l'acquis dans l'évolution humaine, donc de notre culture. Car, si l'on envisage qu'il puisse exister des formes de vie radicalement différentes, il faudrait s'affranchir de notre mode de fonctionnement mental pour atteindre leurs catégories de pensée.

Cette forme limite de la Science-Fiction conduit à s'interroger sur la justesse de notre expérience. Si toutes les données politiques accumulées par l'Humanité au cours de son histoire reposent sur un modèle exclusif, non reproductible, qu'en serait-il demain si de vrais extraterrestres atterrissaient ou si nous contactions des espèces inconnues à travers le voyage spatial ? Malgré des milliers de récits, la réponse est toujours ouverte. Pour tester de nouvelles conditions d'échange avec les autres formes de mentalité qui peupleraient l'univers, je ne vois qu'une solution : spéculer à outrance.

Philippe Curval → publié sur l'internet par Quarante-Deux, 19 mai 2011 (inédit sur papier)