Articles de Philippe Curval

les Premiers voyages interplanétaires

dans le cadre de la rubrique Ici, on réintègre de Fiction, 1956

article de Philippe Curval

par ailleurs :

La “science-fiction” n'est pas née d'aujourd'hui, chacun le sait.

Sans vouloir remonter au déluge et chercher les thèmes d'anticipation chez les auteurs grecs, nous avons vu depuis la fin du siècle dernier (si fertile en inventions) éclore un nombre considérable d'ouvrages de fantastique moderne qu'il serait navrant de voir tomber définitivement dans l'oubli.

Cette nouvelle rubrique aura donc pour but de ressusciter ces livres, de leur redonner une jeunesse qu'ils n'auraient pas dû perdre en raison de leur qualité, en somme de les réintégrer à notre univers d'amateurs de “science-fiction” Pour cela, pas de critique dogmatique, pas d'exégèse savante qui fossilisent. Mais un point de vue aussi libre et vivant que possible.

Comme notre but n'est pas d'établir une histoire du genre, il suffira de choisir au hasard des thèmes classiques les meilleurs ouvrages publiés. Pour cette fois, voici le thème primordial, celui des premiers voyages interplanétaires, avec les Premiers Hommes dans la Lune de H.G. Wells (the First Men in the Moon, 1901), paru en France la même année, la Roue fulgurante de Jean de La Hire (1908), les Navigateurs de l'infini de J.-H. Rosny aîné qui, lui, n'apparaîtra qu'en 1925.

Les méthodes de voyage interplanétaire ont varié suivant l'imagination aussi bien que sous l'impulsion des techniques nouvelles. Mais les premiers départs, les instants où, pour la première fois, les Hommes franchissent le seuil de la Terre pour s'envoler vers les grands espaces infinis, recèlent toujours une qualité émotionnelle à nulle autre égale.

Ainsi Wells nous entraîne à la suite du savant misanthrope Cavor à l'intérieur de sa boule dégravitationnée : destination Lune ; Rosny nous indique brièvement que les parois de son stellarium sont en argine sublimée, ce qui est une manière élégante et poétique de passer outre (outre espace) sur les difficultés de décrire son champ pseudo-gravitique et d'expliquer son fonctionnement ; et Jean de La Hire, simplifiant à l'extrême, fera enlever ses héros par de mystérieux Saturniens dans un engin plus énigmatique encore, cerclé de feu, aspirant, noyauté de nuage dense, qui préfigurera la “soucoupe volante” (les éditeurs de la dernière réédition de cette œuvre ont d'ailleurs kidnappé le titre original).

Et l'aventure commence. Les amateurs de monstres et de choses d'un autre monde y trouveront leur compte. Notre satellite et une grande partie du Système solaire, Vénus, Mars, Mercure, Saturne dévoileront leurs secrets.

Haricots géants qui poussent à chaque lever du Soleil, champignons phosphorescents des grottes lunaires chez Wells ; fleuves d'or liquide, blés durs comme du fil de fer, feuillages métalliques, abîmes ténébreux à la frontière de la vie et de la mort chez Jean de La Hire ; forêts de champignons géants cernant ce qui reste des “eaux vivantes” chez Rosny — tel sera le décor de rêve des planètes lointaines.

À la surface de ces mondes soudain révélés rampent d'étranges créatures, misérables veaux lunaires ou oiseaux aux ailes sextuples, mais le souffle de l'intelligence ne les anime pas toutes. Si certaines de ces bestioles ne possèdent que des notions très relatives de la civilisation, si leur évolution n'est pas encore parvenue à un point satisfaisant, elles sont souvent maladivement cruelles.

On parvient ainsi au thème central des trois ouvrages : confrontation de l'Homme et de ces nouvelles recrues : — est-il bon ? est-il méchant ?

Chez Rosny, nous trouvons d'abord la nouvelle espèce, qui s'est développée approximativement au moment où commençait la décadence des précédents maîtres : ces êtres au corps plat, de couleur orange avec des taches bleues, prolongés par des lanières en zigzag, pseudo-pattes sur lesquelles ils glissent, ont une volonté destructrice ; la végétation disparaît sur les territoires de Mars qu'ils ont envahis et les radiations qu'ils émettent, lueur violâtre, paralysent curieusement.

Mais qui se ressemble s'assemble et les Hommes se lieront d'amitié avec les tripèdes. Ceux-ci ne meuvent qu'une jambe à la fois, tournant ainsi sur eux-mêmes pour avancer. Leurs bras flexibles se terminent par un nombre important de doigts spatulés en forme de conque et opposables dans les deux sens. Et surtout ils n'ont « aucun de ces grossiers appendices de chair que sont nos nez, nos oreilles, nos lèvres, mais six yeux merveilleux où passent toutes les lueurs de l'aurore, des prairies matinales, des fleuves au soleil couchant, des océans, des orages, des nuées ». Et cependant, bien plus que les éthéraux, fluorescences se livrant à de mystérieuses joutes dans le ciel de Mars, ou que les zoomorphes, ils ont la mentalité la plus proche de celle des Terriens.

Les nouveaux amis de l'Homme sont repoussés de tous les coins du territoire par les envahisseurs ; ils ont perdu toute âme, toute force, et se laissent vaincre, forts de leur beauté et de leur poésie, dans une décadence élégante.

Reprendront-ils la lutte au contact d'éléments nouveaux et vivifiants ? Tel est le thème du roman de Rosny. (Souhaitons que les éditions Plon réalisent leur projet et fassent paraître les Astronautes, la suite inédite de cet ouvrage.)

Chez Wells, l'aventure sera plus cruelle : les sélénites forment un peuple civilisé et les deux héros erreront dans les grottes lunaires, éviteront de peu la mort, fuyant un cauchemar. Dans quels desseins Cavor a-t-il entraîné Bedford dans la Lune, ce satellite dangereux avec ses insectes intelligents — cette société parfaitement intégrée mais sans joie, présidée par le Grand Lunaire ? Nul ne le saura. Et c'est le drame de l'individu solitaire, de l'Homme sans grandeur entraînée dans un rêve absurde dont il ne pourra jamais apprécier l'irréalité, que Bedford racontera. Cavor seul connaîtra les clefs. Mais l'inventeur de la Cavorite, cet opium de l'espace, subira le sort des audacieux : ses conversations avec le Grand Lunaire, maître d'une civilisation grandiose aux rouages parfaits, parfaitement inhumains, lui vaudront la mort, par une condamnation soigneusement pesée. Le contact entre les Hommes et les êtres d'une autre espèce est impossible, semble conclure Wells.

Jean de La Hire, lui, ne fera entrer aucune métaphysique dans son ouvrage. C'est un romancier populaire et il entend le rester. Mais l'artisan s'est surpassé, créant son chef-d'œuvre. Les héros se voient entraînés dans une aventure extravagante qui, en un machiavélisme ahurissant, les plongera au milieu de dangers sans nombre — dont ils devront se tirer tout seuls.

Nous ne saurons jamais pour quelles mystérieuses raisons les Saturniens, colonnes vertes, immatérielles, surmontées d'une auréole nébulescente, kidnapperont les cinq Terriens dans leur roue fulgurante — peut-être pour les déposer à mille mètres au-dessus de Mercure et les voir tomber au ralenti dans l'atmosphère surépaisse grâce à leur corps hyperléger. Nous ne saurons jamais pourquoi les monopèdes, monoculaires et monotentaculaires mercuriens se mangent entre eux en se suçant par les yeux, ni pourquoi ils sont animés d'une haine si parfaite envers les Terriens. Nous ne voudrons jamais croire aux propulsions psychiques du docteur Ahmed-bey, ni à ses secrets bouddhiques, ni aux petites étoiles scintillantes qui voyagent plus vite que la pensée (sic). Mais, à travers ce calvaire à la limite des ténèbres (Mercure ayant toujours un côté opposé au Soleil), nous verrons avec plaisir le déroulement de cette histoire frénétique et musclée.

En conclusion : thème social chez Wells, confrontation de deux univers dangereusement opposés qui serviront de cadre à son imagination ingénieuse, à son sens du fantastique mis en valeur par le style journalistique qu'il emploie. Thème poétique chez Rosny, prétexte aux amours étranges de la belle Martienne aux six yeux et du Terrien ébloui, lutte éternelle des forces du bien et du mal. Thème du délire chez Jean de La Hire, des amours populaires de la belle Lola aux frémissants “Je t'aime” et “Nous nous aimons” de Paul de Civrac. Péripéties soufflantes.

Toujours est-il que le modernisme de ces ouvrages, leur valeur soit littéraire soit imaginative, leur potentiel de rêve, devraient attirer les suffrages des lecteurs de “science-fiction” actuels.