KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Hal Duncan : Vélum (le Livre de toutes les heures – 1)

(the Book of all hours – 1: Vellum, 2005)

roman de Fantasy

chronique par Pascal J. Thomas, 2011

par ailleurs :

Difficile de rendre compte en un seul article d'un livre qui veut être tout à la fois. Road movie infini. Trip psychédélique. Roman de guerre. Plongée dans la Mafia. Fantasy mythologique. Crypto-archéologie. Choisissez votre préféré, il se niche quelque part dans ces cinq cents pages.

Tout commence de façon apparemment innocente, dans un campus écossais avec trois amis étudiants — mais au bout de quelques pages, de quelques paragraphes, le vernis de normalité éclate. Un des personnages, Jack Carter, s'empare d'un livre maudit, et se rend compte que ce faisant il s'est projeté dans un univers infini qui contient notre monde comme un cas particulier, mais qu'il peut parcourir pendant des siècles sans jamais rencontrer âme qui vive.

Ce “Vélin” pourrait faire figure d'invention centrale du livre, mais il n'est qu'enveloppe, que prétexte pour une foule d'histoires entrelacées qui vont prendre le devant de la scène. Avec pour personnage central (mais muet et passif) Thomas Messenger, jeune homme aux innombrables incarnations. Au niveau contemporain, c'est la victime d'un meurtre homophobe sauvage. Mais son martyre n'est que l'écho d'une longue série d'assassinats de héros, qui commence avec ceux de Tammuz, ou Dummuzi, dans les mythes mésopotamiens. C'est-à-dire depuis que l'écriture existe. Duncan accumule la répétition de mythes tragiques, où le jeune premier est battu à mort par les hommes de main du Dieu ancien (on notera qu'il contourne prudemment le christianisme). Mais il fait de toutes ces répétitions les reflets d'une bataille qui se livre en dehors du temps, et qui ressemble fortement, en coulisse, à une guerre des gangs. De tout temps aussi, la sœur du martyr part au secours de son frère, jusqu'à franchir les portes de l'Enfer pour aller le sauver. Encadrée par les figures de Metatron (ange de la mort, ou quelque chose de ce style) et Seamus Finnan, qui s'oppose à Metatron tout en restant plus ou moins en retrait.

Concrètement, cela se traduit dans le livre par des scènes courtes et apparemment disjointes, situées autant dans le passé que dans le futur ou dans des lieux difficiles à situer dans le Vélum. Avec beaucoup de répétition (sans quoi, j'imagine, on aurait encore plus de mal à suivre le fil du livre, pour autant qu'il n'y en ait qu'un). On pourrait ainsi suivre le périple en moto de Phreedom (ou Inanna, une des incarnations de la sœur) dans une Amérique démultipliée ; les cours de mythologie du professeur Hobbsbaum (dans un monde où tous les étudiants ont le corps que nous attribuons classiquement aux démons) ; un micro-drame au sein des tranchées de la Première Guerre mondiale ; une course-poursuite dans un monde futuriste d'aspect très rétro ; ou la terrible vengeance des dieux d'un peuple de bergers du Croissant fertile. La gamme de tableaux offerte change un peu avec le passage entre les deux “volumes” du livre, mais la méthode reste la même, une sorte de cut-up à l'échelle de passages de quelques pages, qui ne trouve une structure globale que par les échos évoqués. Chacun de ces passages étant écrit, il faut le souligner, avec énormément de talent, et la capacité de pasticher une vaste gamme de formes que nous aimons bien. Par exemple, cette expédition vers un site mystérieux du Caucase menée par des Nazis en quête de révélation occulte restitue remarquablement l'ambiance des histoires de mondes perdus. On pourrait multiplier les exemples.

Il y a des images qui relèvent de la Science-Fiction, comme ces nuages de bitmites au service de Metatron (on pense nanotechnologie), d'autres de l'horreur, avec la peur permanente que tous les personnages rencontrés ne soient que les masques de monstres sans nom. Il y a un usage occasionnel de références rock 'n' roll — il vaut mieux connaître les paroles de "Jumpin' Jack Flash" des Rolling Stones pour goûter certains passages — et on comprend que Roland C. Wagner ait pu reconnaître dans le livre son concept d'archétypes incarnés. Au total, je le classerais plutôt dans la Fantasy, pour son usage d'un univers magique et imaginaire, sans que le livre suive les structures de la plupart des romans du genre ; s'il y a une quête, il est difficile de la voir progresser, s'il y a une lutte éternelle, ce sont les forces qui se réclament (à l'occasion) du Bien qui semblent les plus sinistres…

Je dois l'avouer, je sors de ces cinq cents pages avec l'impression d'avoir regardé les étincelles d'un kaléidoscope, sans voir émerger d'image intelligible. Ce livre n'est pas pour moi. Mais je ne voudrais pas vous décourager de tenter l'expédition.

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 69, juin 2011

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