Écrits sur la SF de Roger Bozzetto

Notes pour un bilan portant sur la Science-Fiction et sa critique

la Science-Fiction devant la critique

article de Roger Bozzetto

la Critique littéraire
Rôle mythique de la critique

Les premiers critiques connus, dans la culture occidentale, sont Zoïle, qui s'est acharné contre Homère, et Érostrate, qui a voulu se faire un nom en détruisant une œuvre d'art. C'est assez dire que l'on ne reconnaît la critique que pour en dire pis que pendre. Elle est pourtant aussi ancienne que la littérature, si je saisis bien. Elle s'est développée dès qu'un art naissait : aussi bien en peinture qu'en art des jardins, en rock music qu'en BD. Disons-le : il n'y a pas d'art reconnu comme tel sans une critique qui l'impose dans le champ culturel. Avant le discours critique, on trouve des pratiques ; après lui, un art. Les exemples du cinéma, de la télévision, de la BD, du jazz, etc., sont assez proches pour que je n'aie pas à insister. Le discours critique est ce qui introduit des pratiques singulières ou groupales dans le champ symbolique de la culture, que, par ailleurs, ces pratiques ont pour vocation de mettre en travail. C'est-à-dire de perturber : de là peut-être l'origine de la mauvaise réputation de la critique.

Du discours de la critique et de sa récupération possible

La critique produit un discours sur les œuvres : selon les cas, il est jouissif, normatif, explicatif, évaluatif, etc. ; il dessine l'horizon d'attente des spectateurs/lecteurs, etc., et marque les limites des capacités d'accueil de la société à un moment donné pour une œuvre donnée. La meilleure illustration de cette fonction est peut-être donnée par le personnage de Thurber, qui se présente comme critique d'art, et que Lovecraft met en scène dans "le Modèle de Pickman", publié dans Je suis d'ailleurs. Les œuvres ne relèvent pas du discours, mais de la réalité, ou de sa représentation, sous la forme du symbolique. Ce discours critique peut être tenu en des lieux plus ou moins légitimés par les institutions ; il apparaît alors plus ou moins légitime.

Ce qui pose le problème de deux moments, et de deux formes de la critique :

  • l'un, qui s'intéresse aux œuvres dans une perspective distanciée, et qui vient après coup. Que l'on peut illustrer par le côté d'érudition, de recherche, et d'équilibre propre à l'article de revue, à l'ouvrage de type bilan, somme ou histoire. Cette perspective critique réflexive fait référence, de nos jours, à la forme dite “universitaire” même si ce ne sont pas uniquement des universitaires qui l'utilisent (ni qui la possèdent le mieux) ;
  • l'autre, qui se caractérise par la forme du compte rendu d'ouvrage, ou de l'entretien avec l'auteur, se situe dans le moment même de la parution. C'est une littérature d'accompagnement médiatique de l'œuvre, plus que de véritable critique. Sa fonction est d'achalandage. C'est cet aspect qui, dans une société de consommation comme la nôtre, est favorisé.

Curieusement, la présence de ce discours critique est reçue sur le mode de l'ambivalence : à la fois par les auteurs, les lecteurs, et les éditeurs. La critique est à la fois recherchée et méprisée par les auteurs. Pourquoi ? Confondant les deux fonctions, ils exigent le service d'achalandage en voulant le parer des vertus de la critique : que celle-ci vienne à s'exercer, par le simple biais d'une réticence, et l'auteur devient furieux, accusant la critique de lui faire rater ses ventes… Dans cet exercice ambigu, l'auteur est appuyé par l'éditeur. Celui-ci a si peu confiance en la capacité d'achalandage du critique qu'il crée son propre service de promotion, avec ce fleuron qu'est l'attaché(e) de presse, et sa production d'achalandage pur. Le public des lecteurs d'ouvrage est censé ne pas connaître la critique, ne pas la lire, n'être pas influencé par ses choix : il n'en demeure pas moins qu'il se réfère au moins à l'aspect promotionnel/journalistique de celle-ci. Et en effet, ce qu'il ignore souvent, c'est la critique. Tout ceci n'est pas propre à la SF, mais elle y échappe de moins en moins, bien qu'elle ait réussi, dans un long moment de sa courte histoire, à inventer un système original de relations lecteurs/revues/auteurs, c'est-à-dire : s'être organisée en “paralittérature”. Nous y reviendrons.

Difficultés de l'exercice critique

Cela étant, la critique n'est pas si aisée que le prétend Boileau : comme l'écriture de fiction, elle est un métier sinon un art — c'est-à-dire qu'elle est moins une science ou une théorie qu'une praxis. Pour être idéale, elle supposerait résolus nombre de problèmes qui ne le sont pas :

  • d'un point de vue général : impossibilité de connaître toutes les œuvres qui relèvent d'un champ, dans l'ensemble des littératures. Impossibilité d'y mettre en œuvre une méthode qui supposerait l'intégration de toutes les “sciences humaines” (sociologie, psychologie, histoire, anthropologie, etc.) ;
  • du point de vue particulier, touchant à la littérature : impossibilité de savoir ce qu'est une œuvre littéraire, comment elle se construit, quel est son sens, quel rapport entre son projet et ses effets, ses rapports avec l'ensemble des œuvres du même champ, avec l'environnement culturel, anthropologique, etc. ;
  • du point de vue déontologique : d'où parle la critique, de quel droit ; place de la critique dans l'appareil de légitimation, etc.

En somme, la critique possède peu d'instruments de travail fiables, peu de données irréfutables, une multitude (c'est-à-dire pas du tout) de méthodes, et aucun droit reconnu. Comme l'analyste selon Jacques Lacan, elle « s'autorise d'elle-même », et on est prié de juger sa qualité à ses fruits. Mais on ignore quels ils sont. La seule chose vérifiable est qu'elle est là, qu'elle est nécessaire, et qu'elle a toujours tort.

Elle est le bouc émissaire nécessaire à la cohésion d'un ensemble symbolique culturel. Ici la littérature, et plus spécialement la SF.

Cependant, la production critique touchant à la SF pendant cette période a pullulé. L'ensemble donne une impression de cacophonie et de ressassement à la fois : plus proche du “massage” cher à Marshall McLuhan, qu'à un message clair.

D'où la tentative de mise en ordre qui suit, une clarification à la fois du jeu de cette critique, dans les différentes périodes et configurations, ainsi que de son contenu et de son évolution. Ce qui nous conduira à deux démarches : l'une touchant aux stratégies de la critique qui accompagne l'implantation, puis la légitimation de la SF comme genre. L'autre, qui s'intéresse à l'évolution interne du discours critique.

Cette brève introduction avait pour but d'expliciter le sens de l'attention portée à la recension des éléments critiques (d'achalandage et/ou de réflexion : si les fonctions sont différentes, les textes font partie du même corpus). Car un genre littéraire n'est pas un simple amas d'œuvres. Il naît, à un moment historiquement déterminé, d'une rencontre entre des œuvres, un public en proie à une vague et imprécise attente, une configuration éditoriale, et un support critique. Pour la clarification de cette attente plus ou moins fantasmatique, l'intuition sur la capacité de réponse fournie par telle œuvre, tel type de récit, telle constitution en genre, la critique a son mot à dire. On ne peut la séparer de la production des œuvres et de leur impact.

Quelques notions et vocables utilisés par la critique

Comme tout métier, celui de critique nécessite des instruments. Mais à la différence des autres, il s'adresse à un public pour lui parler d'œuvres écrites dans une langue que ce public connaît, et par le moyen d'un langage que le public est censé connaître. Ce n'est pas toujours le cas, d'autant que pour éviter d'employer un jargon technique, le critique est parfois obligé de donner aux mots courants un sens spécifique. C'est le cas des mots "réalité", "réalisme", "fiction", "littérature", "infralittérature", "paralittérature", par exemple. Le plus simple est donc de clarifier ces notions.

Réalité : Comme le rappellent à la fois Clément Rosset et Lacan, le “réel” est inaccessible (sauf dans l'hallucination). Ce qu'on en connaît est passé par la culture ou/et la langue, à savoir le symbolique. Toute “réalité” est donc symbolique : elle n'a pas de forme ou de sens “en soi” mais uniquement pour des humains (ou des E.T. dont le rapport au monde fonctionnerait sur ce même mode).

Réalisme : Si la réalité est une première symbolisation du réel, dans le cadre de la langue, tout genre littéraire est une modélisation secondaire dans le cadre de la langue et de la culture. Par exemple la poésie lyrique est une modélisation spécifique de la parole à la première personne, le théâtre est une modélisation qui fait entrer en jeu l'expression de l'intersubjectivité, le roman mêle la subjectivité du je, la représentation du tu dans les dialogues et se donne la possibilité d'une personne extérieure, le il. Trois types classiques de modélisation.

Le but de ces modélisations est d'obtenir des simulacres et/ou des simulations (représentations) de réalité tels que le lecteur/auditeur/spectateur se reconnaisse et soit partie prenante de l'acte de lecture, de spectacle, etc. Parmi ces types de modélisations certaines visent à l'illusionnisme, c'est-à-dire à créer pour le lecteur/spectateur un monde représenté qui soit le simulacre langagier ou pictural de la réalité connue ou vécue par le lecteur ou le spectateur dans son monde empirique. Les écoles, les tendances, les auteurs qui visent ainsi à l'illusionnisme se disent “réalistes”. Le réalisme ainsi entendu n'est pas le but de l'art : il est une modalité, parmi d'autres, de la création artistique. Il ne faut pas confondre "réaliste" et "référentiel" — c'est-à-dire qui a un référent dans la réalité. En effet, pour prendre un exemple, le Nautilus de Jules Verne, ou les tripodes de H.G. Wells dans la Guerre des mondes sont bien plus “réalistes” que l'alambic décrit par Émile Zola dans l'Assommoir. Il n'est que de se reporter aux textes. Les “choses” imaginaires (le Nautilus, les tripodes) sont décrites par les moyens littéraires de l'école “réaliste”, qui tendent à les “présentifier” alors que l'alambic est présenté comme une sorte d'objet imaginaire, fantasmatique, dépeint par le biais de métaphores lyriques et qui renvoient aux fantasmes de Gervaise.

Fiction : Toute œuvre littéraire, “réaliste” ou non, est œuvre de fiction. Elle s'oppose par là aux ouvrages documentaires, discours, biographies, commentaires, critiques, etc. Si l'on préfère, il existe une fiction “réaliste”, une fiction “fantastique”, etc., et une fiction “historique” chez Alexandre Dumas, sans parler de nombreuses fictions “anticipatrices”, “utopiques”, “spéculatives”, etc. Dire d'une œuvre qu'elle est de fiction ne donne aucune indication sur son contenu ou son style. Le Paris de Balzac et celui de Proust sont des lieux de fiction comme le Mars d'Edgar Rice Burroughs et celui de Ray Bradbury. Toute œuvre littéraire crée un monde “fictionnel”. On aurait mauvaise grâce à opposer les œuvres, en valorisant celles dont le référent serait le monde de la réalité empirique : Paul Bourget serait alors supérieur à Jonathan Swift, à Charles Perrault, à H.G. Wells, par exemple, pour la seule raison qu'il parle des états d'âme d'un trio adultère dans un salon bourgeois des années 20.

Littérature et infralittérature : Il est impossible de définir de manière claire ce qu'est la “littérature”. La position la plus cohérente serait : ce qui prend en compte l'ensemble des textes écrits ou imprimés. À l'intérieur de quoi on pourrait trouver ce qui relève ou non de la fiction — et qui varie selon les époques et les civilisations. Resterait ensuite à définir ce qui, dans la littérature de fiction, est “littéraire” ou non. Les seuls qui se soient posé le problème de façon apparemment constructive ont été les formalistes russes. Leur position aboutit à ceci : ce qui rend un texte littéraire est cela seul qui doit être l'objet de l'analyse littéraire, et cela se nomme sa “littérarité”. Malheureusement, ils n'ont pas donné les moyens de définir ou de mettre à jour cette fameuse littérarité.

En attendant donc, il est plus efficace de définir une œuvre comme littéraire quand elle a été admise comme telle par le contexte de réception, quand elle a été “légitimée”. Quand elle entre dans ce que Robert Escarpit nomme le “circuit lettré” ou “circuit long”. Un exemple : tel premier roman, publié chez un éditeur connu, donnant lieu à des comptes rendus critiques dans les revues et les magazines sera réputé “littéraire”, avant de finir au pilon. Et ceci quels que soient son tirage, sa vente ou sa valeur.

En revanche, un titre publié par le Fleuve noir › "Anticipation" à 30 000 exemplaires, rapidement épuisés, quelle qu'en soit la valeur n'est pas réputé littéraire. Il participe du “circuit court”, qui va directement de l'éditeur au lecteur par l'intermédiaire du marchand, c'est-à-dire que sa vente n'est pas “médiatisée” par l'appareil critique de légitimation culturelle. Il fait partie de l'infralittérature, celle dont les appareils de légitimation ne parlent pas.

Le littéraire, c'est donc ce que l'institution, pour des raisons non spécifiées, et qui n'ont à première vue rien à voir avec les qualités des œuvres, reconnaît comme littéraire. Belle tautologie, qui en rappelle une autre : « La SF, c'est ce qui est publié par les revues de SF. ».

On notera ceci : la légitimation, comme ses processus et ses objets, varie selon les époques. Le roman, au xviie, est considéré comme infralittéraire : Boileau, qui en lit énormément, ne le fait pas figurer dans son Art poétique. Lautréamont est passé, par la grâce des surréalistes, comme le roman gothique, de l'infralittéraire au littéraire. Le cinéma, avant 1927 et les efforts de Rudolph Arnheim, n'était pas considéré comme un art, pas plus que le jazz avant les années 40. Nous verrons donc, selon les périodes, comment se situent ces problèmes. Nous reprendrons le découpage chronologique utilisé pour la production afin de rendre plus clairs d'éventuels rapprochements.

Note

Sur cette approche sociologique de la littérature et des instances de légitimation :

  • Claude Lafarge : la Valeur littéraire : figuration littéraire et usages sociaux des fictions (France › Paris : Fayard, 1983, BnF).
La Critique de ce qui deviendra la SF, avant 1945

Pour des raisons de commodité, je ne vais pas remonter au déluge. Je noterai simplement que les textes d'“imagination scientifique” de Cyrano de Bergerac, ceux de Restif de La Bretonne ou de Louis-Sébastien Mercier sont jugés selon les mêmes critères que leurs autres œuvres. Au xixe et xxe siècle, ce qui deviendra la SF n'a pas de dénomination précise : roman d'hypothèse, de merveilleux scientifique, scientific romances, roman de l'avenir, etc. De toute évidence, ces œuvres ne sont pas perçues comme faisant partie d'un ensemble spécifique. Ce sera le cas tant que Hugo Gernsback n'aura pas institué le genre éditorial de la “science fiction”. Et cette absence de discrimination se perpétuera bien que les pôles de référence soient Jules Verne, H.G. Wells ou J.-H. Rosny aîné selon les périodes. En soi, le futur genre de la SF, sous divers noms, n'existe pas comme tel, et ne porte donc la marque d'aucun opprobre. Pour les instances de légitimation, il s'agit là d'une province littéraire qui peut être rattachée à l'utopie, au conte philosophique, ou, comme le fait Wells lui-même dans la préface qu'il donne à ses œuvres complètes, à une tradition littéraire qui va de Lucien à Swift en passant par les Mille et une nuits.

En France, elle a le même statut que le reste : c'est-à-dire que si les auteurs qui en écrivent sont reconnus par l'institution, leurs œuvres sont recensées et encensées dans les mêmes revues et par les mêmes critiques que pour le reste de leurs ouvrages. Paul Valéry donne des comptes rendus de H.G. Wells dans le Mercure de France, l'Académie Goncourt, que présidera Rosny, couronne Force ennemie de John-Antoine Nau en 1903, Maurice Renard tente, dans des revues sérieuses, de rendre compte du genre “merveilleux scientifique”, André Leites des romans d'anticipation et de leur rapport avec la décadence bourgeoise dans la Littérature internationale. En somme, si les auteurs font partie de l'institution, leurs œuvres, qu'elles soient du type “réaliste” ou “fantaisiste”, font partie du “circuit long” lettré. Elle est donc “littéraire” au sens social du terme.

Par contre, des ouvrages de même facture, sur les mêmes thèmes, d'une écriture tout aussi remarquable, publiés par des écrivains non reconnus par l'institution, dans des revues “populaires” comme Je sais tout, ou des collections “populaires” comme Tallandier ou Ferenczi, ne sont pas légitimés.

Et ceci bien que Rosny ou Wells publient aussi dans ces mêmes revues et dans ces collections populaires. On a le droit, en tant qu'écrivain légitimé, de s'encanailler. Tous les écrivains non légitimés, comme A. Valérie, Guy de Téramond, José Moselli et bien d'autres constituent l'“infralittérature”. Sauf pour quelques critiques, comme Régis Messac dans sa revue les Primaires, ou pour quelques lecteurs des Études.

Bilan

Avant 1945, en France, ce qui deviendra la SF n'a ni nom, ni structure éditoriale (collections), ni support spécifique (revue). Écrite par des écrivains reconnus, elle est analysée dans des revues légitimantes. Sinon, elle est consommée dans le cadre de l'infralittéraire (ce qui n'empêche ni le plaisir des lecteurs, ni le succès éditorial).

les Années de provocation publicitaire : 1950-1954

Le choix de ces dates s'explique aisément à divers points de vue.

Historique : réémergence d'une production dans le domaine, après un tarissement presque total, et arrivée du “modèle étasunien”.

Lexicographique : apparition en France du vocable "Science-Fiction" et du sigle (ou label) "S.-F." (simplifié ici en SF).

Pratique et symbolique : on passe d'une production dispersée sous diverses dénominations à une série de collections renvoyant à un même label.

Promotionnel : en relation avec les éléments précédents, sorte de “complot” publicitaire pour vendre ce qui est alors, pour les besoins de la cause, présenté comme un nouvel objet littéraire en relation avec l'américanité et la modernité qui est censée alors la sous-tendre.

Avant de se demander comment s'est constitué le “complot”, qui en a fait partie, et quels en ont été les effets, il faut dire deux mots de ce qu'était alors la SF aux USA.

Depuis 1926, elle s'était coupée de la littérature dite de mainstream. En somme, en 1945, aux USA, la SF n'est absolument pas conçue comme un objet culturel. Elle est perçue comme faisant partie de la consommation imaginaire des adolescents et de quelques adultes marginaux. Seuls ses éditorialistes affirment qu'il s'agit de la “littérature d'aujourd'hui”. En fait, c'est aussi culturel que le chewing gum et le coca. C'est néanmoins ce produit que le “complot critique” va tenter (et en partie réussir) à vendre comme le nec plus ultra de la modernité culturelle. On appréciera la performance !

Les titres achetés et traduits, par les mêmes “comploteurs”, les collections prêtes à apparaître sur les étalages, reste à frapper un grand coup de promotion.

Qui sont ces promoteurs ? Dans leur majorité, des écrivains, traducteurs, directeurs de collection, plus ou moins en relations amicales, et qui travaillent pour Gallimard et Hachette dans le cadre de ce projet. Ils partagent par ailleurs une passion pour le jazz, connaissent la littérature américaine, et ont leurs entrées dans de nombreuses revues et de multiples journaux, où ils vont se multiplier, en changeant de pseudonymes, afin de toucher aussi bien les intellectuels (les Temps modernes, Critique) que les milieux populaires (France dimanche) sans oublier le marais (Arts, la Parisienne, etc.). De 1950 à 1954, on trouve ainsi sous leurs plumes : en 1950, 1 article, 10 en 1951, 19 et 2 numéros spéciaux de revue en 1953, 13 articles, deux préfaces et 1 numéro spécial de revue en 1954. Sans compter les encarts de la NRF et les comptes rendus d'ouvrages de SF çà et là. Beau travail !

Outre ce tir de barrage, censé ouvrir le champ de l'imaginaire aux lecteurs fascinés, en pilonnant les résistances éventuelles, la promotion de la SF s'opère par la création de Fiction et de Galaxie.

On notera cependant que le groupe qui gravite autour de ces deux revues n'a que peu à voir avec le groupe précédent : ils ne fréquentent pas les mêmes lieux, ne nourrissent pas les mêmes objectifs. On trouve certes dans des revues comme Mystère magazine des articles de Maurice Renault ou de Jacques Bergier : mais ce ne sont ni les mêmes médias, ni le même ton. Fiction publiera, en 1954, 10 articles sur le genre : mais les stratégies des deux groupes, objectivement alliés, sont différentes.

Pour Boris Vian, Raymond Queneau, Michel Pilotin, il s'agit surtout de promouvoir, par la référence à un label magique et connoté d'américanité (SF), une collection où ils ont des intérêts : "le Rayon fantastique". Cela n'a rien de péjoratif, et d'ailleurs, Pilotin dans Satellite, Vian dans son œuvre, Queneau dans ses recherches, œuvreront dans et par la SF. Pour l'heure, c'est l'aspect promotionnel qui les motive.

Par contre, l'équipe de Fiction vise à fabriquer une revue de SF adaptée au public français, non seulement en promouvant la SF américaine, mais en révélant des auteurs français du présent, tout en situant cette nouveauté SF dans une tradition culturelle française (Jean-Jacques Bridenne). La revue se présente en fait comme un creuset, à tout point de vue.

Autre différence, la promotion de l'équipe du "Rayon fantastique" se fait uniquement sur le côté américain : l'article de Queneau se réfère à des anthologies américaines, les seuls auteurs encensés sont ceux publiés, ou à publier dans le "Rayon fantastique", et la production française contemporaine est totalement ignorée. Les textes du Fleuve noir n'ont pour eux aucune espèce d'existence. En somme, ils rétablissent, à l'intérieur du champ de la SF, et par le fait qu'ils s'installent en instance de légitimation, la vieille opposition entre le littéraire (ce qu'ils publient) et l'infralittéraire (le reste). Ce qui, de plus, est contradictoire avec leur propos : ils se fondent toujours sur le genre (mythifié pour l'occasion) et non sur les œuvres. Voyons les titres de ces articles : "la Science-Fiction vaincra" (Queneau) ; "un Nouveau genre littéraire : la “Science-Fiction”" (Vian/Spriel)… En somme, il s'agirait d'une “superlittérature” — mais on fait abstraction de toute allusion littéraire — et d'une “mythologie du futur” (Pilotin) dont on exclut sans explication ni justification les textes publiés au Fleuve noir.

Ces différentes contradictions, typiques du discours publicitaire, par essence affectif, font que l'impact sera effectif, mais superficiel. Mais il s'articulera, par une ruse de l'Histoire, au travail plus en profondeur de Fiction, et contribuera à une acculturation du genre en France. Sans doute fallait-il la conjonction de ces deux phénomènes pour un tel résultat…

Naissance d'une critique : 1954-1965

À faire basculer l'ensemble du genre "science-fiction" du côté du mirage fantasmatique, à vanter les qualités d'imagination, de modernité de cette “mythologie” encore inconnue, les “publicitaires” de 1950 prenaient le risque que les lecteurs veuillent juger sur pièce. La parution de quelques titres comme Passagère clandestine pour Mars (John Beynon) ou les Corsaires du vide (J.M. Walsh) dans les 10 premiers numéros du "Rayon fantastique" permettait d'illustrer une certaine distance entre les promesses supposées du genre et leur réalisation dans des œuvres précises.

L'écart était tel qu'on a pu un moment penser à une “science mystification”. Le résultat a été un retour de bâton, qui n'a pas simplement touché les œuvres, mais qui a failli s'étendre au genre en son ensemble, avec le risque de renvoyer la SF française à un ghetto de type américain.

Le nombre d'articles consacrés à la SF dans les revues non spécialisées va d'ailleurs énormément baisser, malgré le lancement de "Présence du futur" en 1954. Il passe de 14 en 1954 à 5 dix ans plus tard. On a vu paraître 10 numéros spéciaux de revue sur la SF entre 1953 et 1960. Il n'en paraît plus : l'actualité de la SF n'est plus à l'ordre du jour.

De plus, les articles, moins nombreux, sont mieux informés. On est loin maintenant des proclamations publicitaires. En fait, on trouve deux types d'articles.

Ceux qui proviennent de critiques ou d'auteurs, situés dans les institutions de la SF (revues, collections), sont en général favorables, informés et nuancés : ils ne défendent plus le “genre en soi” mais tel auteur ou tel ouvrage. On peut très bien défendre Bester, Bradbury ou Lovecraft avec des arguments de type littéraire classique.

Les autres, qui au nom d'une tradition antérieure, ou en se fondant sur des illustrations de jaquettes, ou sur quelques textes, ou par idéologie, démolissent allégrement le genre dans son ensemble.

Mais il n'y a plus de passion pour une vraie polémique avec l'extérieur du champ clos de la SF. En revanche, ce champ critique engendré par les revues reconstitue peu à peu une hiérarchisation qui rappelle, à l'intérieur de la SF, la différenciation littéraire/infralittéraire.

SF et “paralittérature”

Le point le plus important de cette période tient à l'action des revues spécialisées : Fiction, Galaxie, Satellite, et des fanzines comme Ailleurs, ou Mercury. Par leur action d'approfondissement du champ SF et de contact non polémique avec l'extérieur, une critique interne va naître, qui pourra opposer ses propres critères aux valeurs littéraires légitimées par ailleurs. En somme, ni littérature légitimée, ni infralittérature puisque des lieux où on en parle existent, la SF en France va s'instituer en “paralittérature”.

C'est-à-dire construire un lieu où une culture propre s'exprimera et se fera connaître, avec ses prix, ses critiques, ses auteurs, et ses valeurs spécifiques mais loin d'être coupées de la culture dominante, ou même de la littérature de mainstream.

La relation avec l'extérieur

Par le biais de la partie rédactionnelle des revues spécialisées, qui sont des observatoires, la SF sera recensée dans sa production interne, et jugée. Ce qui n'empêchera pas de capter dans le mainstream des auteurs ou des ouvrages “analogues”. Ces recensions, ces jugements, vont permettre de faire le point mensuel et d'établir des ponts entre la culture SF et le reste. Ce qui donne naissance à un embryon de critique spécialisée, qui tranche avec les débuts des revues américaines où seuls les lecteurs avançaient une parole critique. Elles gardent la possibilité de polémiquer dans le cas où des articles défavorables à la SF paraissent à l'extérieur. Un tissu se crée donc entre les lecteurs et la revue, par une connivence culturelle.

Mais la revue devient aussi la citadelle d'une orthodoxie : les polémiques sont cependant peu nombreuses, 16 échanges dans Fiction entre 1953 et 1965 (10 % des textes publiés). Elles portent sur la politique (La SF est-elle réactionnaire parce qu'américaine ? Modelée sur la SF étatsunienne, est-elle en cela le lieu de l'obscurantisme antiscientifique ?), les OVNI, ou encore la distinction Science-Fiction/Fantastique. Des controverses s'engagent aussi sur l'imaginaire, le littéraire, le ghetto culturel, la SF comme “littérature d'idées”, etc. La SF fait alors la preuve qu'elle est vivante, car elle est agitée des soubresauts de tout ordre qui traversent le monde où vivent et pensent ses lecteurs et ses auteurs. Mais elle s'y inclut sur d'autres bases que celles de la culture dominante externe, car elle l'enrichit d'une réflexion sur la modernité, par le biais du thème des “deux cultures”, ou de l'écologie avant qu'ils ne deviennent à la mode ailleurs.

Du point de vue interne, littéraire

La critique va tenter de situer la SF dans l'ensemble des systèmes littéraires selon deux axes : recours à une légitimation par les sources, et par différenciation d'avec les genres proches (articles dans Fiction et Satellite). Activité importante car le nombre d'articles généraux passe de 2 en 1953 à 37 en 1959, et que les articles sur des auteurs particuliers passent de 2 en 1953 à 13 en 1959, et que touchant aussi bien Rosny que Sturgeon, ils établissent une liaison de continuité, tout en marquant des différences.

Cela permet aussi de renvoyer dos à dos les tenants de la SF comme “nouvel objet littéraire” et ceux qui, comme Salomon ne voyaient rien de nouveau sous leur petit soleil culturel. La critique, de plus, trouve des munitions dans les premiers textes d'analyse traduits de l'anglo-saxon dès 1962. L'ouvrage de Kingsley Amis devient un ouvrage de référence commun aux lecteurs de SF et pour les lecteurs et critiques mainstream.

Bilan

Après le battage et l'abattage, ces années ont été celles de la consolidation. La SF “s'autorise d'elle-même” et se constitue en paralittérature : se dotant de ses propres instruments d'évaluation, de structures internes de légitimation, elle s'invente une orthodoxie. Le mérite en revient aux équipes rédactionnelles des revues ainsi qu'à leurs compagnons de route. Cependant, en 1965, la SF en France ne se porte pas très bien, répercutant sans en avoir conscience une crise venue des USA, ce qui montre à quel point elle en demeure tributaire, pour les textes sinon pour la critique.

La SF comme le phénix : 1965-1975

Cette décennie présente une face double : jusqu'en 1970, l'anémie semble se poursuivre, et puis d'un coup, c'est une métamorphose. Due à de nécessaires périodes de latence, et à la présence des “événements de Mai 1968” (comme on dit) ?

L'anémie d'abord : la fin du "Rayon fantastique" en 1964 prive certains auteurs français de débouchés, "Présence du futur" ne s'ouvre guère à la production autochtone, le Fleuve noir n'accueille pas volontiers de nouveaux auteurs. Les revues somnolent, car les textes américains sont moins bons, et les auteurs français tournent en rond. Les textes américains : les revues ne sont plus le lieu de passage obligé, le développement du livre de poche permet aux écrivains de publier directement leurs originaux en paperback. Et comme les romans rapportent plus que les nouvelles, la qualité des nouvelles baisse. Sans qu'il y ait un lien évident de cause à effet, la SF américaine prend un virage dans son attitude à l'égard de la science, la technologie et leur impérialisme. Est-ce dû à la guerre du Việt Nam ? Ce qui est sûr, c'est que les thèmes extrapolant les nuisances de la science prolifèrent : pollution, désastre écologique, retombées littéraires de la première génération éduquée par la Télévision, etc.

De plus, arrivée sur le marché d'écrivains formés dans les cours de creative writing, influence des auteurs anglais, redécouverte du surréalisme : le tout donne une crise dans la production de nouvelles. Il en sort le désir d'écrire “autre chose”, une new thing.

Cette nouvelle formule, nouvel état d'esprit sera bien accueilli en France, dès 1970 (Alain Dorémieux, le Monde), mais la SF américaine, par ailleurs, continue selon deux autres directions : celle de la hard science et celle de la sword and sorcery, ou heroic fantasy. Dans le même temps, les écrivains de SF américains prennent des positions politiques ou morales, par rapport à la guerre du Việt Nam. Mais la modernité des récits n'a rien à voir avec les positions politiques des uns et des autres.

Cette crise de la SF américaine induit une sorte d'attente dans la SF française : d'où le petit nombre d'articles parus dans la presse avant 1970. Devant la difficulté de “sentir le vent”, les éditeurs prennent du champ, préparant, chacun sur ses bases, une future percée. Les critiques se replient sur des préfaces, les éditeurs installés rééditent.

La période qui suit est exubérante : on passe de 3 numéros spéciaux à 9, de 95 articles sur des auteurs à 205, de 74 préfaces à 154, de 53 articles dans les revues spécialisées à 151 (et encore, ces 53 sont regroupés autour de 1970, accompagnant l'éveil de la SF). Le nombre des fanzines augmente : il passe de 25 à 35 (dépassant le nombre total des années 1945-1965). Les titres d'auteurs de SF sont parlants : Jacques Sternberg avoue que la SF doit sortir de l'impasse, Gérard Klein qu'elle doit sortir du ghetto. Le ghetto, ce n'est plus un lieu où la culture dominante aurait installé la SF, c'est, pour Gérard Klein, un endormissement de la SF sur son orthodoxie et ses forteresses internes.

La polémique, qui se tournait jusqu'alors vers l'extérieur, devient interne, il s'agit d'une “auto” critique. Les directeurs de collection de cette nouvelle ère savent de quoi ils parlent. Nourris et élevés dans le sérail SF, ils veulent en sortir, et avec la SF, aborder au large. Ils interviennent partout : dans les revues de SF et dans les médias où ils se sont fait reconnaître. La conséquence en est que le discours interne à la SF et sa production destinée à l'extérieur se confondent un peu. Le discours sur la SF devient tout public : le Monde, le Magazine Littéraire, etc., offrent leurs colonnes à Gérard Klein, Jacques Goimard, Alain Dorémieux, et à d'autres auteurs et critiques qui par ailleurs continuent de travailler dans les revues et même de produire pour les fanzines de SF. Une osmose se crée.

On assiste donc, comme dans les années 50, à une prolifération de collections, à une nouvelle injection massive d'auteurs américains, des auteurs nouveaux, donnant une nouvelle image à la SF. On va publier les auteurs qui thématisent la crise de conscience américaine, et cela va entraîner une prise de conscience de la SF française.

Qui dit nouvelles collections dit battage critique. Mais, ne renouvelant pas l'erreur de 1950, cette fois la promotion de la SF en France va s'articuler à la venue d'auteurs américains de grande qualité. On ne vend plus un sigle, on promeut des textes. Les revues s'éveillent, leur personnel critique se rajeunit, de nouveaux médias se créent… Les thèmes de la critique changent : il ne s'agit plus de défendre le droit, pour la SF, d'exister : il va de soi. Il s'agit de montrer la richesse des nouvelles articulations qu'elle révèle dans la culture comme ensemble, tout en gardant son originalité. Sur tous les plans : psychologique, sociologique, littéraire, etc. Cette époque voit aussi paraître les grandes sommes de l'époque précédente, avec Pierre Versins et Jacques van Herp, même si les réponses qu'ils apportent ne correspondent plus exactement aux questions posées dans cette nouvelle ère. Il en va de même pour l'ouvrage de Leon E. Stover sur la SF américaine.

En 1970-75, la SF se penche sur autre chose que ses origines et son passé : elle s'interroge sur son implantation géographique, sur les auteurs novateurs, sur le rapport de la SF au reste de la culture, à l'imagination, à la politique, au sexe, aux divers trips de l'inner space. La SF se conduit en véritable institution légitime, si elle est encore “paralittéraire”, on voit mal ce qui la différencie, dans ses ambitions de la littérature mainstream. En fait, elle s'insère dans la culture globale, au risque de se faire récupérer ou dissoudre pensent certains. Un (bon ou mauvais ?) signe : les universitaires s'occupent d'elle. Comme le signale Yves Frémion, « La SF bouge ».

La critique permet-elle de suivre ce “bougé”, ce mouvement ? Oui. Elle marque la multiplicité des “sous-genres” qui constituent la SF comme univers littéraire, des écoles, des pays : de la “fiction spéculative anglaise” à l'“Amérique paranoïaque” de Dick. Elle redécouvre son passé récent : on exhume les “primitifs” du Fleuve noir, les illustrateurs, la BD de SF, le cinéma de SF. On pose les anciens problèmes dans un contexte nouveau : celui de l'idéologie, des nouvelles formes d'écriture. Le clivage est dépassé : tel débat commence dans un fanzine, qui se continue dans le Monde ou ailleurs. On commence à s'intéresser à la SF comme moyen ou matière d'enseignement (Gérard de Lairesse et Jacques Goimard dans Galaxie, Roger Bozzetto dans Nyarlathotep).

Signe de reconnaissance ou début de la fin, les premiers articles venus de l'Université paraissent (Gérard Cordesse, Denise Terrel-Fauconnier). En outre, la critique comme la production de SF rencontre d'autres courants : celui de “la presse d'à côté”, c'est-à-dire la “contre-culture” dont certains pensent que la SF doit être une composante active (Bernard Blanc). Par ailleurs, c'est l'époque de l'advenue de la critique appuyée sur le freudo-marxisme (Boris Eizykman) en relation avec Marcuse, et Wilhelm Reich, sans oublier les situationnistes. L'impression est celle d'un tourbillon. En fait, on parle de tout et de n'importe quoi à propos de SF, que l'on met à toutes les sauces, dans un délire fort sympathique, mais où la SF se perd en tant que telle. Gérard Klein parlera, en 1977, de sa crainte de voir la SF “se dissoudre”. On peut en dire de même de la spécificité de son discours critique.

Bilan

En 1975, la spécificité de la SF comme produit culturel spécifique, avec son circuit “paralittéraire” renvoyant à la structure en boucle dont parle Gérard Cordesse (la Nouvelle Science-Fiction américaine, 1984, chapitre 1), avec participation/connivence/compétence du lecteur, qui peut apprécier un texte et sa critique, en se fiant à une revue pour orienter son choix, cette période est terminée.

Si la SF est en danger de “dissolution”, ce n'est pas à cause de son contenu neuf, ni par le fait que le mainstream dirait en mieux la même chose, ni à cause du style des œuvres, ni parce que les auteurs de SF se prennent pour des auteurs de “littérature”.

C'est sans doute parce que ce qui faisait la force de la SF dans la période précédente, son institution en citadelle “paralittéraire” est en voie de métamorphose. Est-ce la rançon de son expansion ? Un système (une configuration littéraire) ne peut-il résister qu'en deçà d'une masse critique avant d'exploser ? Les travaux universitaires qui se multiplient sur la SF sont-ils signe qu'elle est mourante ? Rappelons quand même qu'aux USA, les travaux universitaires remontent au moins à 1960, et qu'ils n'ont pas été gravement mortifères. Vastes questions, auxquelles nous n'avons pas de réponse. Mais l'incroyable, et improbable chemin parcouru depuis 1945, dans le cadre de ce survol panoramique, laisse penser que la SF est capable de tout, y compris de survivre et de se développer sous des formes impensables.

Notes

Pour une discussion de la notion de paralittérature :

  • Guy Bouchard : "la Science-Fiction : “littérature” ou “paralittérature” ?" → Protée, vol. 10, nº 1, printemps 1982, p. 10-20 (Québec › Chicoutimi), suivi d'une bibliographie.
  • Marc Angenot : article "Paralittérature" → Glossaire de la critique littéraire contemporaine (Québec › Montréal : Hurtubise/HMH, 1972, BnF).
  • Gérard Klein : "Contre la notion de paralittérature" → Science-Fiction, nº 3, mars 1985, p. 217-250 (Denoël).
  • Roger Bozzetto : "Formes et registres modernes de l'imaginaire" → l'Obscur objet d'un savoir : Fantastique et Science-Fiction, deux littératures de l'imaginaire (France › Aix-en-Provence : Publications de l'Université de Provence, 1992), chapitre 5 et dernier, p. 211-235.

Pour les rapports entre la SF et l'avant-garde littéraire :

  • Élisabeth Vonarburg : "Automatisation et désautomatisation dans les machines conjecturales ou « Jusqu'où peut-on aller ailleurs ? »" → Protée, vol. 10, nº 1, printemps 1982, p. 59-68 (Québec › Chicoutimi).
  • Roger Bozzetto : "les Fictions spéculatives de William S. Burroughs" → Fiction, nº 305, premier trimestre 1980, p. 183-191.
La critique de SF et son évolution interne

Jusqu'ici, nous intéressant à la réception de la SF dans le champ culturel, nous avons étudié la critique de SF sous un angle externe : elle faisait partie de l'accompagnement des œuvres, servait à l'acculturation du genre, en somme nous l'avons envisagée comme moyen et outil.

Nous nous placerons maintenant d'un point de vue interne à la critique elle-même, quand elle cesse d'être un discours promotionnel, tourné vers l'extérieur. Quand elle constitue ou tente de constituer un instrument de compréhension de l'originalité des œuvres de SF, de la singularité de leur insertion dans le champ culturel, de tout ce qui renvoie aux auteurs et aux lecteurs. Avec une question : à la “paralittérature” correspond-il une “paracritique” ? Nous allons donc, après une recherche sur les origines de cette critique, voir ce qui se passe avant 1945, et depuis, jusqu'en 1975. Non pas en proposant une analyse globale, mais en signalant les articles les plus novateurs, en ce qu'ils balisent un tracé. Certains seront glosés par des travaux ultérieurs à la période envisagée, afin de ne pas perdre l'unité de la démarche qu'ils sous-tendaient.

Avant 1945 : naissance de la critique de SF

Avant le xviiie, pas de critique concernant les romans, car le genre n'existe pas de façon légitime. Si on s'intéresse à la République de Platon, l'Utopie de More, l'Autre monde de Cyrano de Bergerac, ce n'est pas dans des œuvres relevant de la critique littéraire (elle n'existe pas, comme telle), mais dans toutes sortes de textes où s'institue un dialogue entre les œuvres, et où interviennent des philosophes, des lettrés, et des savants. Les premiers classements (toute critique est d'abord une tentative de taxinomie) marquent une belle incohérence. Voir l'Encyclopédie de Pierre Versins (1972), p. 944-946 et p. 373. Des catégories critiques comme l'uchronie ou l'anticipation qui datent de la fin du xixe siècle sont d'abord des titres d'ouvrages. Si, comme on l'a vu, une production existe, en France comme aux USA, de littérature touchant au futur, à l'invention scientifique, etc., aucune critique spécifique n'en rend compte. Pour la raison que ce n'est pas senti comme un genre en soi, mais comme la filiation d'une tradition remontant au roman utopique, ou philosophique, etc.

Des articles sont néanmoins écrits vers le début du siècle à propos de textes touchant à notre domaine. Ils sont de deux types :

a) critique des ouvrages d'un auteur et élargissement à un problème général :

  • A. Filon : "H.G. Wells romancier, prophète et réformateur" → le Mercure de France, octobre 1904.
  • Pierre Massé : J-H. Rosny aîné, le préhistorien, l'animalier, le romancier, le critique (France › Nice : Méditerrannéa, recueil d'Art mensuel, nº 1, 1er janvier 1937).

b) de rares articles touchant à l'ensemble du genre :

  • M. Réga : "H.G. Wells et le merveilleux scientifique" → le Mercure de France, octobre 1904.
  • Maurice Renard : "Du roman de merveilleux scientifique et de son action sur l'intelligence du progrès" → le Spectateur, nº 6, octobre 1909, p. 245-261.
  • André Leites : "le Roman bourgeois d'anticipation scientifique (destin d'un genre)" → la Littérature internationale, nº 12, 1935, p. 87-104. Cet article est important. D'une vingtaine de pages, il est très bien documenté, citant Wells, Verne, Bellamy, Lasswitz, Farrère, Léon Daudet, Held et quelques auteurs allemands. Il met en relation des phrases tirées de discours politiques de Hitler, Staline, Churchill, des philosophes comme Spengler et Jaspers, et le contenu des ouvrages de fiction… Une conclusion : « Le genre scientifico/fantastique est condamné à la stérilité si l'artiste se condamne à des rêves unilatéraux dans le domaine de la technique ». Article orienté du côté de l'antifascisme, il est le premier à ma connaissance à signaler l'ensemble du champ de parution de l'époque (des USA à l'Allemagne, en passant par la France, l'Angleterre et le Japon !). Il est aussi le premier à envisager le genre comme une unité et le mettre en rapport avec l'ensemble du champ culturel et politique.
  • André Thérive : "Le Roman et la science" → l'Avenir de la science (collectif sous la direction de Daniel-Rops ; France › Paris : Plon › Présences, 1941), p. 215-248. Avec en note mention du répertoire des anticipations de A. Sainte-Lague, préfacé par Jean Rostand. Opposé à l'article de Leites : uniquement des auteurs français (à part Wells) et peu d'œuvres étrangères à part Metropolis et le Meilleur des mondes. Marque un désir de rechercher des ancêtres, une bonne connaissance du domaine pour les auteurs français reconnus, et une myopie quant au genre lui-même tiré du côté du “fantastique” et du roman philosophique.

Avant 1945, la critique de SF n'a donc aucune existence, et la production n'ayant aucune homogénéité, la distribution aucune spécificité, il paraît normal qu'il en soit ainsi. Aux USA, l'enfermement de la SF dans le ghetto des revues, s'il promeut des fanzines, des conventions, des échanges entre fans (pensons aux lettres qu'échange Lovecraft avec ses divers correspondants, et qui touchent au genre fantastique plus qu'à la SF — mais c'est un exemple type) ne produit aucune œuvre critique connue.

Voir cependant :

  • Régis Messac : "la Négation du progrès dans la littérature moderne" → les Primaires, nos 85, décembre 1936, p. 692-704 ; 86, janvier 1937, p. 9-26 ; 87, février 1937, p. 73-84 ; 88, mars 1937, p. 137-145.
  • Régis Messac : "D.H. Keller et le roman scientifique aux États-Unis" → les Primaires, nº 110, mai-juin 1939, p. 217-222.
Depuis 1945

Si l'utilisation de la critique a varié au long de ces années, on ne peut distinguer de véritable coupure entre les périodes qui ont suivi 1945. Les intérêts ont changé, mais on ne perçoit aucune véritable percée, aucune révolution copernicienne en ce qui concerne les contenus. Notons cependant que la démarche critique française ne va pas calquer la démarche de la critique américaine en son développement, bien que celle-ci, vers 1962, finisse par se faire connaître.

Aux USA : tant que dure l'époque où les revues sont le lieu de passage obligé pour les textes de SF, la critique se développe peu. La critique passe par les lettres des lecteurs, entre eux par le biais de la revue. Petit à petit, des fanzines se créent et se spécialisent en donnant une place à la partie rédactionnelle. Par la suite, des auteurs se mettent à assurer un rôle identique dans des revues professionnelles (Damon Knight, Alfred Bester, James Blish sous le pseudonyme de William Atheling, Jr.). Ces rubriques critiques sont ensuite regroupées dans des recueils que publie Advent à Chicago. On reconnaît là le chemin qui aboutit à In search of wonder (1956), the Issue at hand (1964), etc. Par ailleurs, des universités invitent des auteurs à venir parler de SF, ces textes sont repris et publiés, toujours chez Advent. Exemple : the Science fiction novel (1959). En outre, des écrivains publient des manuels comme L. Sprague de Camp : Science fiction handbook (New York : Hermitage, 1953). En 1960, Thomas D. Clareson, de l'Université de Kent (Ohio), lance une revue universitaire consacrée à l'étude de la SF : Extrapolation. Enfin, des chercheurs indépendants comme Sam Moskowitz, des auteurs comme Alexei Panshin, publient sur la SF, ses origines, ses auteurs. En 1970, Clareson publie un choix des meilleurs articles d'Extrapolation, ce qui donne SF: the other side of realism. Des index avaient été par ailleurs publiés, avec Everett F. Bleiler, Donald B. Day, puis l'annuel de la NESFA (MIT). En 1972, Clareson nous propose le premier panorama du genre critique dans Science fiction criticism: an annotated checklist. Il ne concerne, évidemment, que la critique de langue anglaise, mais il remonte à 1939 pour le premier article publié sur la SF dans la presse US. En 800 références, c'est un excellent florilège. Depuis 1972, le marché de la critique s'est bien ouvert, et on trouve au moins deux revues concurrentes d'Extrapolation. Ce sont Science fiction Studies (Montréal, puis De Paw University) et Foundation (Londres).

Des bibliographies, des biographies, des études sur les auteurs fleurissent, dont il serait trop long de donner la liste d'autant qu'elle figure dans l'ouvrage de Norbert Spehner référence ci-dessous. Comme, de plus, la SF est une matière d'enseignement, dans le secondaire même, de multiples manuels ont été écrits, dont les revues précitées donnent une analyse sans complaisance. La critique de SF est devenue, aux USA, un genre reconnu. Ce qui ne signifie en rien qu'elle ait acquis une spécificité quant à son contenu ou ses approches.

Signalons même un important numéro spécial : Science fiction in France de la revue Science fiction studies, #49 (vol. 16, part 3), novembre 1989, avec des articles très intéressants sur un historique, les romans du Fleuve noir 1951-1960 et les débuts de Fiction.

En France : on a vu qu'elle naît, en liaison avec la critique “générale”, dans des revues non spécialisées. Elle passe par un envol journalistique entre 1950 et 1954, tout en se développant de façon autonome dans les revues de SF, avant qu'une sorte de convergence s'établisse entre les universitaires et les critiques “internes” depuis 1975. On ne trouve cependant aucune revue, du type Extrapolation. En revanche, en 1984, une tentative originale avec Science-Fiction chez Denoël. Ajoutons quelques ouvrages parus dans diverses collections de science-fiction (Ailleurs et demain › Essais), plus des ouvrages parus çà et là comme ceux de Gérard Cordesse : la Nouvelle Science-Fiction américaine (France › Paris : Aubier, 1984) ; Science-Fiction et psychanalyse : l'imaginaire social de la S.F. (anthologie critique sous la responsabilité de Marcel Thaon ; France › Paris : Dunod › Inconscient et culture, 1986) ; et des numéros spéciaux de revues, dont les plus marquants restent la Science-Fiction (Europe, nº 580-581, août-septembre 1977) et Science-Fiction et fiction spéculative (Revue de l'Université de Bruxelles, 1985).

N'oublions pas les Actes de différents congrès internationaux de SF (Métaphores à Nice, 1984, 1986) et les Cahiers du Cerli (1980, …), ainsi que la bibliographie de Norbert Spehner Écrits sur la Science-Fiction (Québec › Longueuil : le Préambule, 1988), qui est une mine sur tout ce qui s'est écrit sur la SF en France.

Bibliographie : parcours de la critique de SF en France, balisé par quelques articles et ouvrages glosés

  • 1889 — Charles Morice : la Littérature de tout à l'heure (France › Paris : Perrin › Librairie académique Didier), 385 p. Première mention du terme "merveilleux scientifique".
  • 1909 — Maurice Renard : "Du roman de merveilleux scientifique et de son action sur l'intelligence du progrès" → le Spectateur, nº 6, octobre, p. 245-261. À cause de la première définition, reprise par la suite et popularisée en 1956 par Jacques van Herp : « Une fiction qui a pour base un sophisme, pour objet d'amener le lecteur à une contemplation plus proche de la vérité, pour moyen l'application des méthodes scientifiques à l'étude de l'inconnu et de l'incertain ».
  • 1935 — André Leites : "le Roman bourgeois d'anticipation scientifique (destin d'un genre)" → la Littérature internationale, nº 12, p. 87-104. Pour la première mention d'un ensemble d'œuvres diverses constituant un genre ; pour la mise en rapport de ce genre avec des discours sociaux. Pour la première critique de l'aspect strictement technique du genre.
  • 1941 — André Thérive : "le Roman et la science" → l'Avenir de la science (collectif sous la direction de Daniel-Rops ; France › Paris : Plon › Présences), p. 215-248. Premier constat, par un futur académicien, de l'existence d'une tendance nouvelle de la littérature : le début d'une reconnaissance ?
  • 1950 — Jean-Jacques Bridenne : la Littérature française d'imagination scientifique (France › Paris : G.A. Dassonville), 294 p. Ouvrage longtemps mythique, ébauche d'une thèse qui sera soutenue à Lille en 1952, et qui contiendra une bibliographie. La substance de ces deux ouvrages sera reprise dans de nombreux articles publiés par l'auteur dans Fiction, l'Information littéraire, etc. La thèse soutenue est, pour simplifier, que la SF américaine n'a rien apporté de neuf puisque tout avait déjà été inventé par les auteurs français. Influencera Van Herp (1973) et Versins (1972).
  • 1951 — Raymond Queneau : "un Nouveau genre littéraire : les science-fictions" → Critique, nº 46, mars, p. 195-198. Thèse opposée au précédent (qu'il ignorait, d'ailleurs), c'est le premier article à insister, à partir d'un corpus uniquement américain, sur l'absolue nouveauté du genre. S'il n'ignore pas Jules Verne, il insiste sur le fait que ces nouvelles “fictions” ne visent pas un public d'adolescents.
  • 1951 — Stéphane Spriel [Michel Pilotin] & Boris Vian : "un Nouveau genre littéraire : la “science-fiction”" → les Temps Modernes, nº 72, octobre, p. 618-627. Outre l'aspect de nouveauté, insistent sur la “modernité” : la seule littérature qui permette d'affronter l'“âge atomique”.
  • 1953 — Stephen Spriel [Michel Pilotin] : "le Ressac du futur" → Cahiers du Sud, nº 317, p. 21-25. Pour la notion de « nouvelle mythologie nécessaire à l'âge de la science ».
  • 1953 — Raymond Queneau : "la Science-Fiction vaincra" → Arts, nº 435, 29 octobre, p. ??-??.
  • 1953 — Michel Butor : "la Crise de croissance de la Science-Fiction" → Cahiers du Sud, nº 317, p. 31-39. Souvent repris, seul article de critique SF traduit aux USA en 1971 dans SF: the other side of realism (ed. Thomas D. Clareson) où il est suivi d'une critique à juste titre par James Blish. Pose la question de la “réduplication” comme tare extrême de la SF. Cet aspect sera repris par Boris Eizykman (1974).
  • 1954 — Pierre Villadier : "Science-Fiction et littérature d'anticipation" → la Nouvelle Critique, nº 56 & 57, juin & juillet-août, p. 44-58 & 91-107. A donné lieu à une polémique avec Fiction. Intéressant car il fait le point sur la production de SF de cette époque, de façon exhaustive et donne un historique acceptable de la SF en France comme aux USA, qu'il oppose par leurs idéaux. En écho à l'article de Leites (1935), il impulse une critique de la SF au plan de sa nocivité : la SF est aliénante car la science qu'on y présente est en fait une magie, elle n'a rien de “progressiste”, elle est, de plus, belliciste. Enfin, remarque importante, la SF relève de l'analyse sociologique plus que littéraire. Elle est un “symptôme social”.
  • 1955 — Michel Carrouge : "Les Animaux célestes sont-ils plus raisonnables que nous ?" → la Table ronde, nº 85, janvier, p. 120-128. Insiste sur la continuité entre mythes anciens et mythologie qui en dérive et fonction mythique de la science en relation avec la SF. À mesure que la SF s'éloigne de la simple anticipation vernienne, elle réalise une fonction mythopoiétique.
  • 1955 — Georges Mounin : "Poésie ou Science-Fiction ?" → les Temps Modernes, nº 119, novembre, p. 740-746. Le goût du public pour la SF pose problème car la SF est bien mal écrite. Ces œuvres répondent donc à un désir, qui est désir de poésie. Les objets techniques en sont les supports. Or les poètes sont absents : ils se regardent le nombril. Le divorce entre le désir de poésie et les pauvres œuvres qui tentent de le combler est grand : la SF comme “ersatz de poésie”. Voir Roger Bozzetto : "Georges Mounin, lecteur de SF" → Cahiers de linguistique, d'orientalisme et de slavistique, nº 7, juillet 1976, p. 19-26.
  • 1956 — Gérard Klein : "Ray Bradbury, mage" → Fiction, nº 33, août, p. 115-119. Premier article, dans une revue spécialisée, sur un auteur vivant et américain.
  • 1958 — Jacques Sternberg : une Succursale du Fantastique nommée Science-Fiction (France › Paris : le Terrain vague). Début et symptôme d'une période de confusion critique. Sous prétexte qu'en anglais fantasy donne adjectivalement fantastic au sens très large d'imaginaire, on prétend faire de la SF une variante du fantastique. En français, cela n'a aucun sens.
  • 1958 — Bob Olsen : "On recherche : une définition de la Science-Fiction" → Cahiers d'études d'Ailleurs, nº 2 (B), avril, p. 3-14. Donne non pas une définition de la SF mais ce à quoi une “véritable” œuvre de SF devrait obéir. La première définition normative de la SF. Elle définit en fait l'idéologie de la SF américaine de l'âge d'or. Notons l'absence de toute allusion à l'aspect littéraire. « SF : un récit à propos d'une découverte ou d'une invention imaginaire, possible selon les connaissances de la science authentique, relatant des aventures et autres faits pouvant raisonnablement résulter de l'emploi de l'invention ou de la découverte. ».
  • 1959 — Maurice Blanchot : "le Bon usage de la Science-Fiction" → Nouvelle Revue Française, nº 73, 1er janvier, p. 91-100. Premier article à poser le problème de l'ignorance des critiques de l'institution littéraire comme obstacle à la compréhension et à la légitimation du genre. De plus la SF, contient des « idées d'œuvre plus que des œuvres ». Elle ne vise pas à rendre le futur présent, mais « le présent, improbable ». A une dimension eschatologique et se pose comme exercice intellectuel. Pose le problème de l'esthétique d'une littérature où les idées sont des objets de manipulation narrative. Sur ce problème, voir la revue Caliban, nº 22, 1985.
  • 1960 — Daniel Drode : "Science-Fiction à fond" → Ailleurs, nº 28-29, 1er avril-15 mai 1960, p. 24-31. Pose le problème de la SF devant la réalité de son temps, et le problème du langage : comment parler du futur avec les mots du présent ? La SF n'a pas simplement à véhiculer des idées (Olsen, 1958), elle doit construire un monde (Blanchot, 1959) par une pratique neuve du langage. Drode publiera Surface de la planète dans cette problématique, proche de celle du Nouveau Roman.
  • 1961 — Gérard Klein : "une Immense duperie" → Fiction, nº 86, janvier, p. 129-131. Controverse à propos du Matin des magiciens. Contre le “réalisme fantastique” qui refuse de trancher entre l'essai et le romanesque, jouant sur tous les tableaux. Déjà une influence néfaste de Louis Pauwels.
  • 1961 — Juliette Raabe : "Science-Fiction et jeune roman" → France-observateur, nº 577, 25 mai, p. 15-16. Lien établi entre SF qui vise à construire des mondes analogiques et Nouveau Roman qui vise à changer le mode de perception de la réalité romanesque. Veine très riche : concernera Alain Robbe-Grillet, Jean Ricardou, Claude Ollier, William S. Burroughs, J.G. Ballard. Voir Jean Baudrillard : article sur CrashTraverses, nº 4, mai 1976.
  • 1962 — Kingsley Amis : l'Univers de la Science-Fiction (France › Paris : Payot › Petite bibliothèque › Science de l'Homme, nº 32). Premier ouvrage anglo-saxon de critique SF. Bonne préface de Jean-Louis Curtis. Donne une définition de la SF : « Récit en prose, traitant d'une situation qui ne pourrait se présenter dans le monde que nous connaissons, mais dont l'existence se fonde sur l'hypothèse d'une innovation quelconque, d'origine humaine ou extraterrestre, dans le domaine de la science ou de la technologie, disons même de la pseudo-science ou de la pseudo-technologie ». Moins normative ou descriptive qu'Olsen (1958), se situe à son niveau, aucune allusion au côté littéraire, loin des préoccupations d'un Drode (1960).
  • 1962 — Gil Sartène : "Boris Vian, cet étranger qui jugea la Terre" → Fiction, nº 107, octobre, p. 126-129. Premier article d'une revue spécialisée en SF sur Vian qui relève de la littérature mainstream, bien que ses liens avec la SF soient connus. Voir ensuite sur ce thème : Henri Baudin : "B.V. — S.F." → Boris Vian, actes du colloque du 23 juillet au 2 août 1976 au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle (France › Paris : Union Générale d'Éditions › 10|18, nº 1184 & 1185, 1977) ; Gilbert Pestureau : Boris Vian, les amerlauds et les godons (France › Paris : Union Générale d'Éditions › 10|18, nº 1253, 1978).
  • 1966 — Roger Caillois : "De la féerie à la Science-Fiction", préface à l'Anthologie du Fantastique (France › Paris : Gallimard, en deux tomes). Roger Caillois est le premier à présenter de façon cohérente une différenciation historique entre les trois genres (ou domaines) du Merveilleux pré-scientifique, du Fantastique et de la SF. Cette tripartition essentielle pour la critique française de SF et/ou de Fantastique, sera reprise et enrichie, en particulier dans l'article "Fantastique" de l'Encyclopædia Universalis. Pour résumer : le Merveilleux pré-scientifique relève d'une universalité, et il ne met pas en conflit la Nature et la Surnature. De ce point de vue, la SF est une littérature dans la mouvance du Merveilleux, la caution scientifique prenant la place de la caution surnaturelle, dès que le développement des sciences et des techniques l'a permis. Le Fantastique, lui, naît vers le xviiie siècle, après que la conception rationnelle du monde, et la capacité de la littérature à présenter un univers empirique cohérent font de la présence de la surnature non plus une évidence, comme dans le Merveilleux, mais un scandale. Il existe donc trois formes de la représentation imaginaire. Aucune n'est la “succursale” de l'autre. Mais le Merveilleux, comme la SF sont du côté de la représentation, même si empreinte d'imaginaire, ils appartiennent à la littérature mimétique. Le Fantastique est du côté de l'impossibilité de représenter : sa rhétorique spécifique est celle de la dénégation. Cette pensée, claire et cohérente, influencera Gérard Klein (1969), et imprégnera le numéro les Fantastiques de la revue Europe, nº 611, mars 1980.
  • 1967 — Simone-Christine Renard-Cheinisse : Étude des phantasmes dans la littérature dite de “Science-Fiction”, thèse pour le doctorat du 3e cycle, Université de Paris, Facultés des Lettres et Sciences humaines, Laboratoire de Psychologie clinique, mars. Compare les textes de Fantastique et de SF à la fois dans leur économie et dans la relation qu'ils entretiennent avec divers types de fantasmes.
  • 1969 — Gérard Cordesse : "la Science-Fiction de Ray Bradbury" → Caliban VI, nouvelle série, tome V, fascicule 1, janvier, p. 77-83. Premier article d'un universitaire dans une revue universitaire sur un auteur vivant de SF.
  • 1969 — Gérard Klein : "Entre le Fantastique et la Science-Fiction : Lovecraft" → Lovecraft (anthologie critique sous la responsabilité de François Truchaud ; France › Paris : l'Herne › Cahiers de l'Herne › Série Fantastique, nº 12, 1969 & 1984), p. 47-74. Article de base pour renouveler l'approche sociologique (Leites, 1935 ; Villadier, 1954) en appliquant les catégories de Lucien Goldmann à la SF. Pose l'hypothèse d'une classe de techniciens dont la vision du monde, comme l'aspiration au pouvoir, se refléterait dans la SF. Et leurs vicissitudes par les avatars de la SF. Sera développé dans "Malaise dans la Science-Fiction américaine" (Cahiers du Laboratoire de Prospective appliquée, nº 4, septembre 1975 ⇉ France › Metz : l'Aube enclavée, 1977, version révisée), repris et corrigé dans "Trames & moirés" : à la recherche d'autres sujets, les subjectivités collectives → Science-Fiction et psychanalyse : l'imaginaire social de la S.F. (anthologie critique sous la responsabilité de Marcel Thaon ; France › Paris : Dunod › Inconscient et culture, 1986).
  • 1970 — Entretiens sur la Paralittérature, actes du colloque du 1er-10 septembre 1967 au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle (France › Paris : Plon). Pour Pierre Versins, présentation de la classe des “conjectures rationnelles”, sorte de dimension de l'esprit et dont la SF serait l'une des dernières incarnations. C'est aussi le moment où la SF est rangée dans la “paralittérature” au sens d'“infralittérature”, c'est-à-dire avec des connotations péjoratives.
  • 1972 — Jacques Favier : "les Jeux de la temporalité en Science-Fiction" → Littérature, nº 8, décembre, p. 53-71. Cet article est, de façon éclairante, publié dans un numéro de la revue consacré au Fantastique !!! C'est, malgré cela, le premier article sur la SF qui focalise sur les possibilités narratives propres à la SF, en particulier par ce que cela permet pour le traitement du temps. En liaison avec les thèses des critiques du Nouveau Roman (Jean Ricardou, Jean Genette, qui distinguent histoire/récit, etc.). Sera prolongé par Boris Eizykman. — "D'une modalité temporelle des récits de Science-Fiction" → Science-Fiction et fiction spéculative (Revue de l'Université de Bruxelles, 1985).
  • 1972 — Leon E. Stover : la Science-Fiction américaine (France › Paris : Aubier Montaigne › U.S.A). Première analyse de la SF dans une perspective anthropologique : en tant que vecteur culturel de la “civilisation” des États-Unis.
  • 1972 — Pierre Versins : Encyclopédie de l'Utopie, des Voyages extraordinaires et de la Science Fiction (Suisse › Lausanne : l'Âge d'Homme). Une somme de 999 pages, sans index ni bibliographie. Réédité en 1984 avec un index.
  • 1973 — Gérard Klein : préface sans titre à ‘Sur l'autre face du monde’ et autres romans scientifiques de ‘Sciences et voyages’ (anthologie sous la responsabilité de Gérard Klein & Jacques van Herp ; France › Paris : Robert Laffont › Ailleurs et demain › Classiques, 1973). Première analyse de la SF d'avant 1945 sous un angle sociologique goldmannien.
  • 1973 — Jacques van Herp : Panorama de la Science-Fiction (Belgique › Verviers : André Gérard/Marabout). Complément indispensable du Versins (1972). Avec un ordre certain. Manquent index et bibliographie. Une somme.
  • 1973 — Hugo Gernsback : "l'Impact de la Science-Fiction dans le monde d'aujourd'hui" → Horizons du Fantastique, nº 22, p. 18-20. Rappel des positions classiques de la SF de l'“âge d'or” par le créateur du nom "science fiction". La SF doit populariser la science, aider la science, permettre aux savants de tester métaphoriquement leurs idées “irrecevables”.
  • 1973 — Daniel Walther : "Nouvelles formes de la SF" → Horizons du Fantastique, nº 22, p. 30-35. Deuxième article contrasté dans le même numéro de revue. Essai de se situer dans la mouvance de la new wave et de la new thing. Justification des recherches stylistiques et esthétiques en liaison avec des retombées du surréalisme et du Nouveau Roman. La science est un fantasme, elle n'est plus un socle, l'essentiel est l'exploration du langage, l'écriture.
  • 1973 — Darko Suvin : "la Science-Fiction et la jungle des genres, un voyage extraordinaire" → Littérature, nº 10, mai, p. 98-113. Une généalogie de la SF, en liaison avec les idées (venues du formalisme russe et de Bertolt Brecht) d'estrangement. La SF est un genre qui permet une “extranéation cognitive”. Intéressant et discutable. Sera développé dans Pour une poétique de la Science-Fiction (Québec : Québec : Presses de l'Université du Québec, 1977). Suvin a dirigé Science fiction studies, a collaboré avec Marc Angenot. Une tentative pour articuler la lecture de type sociologique à une prise en compte de l'économie des textes.
  • 1974 — Boris Eizykman : Science-fiction et capitalisme (France › Tours : Mame). Essai “freudo-marxiste” qui lie l'économie et les “positions libidinales”. Bon travail sur le temps et la réduplication.
  • 1974 — Jean-François Jamoul : "Ballard" → Nyarlathotep, nº 9, quatrième trimestre, p. 45-50. Premier essai d'analyse du monde fantasmatique d'un auteur de SF. Prend tout son sel appliqué au théoricien de l'inner space.
  • 1988 — Norbert Spehner : Écrits sur la Science-Fiction (Québec › Longueuil : le Préambule). La bibliographie critique actuellement la plus complète, qui déborde d'ailleurs notre période…

Pour conclure, remarquons que la critique de SF n'a en rien innové. En se développant, elle a repris les thèmes et les approches que la critique dans son ensemble ou dans ses provinces marginales avait déjà testés sur des textes différents.

Certains aspects sont cependant restés quasiment en friche, comme la notion d'emprunt culturel, les études de réceptions, l'articulation entre le savoir scientifique d'une époque, son idéologie et les représentations qu'en donne la SF, etc.

On voit poindre, certes, la naissance d'une recension des sources et des conditions de production (ce qu'on nomme l'histoire littéraire) et qui aboutit à la constitution d'index, et de sommes bibliographiques. Mais là aussi, il reste beaucoup à faire.

Quant à l'analyse immanente des œuvres, disons qu'elle a été abordée, mais peu avancée. Ce qui a été le plus développé, c'est peut-être une analyse à vocation sociologique : celle qui tente de mettre en relation des types d'œuvres avec leurs conditions (mythiques ?) de production. Elle s'est enrichie aussi de perspectives psychanalytiques avec Marcel Thaon. Ce sont là deux aspects que la critique américaine a peu abordés : c'est là que se nicherait un apport original de la critique française de SF.

Néanmoins, les études critiques sur la SF ont fait la preuve qu'elles peuvent sortir d'une phase (antérieure à 1975) nécessairement subjective par manque de références et de données. Espérons que le savoir accumulé depuis permettra de remplacer les questions trop générales (et insolubles) où elle s'est longtemps complu, par des travaux moins ambitieux, mais plus fructueux sans aucun doute.

Ce que la critique française a développé, c'est peut-être une analyse à vocation sociologique : celle qui tente de mettre en relation des types d'œuvres avec leurs conditions (mythiques ?) de production.

Ajoutons quelques travaux universitaires relevant de thèses

  • 1952 — Jean-Jacques Bridenne : la Littérature française d'imagination scientifique, Lille.
  • 1967 — Simone-Christine Renard-Cheinisse. Étude des phantasmes dans la littérature dite de “Science-Fiction”, Paris.
  • 1972 — Jacques Favier : la Nouvelle dans la Science-Fiction anglo-saxonne de 1950 à 1970, Paris VII.
  • 1977 — Jacqueline Lahana : les Mondes parallèles de la Science-Fiction soviétique, Paris III.
  • 1979 — Leonid Heller : De la Science-Fiction soviétique. : par-delà le dogme, un univers (Suisse › Lausanne, l'Âge d'Homme).
  • 1980 — Denise Terrel : Colonialisme et impérialisme dans la littérature de Science-Fiction anglo-saxonne de l'âge d'or, 1937-1970, Toulouse 2.
  • 1980 — Jean Raynaud : Utopie et réalité : spécificité du récit de Science-Fiction américain, de 1958 à nos jours, Paris III.
  • 1981 — Pierre Ferran : Place et rôle de la Science-Fiction dans l'enseignement de la littérature en premier cycle, Paris V.
  • 1981 — Marcel Thaon : Essai psychanalytique sur la création littéraire : processus et fonction de l'écriture chez un auteur de Science-Fiction, Philip K. Dick, Aix.
  • 1984 — Annette Goizet : la Nouvelle de Science-Fiction anglaise, Caen.
  • 1990 — Lauric Guillaud : le Thème du monde perdu dans la littérature de langue anglaise (1864-1933), Nantes.
  • 1992 — Roger Bozzetto : l'Obscur objet d'un savoir : Fantastique et Science-Fiction, deux littératures de l'imaginaire (France › Aix-en-Provence : Presses de l'Université de Provence).
  • 1994 — Pierre Stolze : Rhétorique de la science-fiction, Nancy II.
  • 1995 — Alain Zamaron : Représentation des civilisations disparues dans la littérature d'aventures fantastiques de la fin du xixe siècle et du début du xxe, Université de Provence.

sans doute inédit sur papier, 1996