Aller au contenu|Aller à la navigation générale|Aller au menu|Aller à la recherche

logo

Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Iain M. Banks : l'État des arts

(the State of the art, 1989)

court roman de Science-Fiction dans l'univers de la Culture

par ailleurs :

l'Homme est-il un bonsaï ?

Tassé par la gravitation, déformé par l'éducation, bridé par la société, cisaillé par des interdits multiples, l'Homme serait-il un bonsaï animal ? Ou bien la confusion qu'il introduit entre fiction et réalité dilue-t-elle les différences révélatrices de la vie, organise-t-elle celle-ci selon des règles sélectionnées à partir des clichés les plus éculés, incitant les individus à envisager leur existence comme un concours. Dans l'idéal, le vainqueur atteindrait un jour la conformité absolue. C'est pourquoi l'art constituerait une aberration quantique, comme telle appréciée par des extraterrestres, amateurs de curiosités.

Telles sont les questions soulevées par Iain M. Banks, dans l'État des arts.

Très longue nouvelle ou court roman, ce texte fait partie du Cycle de la Culture, civilisation galactique qui élève la liberté au rang de science exacte, décide ou non d'entrer en contact avec d'autres civilisations. Après des mois d'observation, l'équipage et le vaisseau s'interrogent sur la nécessité de révéler leur présence aux Terriens.

On pourrait croire dans ce cas que la Science-Fiction, à l'instar des Lettres persanes, se fait le commentaire de nos travers et de nos ridicules, passe au scanner Londres, Paris, Berlin, New York, etc. Iain M. Banks, tout en décochant quelques traits bien sentis sur nos mœurs et nos capitales, ne délaisse pourtant pas le genre.

Articulé autour du conflit entre un membre de la Culture qui souhaite s'identifier de manière christique aux Terriens et ses compagnons qui s'y opposent par le dialogue, l'État des arts spécule sur le sentiment du voyageur. Celui-ci visite-t-il des planètes étrangères pour se faire “baiser” par une civilisation entière ? Se libérer de l'ennui qui pèse sur le quotidien d'un surhomme immortel ? Passer du rôle de spectateur à celui d'acteur ? Haïr ceux qui ne lui ressemblent pas ? Devenir fou ? Créer une nouvelle utopie qui n'imite pas la sienne ?

Déjouant le piège du conte philosophique, Banks élude avec humour et subtilité les réponses formelles à ses propres questions. Tout son talent repose ici sur l'emploi subversif de la note incidente, qui transporte le lecteur humain du côté des extraterrestres et le rend à la fois juge et partie.

Ceux que l'Usage des armes ou l'Homme des jeux ont séduits découvriront dans ce petit volume inclassable motif à relecture et rêverie sur l'œuvre de Banks. D'autres qui n'auraient pas lu ses romans s'inquiéteront : « La Science-Fiction serait-elle une littérature intelligente ? ».

Patrice Duvic : Autant en emporte le divan

roman de Science-Fiction, 1996

par ailleurs :

Patrice Duvic est un auteur en puissance dont le catalogue comporte jusqu'ici trois romans et quelques nouvelles. Bouquiniste, anthologiste, puis directeur de collection, ses occupations l'absorbent. Autant en emporte le divan, qui vient de paraître ce mois dans une nouvelle collection intitulée "Polar SF", s'en ressent. L'emploi systématique de références aux genres, qui comportent la dérision, l'autodérision, la distanciation, le nonsense, dénonce l'auteur en proie à un accouchement difficile et qui s'observe en train d'écrire. Ce qui l'amuse et l'irrite à la fois.

Pourtant, si ce roman n'est pas sérieux, il ne trahit pas plus la SF que le Polar. Ses détectives interchangeables, Resquita et Doullens, mènent leur enquête dans la bonne vieille atmosphère classique d'un film de série B. Mais le sujet est fort ambitieux : qui l'emportera de l'Homme ou des robots au terme de l'évolution darwinienne ?

« Sur le côté la lueur mauve et verte de la maison de retraite pour chiens lui indiqua qu'il arrivait à hauteur du boulevard Pinochet. » De telles phrases qui abondent, les multiples idées de détails dont une seule pourrait faire l'objet d'un roman, par leur jeu d'accumulation et leur rythme, transcendent peu à peu Autant en emporte le divan et font regretter que l'auteur ne se soit pas plus investi dans sa rédaction. Sans doute serait-il resté dans l'histoire de la SF pour avoir écrit l'un des grands textes où la psychanalyse freudienne s'accorde avec les sketches de Pierre Dac et Francis Blanche.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 350, janvier 1997

Henri Lœvenbruck & Alain Névant : Ozone
Stéphane Nicot : Galaxies
André-François Ruaud : Yellow submarine

revues de Science-Fiction et/ou de Fantasy

Pour terminer, je souhaiterais attirer de nouveau l'attention sur les revues trimestrielles Ozone et Galaxies, dont c'est le premier anniversaire. La première abonde en entretiens, informations, dossiers, critiques, commentaires, qui en font l'un des carrefours vivants de la SF et de la Fantasy en phase de reconquête éditoriale. La seconde offre des nouvelles de choix, Jeury, Varlet, un beau dossier sur Ayerdhal, et s'affirme comme le successeur respectueux du Fiction de la grande époque. À mi-chemin entre les deux, Yellow submarine, qui fête son nº 121 avec un dossier Serge Lehman, mériterait une présentation plus professionnelle pour savourer les qualités d'un fanzine digne de ce nom.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 350, janvier 1997