Chroniques de Philippe Curval

Antoine Volodine : Lisbonne dernière marge

roman de Science-Fiction, 1990

chronique par Philippe Curval, 1990

par ailleurs :
Romans apocryphes

Qui a écrit Lisbonne dernière marge ? Antoine Volodine, dont le nom s'étale sur la couverture du livre, ou Ingrid Vogel, insérée dans les pages, héroïne d'un roman dont on sait qu'il se crée à mesure qu'on le lit. De quand date cet ouvrage, d'ailleurs ? Du mystérieux iie siècle ou de la Renaissance qui l'a suivi ? D'une époque fictive à venir d'où l'on pourrait avoir une vue cavalière sur le récit ? Rien n'est certain. Maître du trouble, le véritable auteur du roman se dissimule derrière la périlleuse atrophie de la mémoire à laquelle il nous prépare par ses biais et ses détours, ses coups de cisaille dans le temps du vécu.

Peut-être parce qu'à cette époque sociale-démocrate, les rapports littérature/police sont les plus forts et les plus intimes qui aient existé dans l'Histoire. Des pseudonymes sont utilisés pour toute publication. Ils évoquent la Bande à Baader ou les Brigades rouges, commune Katalina Raspe, brigade Eva Rollnik. À l'arrogance de leur contenu répondent des commentaires venimeux. Mais, si l'écrit suscite la répression, sa critique n'assure pas l'impunité. Toute activité littéraire est suspecte parce qu'elle constitue le nerf moteur de la civilisation, liant pouvoir et contre-pouvoir à travers un travail théorique sur la matière de la pensée.

Aussi, dès les premières pages, lorsque Kurt, le dogue du Sicherheitsgruppe, rencontre Ingrid sur les bords du Tage, on le sait, leur pacte d'amour est signé avec du sang. Une seule issue demeure pour eux, la fuite ! Au-delà des limites extrêmes du continent européen pour échapper aux chiens de garde de l'Atlantisme, sacro-sainte alliance militaro-industrielle.

Ingrid veut-elle lancer un dernier message au monde ou se condamner à mort par contumace en signant son Quelques détails sur l'âme des faussaires ?(1) Pour l'écrire, elle se plie à la Shagga, une forme de la Renaissance en sept parties obligées, mêlant prose, citations tronquées, allusions cryptées, aussi désuète et vilipendée que l'est la littérature des poubelles, qui sévit au iie siècle.

Quelle importance ! Car depuis les heures noires qui précédèrent la nouvelle histoire du monde, il est notoire que police et écrivains ont collaboré à l'écrasement de la mémoire en manipulant les souvenirs collectifs.

Reste un refuge, l'enfance, mode d'emploi de la paranoïa.

Lisez Lisbonne dernière marge, véritable feu d'artifice du langage où l'écrivain de Science-Fiction qui se vautre avec délices sur la couverture blanche des éditions de Minuit lance un défi incendiaire à ses contemporains.

Philippe Curval → Magazine littéraire, nº 282, novembre 1990


  1. Par ailleurs titre d'une nouvelle de Volodine parue au Québec dans Solaris, nº 73, mai-juin 1987.

Colette Fayard : Par tous les temps

roman de Science-Fiction, 1990

chronique par Philippe Curval, 1990

par ailleurs :

Ce désir d'effacer les traces, de perturber le savoir, de créer le doute, de réunir enfin toutes les conditions d'un travail apocryphe sur la réalité, Colette Fayard l'a entrepris aussi avec Par tous les temps, roman glose sur les univers parallèles de Rimbaud.

a) On suppose qu'Arthur Rimbaud fut un poète académique.

b) Pour changer de civilisation, des scientifiques du futur veulent hâter l'apparition de l'ère du Verseau et greffent la personnalité d'un baroudeur de l'espace sur ce pseudo-Rimbaud.

Haché menu, on lie le paradoxe temporel à l'encre poétique et l'on sert tiédi au bain de l'esprit.

Afin de mieux goûter l'œuvre, je conseille au lecteur de lire préalablement une biographie de Rimbaud, car l'auteur n'hésite pas à se saisir du moindre détail avec une précision universitaire qui tourne à la maniaquerie.

Cela dit, le produit d'une passion équivoque à l'égard d'un poète adoré n'atteint pas souvent cette qualité littéraire. S'embarquer pour Charleville ou pour le Harrare avec Colette Fayard prend parfois le ton des Illuminations. Au-delà de l'exercice, elle sait par le style atteindre au secret des rencontres spirituelles entre l'homme et son destin, se livrer sans remords aux bonheurs d'écriture personnels, larguer les interprétations toutes faites de l'œuvre pour accéder aux impasses hautaines dont elle témoigne.

Dommage que les autres personnages soient privés de consistance, comme s'ils étaient éteints par l'astre qui les domine, que les passages à vide, que la prolifération des idées inexploitées ne parviennent à broder une réalité fictive autour du thème central de la spéculation. Bref qu'il s'agisse plutôt de science-parallèle/fiction que de SF, tant la logique interne du récit se plie à l'évocation magique du passé plutôt qu'à la construction d'un devenir différent.

N'empêche qu'il fallait du talent, de la pêche, pour tenter ce roman. Colette Fayard s'y est risquée avec jeunesse. La maturité ne s'atteint qu'en vieillissant.

Philippe Curval → Magazine littéraire, nº 282, novembre 1990