KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Joëlle Wintrebert : les Enfantômes

nouvelles fantastiques et de Science-Fiction, 2017

chronique par Pascal J. Thomas, 2017

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Joëlle Wintrebert, auteur de Fantastique ? Elle est, à juste titre, bien plus connue pour ses œuvres de Science-Fiction. Pourtant, les spectres qui font leur apparition ici ne datent pas d'hier — certains des textes les plus anciens étaient parus dans la série d'anthologies Territoires de l'inquiétude (années 1990), et aucun n'est inédit.

À vrai dire, les trois quarts du recueil, en nombre de pages, relèvent de la SF — que le contingent blouse-blanche-et-règle-à-calcul des lecteurs de KWS soit rassuré ! Les fans de Wintrebert noteront toutefois qu'il reste nombre de ses nouvelles à ne pas avoir été réunies en recueil, comme on peut le voir sur l'utile page web officielle de l'auteur. On suit ici un fil conducteur : le tome est consacré aux enfants — ados inclus.

Bon prétexte pour repenser au rôle de l'enfance dans la fiction. Le plus évident étant le choix de protagonistes auxquels de jeunes lecteurs puissent s'identifier, quand on écrit pour eux ; de préférence un peu plus âgés, ou capables de choses dévolues aux plus grands, car le lecteur qui grandit aime à se grandir. Wintrebert a beaucoup pratiqué cela dans ses romans pour la jeunesse, et certains des textes du recueil ("la Voix du sang", "la Fille lune") proviennent de supports destinés à la jeunesse. Assez peu, finalement ; ce qui n'empêche pas beaucoup de ces textes — et plutôt ceux qui relèvent de la SF — d'utiliser des protagonistes jeunes pour nous faire partager leur énergie, et leurs découvertes sur le monde qui les entoure — et sur eux-mêmes, éventuellement. C'est une des caractéristiques de la SF que de proposer des mondes, et d'en explorer les rouages, et de forcer le lecteur à les accepter par un processus explicatif, malgré ses surprises initiales.

Le Fantastique, schématiquement, part d'un quotidien bien accepté, et bascule dans la peur ou l'incompréhension, effaçant le cognitif par la gomme de l'émotion. Dans ce schéma, l'enfant, plus vulnérable, creuset de toutes les peurs (les siennes et celles de ses parents), permet une plus grande intensité émotionnelle. Orson Scott Card s'est ainsi servi de ses protagonistes enfants dans sa SF tout autant que dans des récits d'“horreur” comme "Enfants perdus".(1)

Le livre, qui se conclut par cinq récits de SF, s'ouvre donc sur sept textes qu'on peut rattacher au Fantastique, beaucoup plus courts. Certains restent sur les schémas du genre : l'objet maudit, par exemple, dans "l'Œil rouge du coutelier" et "le Ciboire" ; la vengeance magique après la mort ou le martyre, dans "les Enfantômes" ou "Bébé tigre", à chaque fois dans des circonstances surprenantes, à chaque fois avec la conscience des maux du monde, bien au-delà des simples souffrances individuelles. Plus intimiste, "le Miroir magique" retrace aussi un cheminement vers la mort, vue comme un autre monde à la façon du Fantastique français.

Les schémas sont résolument détournés dans les deux textes où les enfants passent du rôle de victime à celui d'assassin : "Victoire" vaut par son choix surprenant de protagonistes, son jeu sur la mémoire, et son retournement final ; "la Voix du sang" bénéficie d'une accroche imparable, « J'ai tué mon père le matin du premier avril. », et d'un développement d'une folie et d'une cruauté qui suffisent à ranger le texte dans la catégorie de l'insolite.

Venons-en aux récits qui s'insèrent dans le nuancier de la SF. On ne trouve plus ici d'enfants, mais des adolescents, en proie aux émois amoureux, prêts au voyage ou à la bataille. "L'Oasis" est un thriller du futur proche, écrit à la même époque et avec un peu les mêmes ingrédients (Afrique, biotechnologies…) que le roman Lentement s'empoisonnent.(2) Suspense et surprise au menu.

"Les Enfants du vent", écrit pour le magazine de la région Languedoc-Roussillon à l'époque où Georges Frèche avait entrepris de la renommer Septimanie, d'où son onomastique, pourrait être de la Fantasy, ou du planet opera, comme vous voudrez. Braver les interdits des adultes est une source d'excitation, tout comme braver les clichés du genre. Vous ne serez pas déçus. "La Fille lune" s'avance parée des atours du conte, de ces récits de sirène maritime ou fluviale où la fiancée aquatique conduit les garçons à la noyade. Mais c'est de la SF et, là aussi, apte au retournement de cliché.

Restent deux longs récits. "L'Enfant du lignage" était paru dans Galaxies, nº 19, en 2012, à l'occasion d'un dossier Wintrebert. Comme dans Pollen, comme dans Chromoville, des événements catastrophiques du passé ont conduit au repli de l'humanité (ou d'une partie d'entre elle) dans une société réduite et réglementée, structurée entre centre et périphérie. Niall, le fils du président, trouve un carnet écrit par sa grand-mère qui raconte comment son grand-père a déclenché une pandémie. Mais il trouve aussi Aloïs, une fille qui a agencé ses découvertes et dont il tombe amoureux. Aloïs est une franc-couleur, Niall plutôt cachet d'aspirine, et pourtant ils sont cousins, ce qui amène à dévider la pelote des origines de la cité… Une bonne partie de l'intérêt du texte réside dans le récit enchâssé, l'action au présent, pourtant haletante, passe sans doute trop vite, et je suis resté fasciné par la vision esquissée du monde environnant, et frustré de ne pas l'explorer plus. On se dit qu'un roman pourrait se cacher là, qui ne déparerait pas l'œuvre de l'auteur.

La même remarque s'applique au "Don des Chimères", qui représente à lui seul le tiers des pages (virtuelles) du recueil, et avait été publié dans Rêver 2074, l'anthologie sponsorisée par l'industrie française du luxe. Surya Yemaya da Matha est une généticienne géniale qui ne veut plus fournir à la société Elysium les fourrures uniques produites par les mues de cétacés intelligents avec qui elle entretient des liens affectifs. Arrive Idunn, une de ses anciennes stagiaires missionnée par Cruella de Vil, pardon, Karen Elysium, pour amener Surya à résipiscence. Tâche impossible, et pourtant Surya, et surtout ses chimères, se laissent attendrir par Thilde, fille autiste d'Idunn et seul enfant de ce récit, soit dit en passant. Le monde environnant, dans un futur pas si lointain, est traité avec détail et la bonne dose d'ironie (pas question ici de pondre un prospectus pour le Comité Colbert), et l'intrigue est complexe à souhait, mettant en scène tour à tour les motivations des deux protagonistes.

Comme toujours, Wintrebert utilise une langue précise, voire recherchée — on éprouve un sentiment de froideur à la lecture de certains dialogues, mais ça change des modes actuelles. On regrette qu'elle soit sans doute trop occupée pour ne pas s'emparer des thèmes de certains récits pour nous sortir un roman qui déchirerait sa race,(3) mais après tout, les créateurs réels ne peuvent se plier aux critiques chimériques !

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 80, juillet 2017


  1. Dans le recueil l'Homme transformé.
  2. Un ouvrage qu'il faudrait rééditer, ne serait-ce que pour ce titre qui décrit si bien notre vie…
  3. Je ne suis pas sûr qu'on dise ainsi : je n'ai pas sous la main mon dictionnaire de djeun’.

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