Préfaces et postfaces de Gérard Klein

Guy Costes & Joseph Altairac : RétrofictionS

encyclopédie de la Conjecture romanesque rationnelle francophone, de François Rabelais à René Barjavel – 1532-1951, 2018

préface de Gérard Klein, 2018

par ailleurs :
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La Science-Fiction relève-t-elle de la littérature ? Voilà le sujet que je désespère de voir un jour proposer aux candidats au baccalauréat. De Homère à Christine Angot,(1) la Littérature, appelée aussi Belles Lettres, ou qu'on pourrait nommer les Écritures — bien que je ne m'intéresse ici qu'au sous-ensemble fiction, incluant les genres nouvelle et roman —, prétend ne se justifier que de deux critères, la perfection de l'expression relativement à une langue donnée, et la célébration de l'univers humain à peu près exclusivement, que ce soit sous les angles psychologique, social, historique, etc. Je nommerai cette tradition Littérature 1, éclatant manifeste du narcissisme d'une espèce.

Mais il existe une autre tradition de la fiction souvent moins soucieuse de la perfection formelle et surtout portant sur l'extériorité de l'humain, mondes étranges, machines désirées, de l'homme de métal, androïde ou robot, à divers moyens de transport automobiles, de l'aéronef à l'astronef, machineries sociales à travers les utopies, coutumes surprenantes de sociétés inventées lors de voyages extraordinaires, variations sur les modalités et les conséquences de la science ou plutôt des sciences souvent sollicitées bien au-delà de leur rigueur présumée mais toujours avec un respect en coin de la raison. J'en exclus donc le Fantastique classique et le néo-Fantastique, fantômes, surnaturel, magie et sorcellerie dépendant étroitement de l'humain et de ses croyances plus ou moins religieuses, et la littérature dite policière, qui en découle encore plus et ne s'est à peine dégagée de la littérature dite générale que vers le milieu du xixe siècle. Je nommerai cette seconde tradition Littérature 2. Il serait en effet excessif de la qualifier de Science-Fiction compte tenu de la diversité de ses composants. Mais un terme plus précis et plus approprié serait sans doute celui proposé par Pierre Versins : Littérature Conjecturale Rationnelle qu'il réduit à Cora. C'est en effet Versins qui, dans son Encyclopédie de l'Utopie, des Voyages extraordinaires et de la Science Fiction (1972)(2) suggère cette division de façon plus intuitive que systématique.

Raymond Ruyer est le premier auteur, du moins en français, à avoir suggéré dans une thèse la continuité entre utopies et Science-Fiction. Dans son ouvrage classique, l'Utopie et les utopies (1950) que Versins cite plusieurs fois, il a défendu cette proximité.(3) C'est pourtant probablement Régis Messac qui a inspiré Pierre Versins et qui a pris conscience le premier de l'unité entre utopies, voyages extraordinaires et Science-Fiction dans un projet de bibliographie (1962) et quelques articles.(4)

Il est manifeste que les utopistes se sont rarement souciés d'écrire des chefs-d'œuvre littéraires. Le travail prodigieux de Joseph Altairac, de Guy Costes et de leurs acolytes montre à l'évidence que les auteurs de Science-Fiction n'y tendaient pas davantage. Bien entendu, quelques-uns se sont efforcés de bien écrire et y sont même de toute évidence parvenus(5) bien qu'ils soient le plus souvent négligés par la critique “sérieuse”, je veux dire universitaire, au moins jusqu'à une date relativement récente.

Quoique le rapprochement soit audacieux et même fort contestable, l'intérêt d'un article scientifique ne se mesure pas à la qualité de sa prose bien qu'elle ne lui ôte rien.

Je rappelle que, pour ma part, je distingue, à des fins plus pédagogiques que scientifiques, trois époques : la proto-Science-Fiction qui va des débuts de la fiction écrite à l'invention de l'anticipation au milieu ou sur la fin du xviie siècle, la Science-Fiction archaïque qui la prolonge jusqu'à la fin du xixe où la Science-Fiction moderne (Rosny, Renard, Wells et autres) prend le relais. Et peut-être faudrait-il y ajouter une quatrième époque, la Science-Fiction contemporaine à partir du début des années 1950 tant l'espèce connaît de nouveaux développements aux États-Unis comme en France dans cet après-guerre.

L'intérêt des textes de la Science-Fiction archaïque ou plus récente, plus souvent qu'à leur forme, tient à l'originalité, au demeurant variable, des innovations qu'ils proposent, le novum de Darko Suvin. Souvent, ils se répondent les uns aux autres, rivalisent d'ingéniosité, ou parfois se contentent de se répéter en ignorant leurs prédécesseurs, ajoutant une nuance infinitésimale à un thème déjà rebattu. Leurs avenirs se complètent ou se contredisent, le plus souvent s'ignorent, mais la confrontation que permettent enfin ces RétrofictionS (2018) est instructive bien qu'elle ne permette évidemment pas d'apprécier leurs qualités d'écriture. On y relève souvent, soit dit en passant, une sorte de méfiance, peut-être propre au domaine français, quant à l'avenir. Ils confirment ainsi la formule de Machiavel : « L'homme est amoureux du progrès mais ne supporte pas le changement. ». Et pourtant, on y retrouve une fascination de l'avenir et de ses possibles, pour le meilleur ou pour le pire.

Travail prodigieux, ai-je écrit. Je ne lui connais guère comme précédents dans la minutie, mise à part l'Encyclopédie citée de Pierre Versins,(6) que l'Histoire revisitée (1999…) d'Éric B. Henriet, et le monumental opuscule des mêmes auteurs que l'ouvrage ici préfacé, les Terres creuses (2006), où plus de deux mille références sont classées par ordre chronologique. Curieusement, ces deux derniers livres, et celui-ci, sont sortis aux mêmes éditions, Encrage, sous l'égide d'Alfu.

Le présent ouvrage comporte en effet la mention de quelque 11000 titres attribués à plus de 4000 auteurs. On se demande non seulement comment les auteurs ont pu lire une telle masse de textes et les décrire, mais déjà comment ils ont réussi à les dénicher parfois dans les publications les plus improbables. Gallica et la numérisation de textes anciens facilitent un peu la tâche mais encore faut-il savoir où les trouver.

Mais en sus des textes, les auteurs n'ont pas négligé l'image, les illustrateurs, auteurs de bandes dessinées, les bons points illustrés, les assiettes ornées, les jeux et jouets, le cinéma, la radiodiffusion, voire la musique pour les oreilles sensibles. Si bien que cette encyclopédie comporte plus de 1000 illustrations.

Cette somme définit son domaine en quelque sorte par extension plutôt que par compréhension, en dénombrant et décrivant le plus possible de ses expressions, voire toutes, ce qu'il serait imprudent d'entreprendre dans le genre littéraire.

Un sport longtemps pratiqué par les amateurs chevronnés de la vieille Science-Fiction consistait à découvrir un texte que Versins n'aurait pas déjà répertorié. Ce qui était doublement difficile car Versins avait largement balayé son paysage et laissé peu de friches, et ensuite parce que son Encyclopédie, au moins dans sa première édition, ne comportait pas d'index et que son auteur avait pu loger une référence dans un article improbable. Je ne me souviens pas d'avoir jamais gagné à ce jeu même si j'ai pu parfois l'espérer et être rapidement détrompé par Joseph Altairac qui, lui, marquait de nombreux points. Cette fois, ce sport s'élève à la dimension d'une discipline olympique. J'espère que ceux qui marqueront dix points auront droit à la prochaine réédition augmentée.

Cet ouvrage satisfera les commentateurs et historiens du domaine par au moins deux de ses aspects.

D'abord, il établit sans contestation possible que la France est, avec la Grande-Bretagne, et nettement plus tard les États-Unis, un des trois pays de naissance de ce que nous appelons Science-Fiction et de l'Anticipation, et peut-être le premier ou le plus audacieux, ce que certains essayistes ont tendance à oublier au profit de leurs expressions anglosaxonnes. Il est surprenant que ce soit un auteur britannique, Brian Stableford, qui le rappelle avec force dans son ouvrage the Plurality of imaginary worlds: the evolution of French Roman scientifique (2016).

Il fournit ensuite et peut-être surtout un aliment irremplaçable aux historiens à venir qui tenteraient de retracer l'histoire de l'espèce littéraire en France, dans ses propres filiations thématiques, mais aussi dans ses relations avec l'état des connaissances et celui de la société durant les quatre siècles couverts. C'est certes une telle histoire qu'a proposée Brian Stableford dans l'ouvrage cité, couvrant la période 1657-1939 et citant plus de 300 titres, qui correspond donc en partie à l'Encyclopédie qu'on va lire. Il avait été précédé par le livre de Jean-Marc et Randy Lofficier, French science fiction, fantasy, horrror and pulp fiction (2000), malheureusement épuisé et dont Stableford s'est inspiré.

De ce point de vue, on regrettera donc, prenant la défense d'éventuels historiens, que les auteurs, contrairement à ce qu'ils avaient fait dans les Terres creuses, aient adopté un ordre alphabétique par noms d'auteur et non chronologique, ce qui était impossible, les œuvres de différents auteurs se chevauchant dans le temps. Mais un index chronologique des œuvres placé après un index par titres peut encore venir soulager le laborieux classement auquel devrait se livrer l'historien.

Car c'est cette histoire, à la fois histoire des idées, des emprunts aux sciences et histoire sociale, qui fait encore défaut, dans notre langue, à la connaissance de la Science-Fiction française, le terme étant ici pris dans son acception la plus large. Cette nouvelle Encyclopédie en constitue déjà l'irremplaçable matériau.

Et elle est passionnante à lire. Si vous aimez les histoires surprenantes et parfois dérangeantes, des milliers vous sont racontées ici.

Gérard Klein → RétrofictionS
Encrage › Interface, nº 5 & les Belles Lettres, août 2018


  1. Michel Houellebecq aurait sans doute constitué une meilleure borne provisoire, mais il s'est trop compromis avec la Science-Fiction pour servir à ma démonstration.
  2. Pour des informations bibliographiques complémentaires, se reporter à la chronologie des ouvrages cités, en fin de texte.
  3. Elle est suggérée plutôt discrètement, la même année, par Jean-Jacques Bridenne dans son essai la Littérature française d'imagination scientifique (1950), par ailleurs le premier ouvrage systématiquement consacré aux origines françaises de la Science-Fiction, bien qu'il ignore ce dernier terme qui n'est importé en France que cette même année.
  4. Voir Hypermondes (2017), le recueil qu'en a fait son petit-fils Olivier Messac, préfacé par Clément Hummel.
  5. Je pense ici évidemment à Villiers de L'Isle-Adam, Rosny aîné, Maurice Renard, René Barjavel, Philippe Curval et Michel Jeury, entre autres, mais aussi à mes propres nouvelles. Un peu d'autopromotion ne peut pas nuire.
  6. Il convient quand même de lui adjoindre, mais en anglais, the Encyclopedia of science fiction (1979…) de Peter Nicholls, John Clute & David Langford, non publiée sur papier dans sa troisième version actuelle.

Bibliographie

références et chronologie des ouvrages cités

établie par Quarante-Deux, 2019

en français

1950

1962

1972

1999

  • l'Histoire revisitée : panorama de l'Uchronie sous toutes ses formes (Éric B. Henriet ; France › Amiens & Paris : Encrage aux Belles Lettres › Interface, 1999 & 2003 pour la seconde édition revue et augmentée).

2006

  • les Terres creuses : bibliographie géo-anthropologique commentée des mondes souterrains imaginaires et des récits spéléologiques conjecturaux (Guy Costes & Joseph Altairac ; France › Amiens & Paris : Encrage aux Belles Lettres › Interface, 2006).

2017

  • Hypermondes : bibliothèque de l'imaginaire du Roman scientifique & de l'Utopie (Régis Messac, recueil critique sous la responsabilité d'Olivier Messac ; France › Paris : Éditions ex nihilo › Hier & demain, 2017 pour une chronique littéraire s'étendant sur les années 1930).

2018

  • RétrofictionS : encyclopédie de la Conjecture romanesque rationnelle francophone, de François Rabelais à René Barjavel – 1532-1951 (Guy Costes & Joseph Altairac ; France › Amiens & Paris : Encrage aux Belles Lettres › Interface, 2018).

en anglais

1979

  • the Encyclopedia of science fiction: an illustrated A to Z (ed. Peter Nicholls; Frogmore › St Albans › Herts, UK: Roxby/Granada, 1979) ⇉ the Science fiction encyclopedia (ed. Peter Nicholls; Garden City, NY: Doubleday, 1979) ⇉ the Encyclopedia of science fiction (ed. John Clute & Peter Nicholls; London, UK: Little, Brown/Orbit, 1993, second edition) ⇉ the Encyclopedia of science fiction (ed. John Clute & David Langford; Gollancz & the SF Gateway, 1979, 1993, 1995, 1999, 2011-2019, online third edition).

2000

  • French science fiction, fantasy, horrror and pulp fiction: a guide to cinema, television, radio, animation, comic books and literature from the middle ages to the present (Jean-Marc Lofficier & Randy Lofficier; Jefferson, NC: McFarland, 2000).

2016

  • the Plurality of imaginary worlds: the evolution of French Roman scientifique (Brian Stableford; Encino, CA: Black Coat, 2016 & 2017).

Bibliographie additionnelle
à la préface sans titre de Gérard Klein
à l'encyclopédie RétrofictionS (2018)
établie en 2019 par Quarante-Deux