KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Pierre Bayard : Comment parler des lieux où l'on n'a pas été ?

essai, 2012

chronique par Éric Vial, 2018

par ailleurs :
 

Il faut bien reconnaître que nous sommes là assez loin des bases de KWS.(1) Et dans la lignée du Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?, qui a fait connaître l'auteur voici dix ans, même si l'on en trouvera des traces depuis bien plus longtemps chez maints critiques, faniques ou non : Plagiat par anticipation sans doute, pour reprendre un autre titre du même. Mais enfin, il y a de quoi titiller tout amateur de SF, surtout côté space opera. Et puis cela fera paquet-cadeau avec Il existe d'autres mondes, plus central pour nous. Et enfin, on trouvera évoqués sinon Orion, Cyrus, la nébuleuse d'Andromède ou la Fondation asimovienne, du moins des lieux en non-lieux relevant bel et bien des littératures de l'imaginaire.

Premier détaillé, Marco Polo, source réputée sérieuse sur l'Extrême-Orient ancien, l'est particulièrement pour l'étude scientifique des griffons et des licornes — décrites comme toute la Chine sans avoir dépassé Constantinople (plus généreux, j'aurais parié sur Samarcande, et l'auteur, plus chiche, pencherait volontiers pour les alentours mêmes de Venise, mais ceux-ci ne sont guère plus proches de son île sud-dalmate natale ; d'autres ont défendu avec de bons arguments l'idée selon laquelle Marco Polo est réellement allé en Chine, même s'il a assaisonné ses observations de fantasmagories comme celles indiquées) — vers la fin du volume, cela trouve un écho dans les descriptions bien plus fantasmagoriques (mais bien en phase avec les attentes d'un public), au xviiie siècle, d'un supposé Formosan et vrai Britannique signant George Psalmanazar, avec sacrifices humains et hippopotames ou rhinocéros utilisés comme montures : on renverra à l'Encyclopédie du regretté Pierre Versins. Jules Verne est convoqué ensuite, même si c'est pour un roman peu conjectural, le Tour du monde en quatre-vingts jours, afin de démontrer la supériorité d'un regard pour le moins éloigné. On trouvera ensuite littérature plus “légitime” avec Édouard Glissant voyageant à distance par le biais des communications avec son épouse envoyée en émissaire à l'île de Pâques, lieu assez mythique, assez absurde et assez désolé pour que nous l'adoptions comme le firent jadis les surréalistes, et avec Chateaubriand dont il faut bien avouer que les capacités de pipeautage, lorsqu'il parle de ses voyages américains, m'avaient jusque-là échappé. Ce n'est pas un mauvais début pour un voyage à travers de faux voyages, et cela continue avec la façon dont l'anthropologue Margaret Mead, dans l'entre-deux-guerres, a fantasmé la liberté sexuelle des habitants des îles Samoa, sur la base de témoignages qui devaient plus aux aspirations érotico-romantiques de ses jeunes informatrices, et à des surenchères entre elles, qu'à la réalité d'une société traditionnelle n'ayant pas plus qu'une autre de raison de ne pas être un étouffoir. Suivent les jeux quelque peu dangereux d'un journaliste américain en détresse psychologique et inventant ses reportages, et d'une championne de marathon adepte des transports en commun, avant Emmanuel Carrère, souvent aux frontières des domaines qui nous intéressent ici, mais en l'occurrence croisant la mythomanie homicide de l'Adversaire et les failles de sa propre reconstitution géographique. Et après Psalmanazar déjà évoqué, il est question de Karl May, réinventeur allemand (à très grand succès), avant 1914, d'un Far West où il n'avait jamais mis les pieds, et dont il offrait une image irénique fort satisfaisante. On s'éloigne de nouveau, mais en apparence seulement, de ce qui nous intéresse généralement ici avec les cas de Blaise Cendrars rêvant le Trans-Sibérien à défaut de l'avoir réellement pris (« Qu'est-ce que ça peut te faire puisque je vous l'ai fait prendre à tous ! »), mais cela permet d'introduire l'idée de “pays imaginaire commun”, entre réalité et fiction, et d'esquisser l'idée d'un déplacement involontaire et inconscient de l'auteur entre des mondes différents, à deux doigts d'univers parallèles — idée développée dans Il existe d'autres mondes. Tant pis si l'on est franchement dans autre chose avec le Chicago que se racontent sans l'avoir vu les personnages du Mal noir de Nina Berberova.

Tant pis, parce qu'au total, cet éloge du “voyageur casanier” qui finalement voit mieux que l'autre, en plus d'être bien réjouissant, renvoie aussi à ce que nous aimons ici, à la description de mondes donnés pour imaginaires, et qui ne le sont peut-être pas plus que ceux qui ne se donnent pas pour tels. Sans doute y aurait-il lieu de prolonger le discours dans leur direction, quitte à en faire un point-limite.

Éric Vial → Keep Watching the Skies!, nº 82, mai 2018


  1. Même s'il y a dans KWS plus de bazar que de bases. —NdlR.

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