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Vous êtes ici : Quarante-Deux KWS Sommaire du nº 54 Franco : una historia alternativa

Keep Watching the Skies! nº 54, juillet 2006

Julián Díez : Franco : una historia alternativa

anthologie de Science-Fiction inédite en français

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chronique par Pascal J. Thomas

La S.-F. espagnole, longtemps dominée par les traductions de l'anglais, connaît aujourd'hui une honorable santé, parallèle sans doute au remarquable développement économique et démocratique de l'état espagnol qui a suivi la Transición. L'uchronie semble avoir suivi le mouvement, au point que les éditions Minotauro (une filiale du puissant groupe Planeta) viennent de créer une collection, "Ucronia", entièrement consacrée au genre (qui publie aussi des traductions, par exemple celles de the Separation de Christopher Priest ou de the Years of rice and salt de Kim Stanley Robinson).

L'Espagne a tenu un rôle à part dans le xxe siècle européen : l'éloignement géographique du centre de l'Europe ne l'a pas empêchée de suivre les évolutions politiques et culturelles du continent jusque dans les années 1930. Mais la dictature militaro-cléricale de Francisco Franco a mis le couvercle sur le pays et, paradoxalement, l'a tenu à l'écart de la Seconde Guerre mondiale — en dépit des liens étroits qui unissaient le franquisme aux régimes fascistes de l'Axe.

Franco. Una Historia alternativa est une anthologie d'uchronies sur la guerre civile espagnole et la dictature qui a suivi, composée essentiellement d'inédits (six textes sur neuf). Sans le dire, le livre s'organise en deux parties qui reflètent l'originalité de destin de la péninsule ibérique : cinq textes imaginent des Histoires alternatives purement espagnoles, tandis que les quatre suivants se placent dans le cadre — familier au lecteur d'uchronies — d'une victoire de l'Axe dans le conflit mondial. Un ordonnancement qui n'est peut-être pas le plus heureux qui soit, autant parce que la répétition peut engendrer l'ennui que parce que les textes de la première partie sont, me semble-t-il, globalement plus intéressants que ceux de la deuxième.

Ceux-ci ne sont pas pour autant mauvais. "El Derbi", de Pedro Pablo G. May, frise le loufoque (le vieil Adolf Hitler est atteint d'Alzheimer, et on cherche à lui créer un choc salutaire, et agréable, en assassinant sous ses yeux Pelé, footballeur génial dont la race est une insulte à tous les Aryens, en pleine finale de coupe d'Europe disputée à Madrid). Le texte vaut pour le ton unique de son narrateur, l'assassin désigné, homme de main vétéran qui mêle obscénités et réflexions désabusées. Plus émouvant, "el Ángel rojo" de Javier Negrete rafraîchit le sous-genre de l'uchronie-avec-superhéros- qui-sont-vraiment-vrais : tout est vu par les yeux d'un gamin de dix ans, passionné de comics, obligé de les lire en grand secret. Car, plus encore que de réprobation parentale, les fascicules sont frappés d'interdiction officielle, les super-héros américains ayant combattu — sans succès — les puissances de l'Axe lors de la gran guerra final, qui a laissé l'Europe entre les mains de trois supervillanos, Hitler, Staline, et Franco1. Mais toute l'histoire se passe au niveau des disputes et des amitiés entre écoliers, dont la vie de groupe est rendue à merveille.

"Camino del cielo", de Santiago Eximeno, se déroule dans une Espagne qui n'est plus qu'une composante ordinaire d'une Europe nazie, apportant sa participation à l'entreprise d'extermination des Juifs. La nouvelle vaut par la découverte progressive des opinions et de la situation paradoxale du protagoniste plus que par l'arrière-plan uchronique. Enfin, je ne m'explique pas la présence de "los hijos de nuestros hijos" (de José Antonio del Valle) dans le recueil ; c'est un texte tragique et dérangeant, situé dans un monde parallèle là encore dominé par les Nazis, mais dont semble absente toute référence à la guerre civile, ou à l'Espagne en général.

Mettons plutôt l'accent sur les textes qui exploitent des faits historiques spécifiquement espagnols. "Baraka", de Rafael Marín, ou deux versions de Franco se parlent à travers le temps, est agréable, mais mineur — et déjà publié il y a une vingtaine d'années. "Luz inhumana", d'Eduardo Vaquerizo, pousse un peu les limites de la vraisemblance2 ; il postule un génial physicien espagnol qui met au service du gouvernement républicain sa capacité à concevoir une arme nucléaire. Mais le suspense, tout en flashes-back et en retournements de situation, est fort bien troussé.

Se détachent enfin trois textes qui prennent le parti, risqué, de donner une place centrale à des personnages historiques — ou presque. "Ñ", de David Soriano Giménez, ouvre le volume et, si l'on en croit l'introduction de l'anthologiste, sa première parution dans la série d'anthologies originales Artifex a fourni la motivation pour le présent volume. Le point de divergence uchronique se situe ici vers le xve siècle : l'union d'Aragon et Castille s'est faite au profit du premier royaume, et en conséquence, l'Espagne a sa capitale à Lleida (à une centaine de kilomètres à l'ouest de Barcelone) et pour langue officielle l'espanyol, c'est-à-dire le catalan. À part ça, l'Histoire a suivi un cours bien parallèle au nôtre, y compris une guerre civile et une dictature militaro-religieuse (appuyée par une organisation paramilitaire qui prend le nom de la Germandat dels Guaites de la Mare de Deu de Montserrat3 !). À l'occasion de la transition démocratique qui suit le décès du dictateur, les mouvements autonomistes castillans se réveillent, et réclament bien entendu le retour des Comunidades de Castilla, l'administration autonome dont ils avaient disposé pendant la période républicaine, et la normalisation linguistique et graphique de leur langue, dont le symbole est le "ñ" au lieu de "ny"4. À la tête du mouvement culturel et politique de l'intérieur, le jeune, ambitieux et démocrate-chrétien Dr Aznacod, qui ne voit pas d'un très bon œil le retour au pays du leader historique de la gauche castillane, exilé en France depuis quarante ans, le Pr Ruiz de la Barca-Fery. Vus les événements décrits dans le texte, on comprend que l'auteur ait prudemment averti en exorde que “declino cualquier responsabilitad sobre las conexiones o identificaciones que el lector pudiera establecer entre personas, organizaciones o situaciones actualas de ambos universos”. Le lecteur un tant soit peu au fait de l'histoire politique de la Catalogne de notre univers ne pourra s'empêcher de voir en Aznacod et Ruiz de la Barca-Fery des décalques de, respectivement, Jordi Pujol et Josep Tarradellas, vers 19765. Encore un texte remarquablement fait, haletant — ici aussi il est question d'assassinat dans un stade de foot, décidément un lieu crucial pour la vie politique des pays latins ! — et délicieux dans son retournement des lieux communs du débat centraliste/autonomiste, avec les rôles du castillan et du catalan symétriquement échangés. Les noms de lieux espagnols sont catalanisés, les jeunes Espagnols qui essaient de parler castillan le font avec un accent catalan. Les clichés sur le comportement des Catalans (commerçants, avares) et des Castillans (passionnels, fascinés par l'honneur et la mort) sont par contre conservés.

Moins remarquable, "Arquitectura fascista", de Ramón Muñoz, se fonde sur le personnage de José Antonio Primo de la Rivera, fils du dictateur des années 20, fondateur de la Falange, fusillé par les républicains en 1936. Il aurait, s'il avait survécu, pu jouer le rôle d'un rival de Franco. Ici, nous le retrouvons vieillard, cloué sur une chaise roulante, contant ses aventures coloniales en Afrique, conquérant le Congo belge au nom de l'Espagne à la faveur de l'occupation de la métropole. Peut-être peu long pour l'épaisseur du propos. "Dos niños jugando", de Juan Miguel Aguilera, concentre par contre sur trente pages le meilleur de l'Uchronie : érudition historique pointue, uchronie littéraire au-dedans de l'uchronie du récit, allusions obliques à notre monde, glissements de point de vue sur la réalité… Aguilera est parti d'un personnage réel (et connu en Espagne) dont la biographie ressemble à une uchronie. Ramón Franco était le frère du tristement célèbre Francisco Franco, mais avait conquis sa propre renommée dès les années 1920 en effectuant une des premières traversées de l'Atlantique en avion (en duo). Militaire, il tente un putsch républicain en 1930 : il pilote un avion qui doit aller bombarder le palais d'Alfons XIII, mais renonce à larguer ses bombes parce qu'il voit des enfants qui jouent dans les jardins du palais et s'enfuit au Portugal. Il rentre d'exil lors la proclamation de la République et est même élu député sur les listes d'Esquerra Republica Catalana6 ! Lors de l'alzamiento, il se rallie aux mutins pour raisons familiales — alors que sa réputation de “rouge” ne leur plaît guère — et commande une base d'aviation dans les Baléares quand il meurt, en 1938, dans un accident que beaucoup trouvent suspect…

À côté de ça, la vie que lui prête Aguilera semble presque ordinaire : ayant réussi son putsch, Ramón Franco est venu un dictateur de gauche, qui est passablement énervé par les agissements de son frère, qui a quitté la carrière militaire pour écrire des romans qui contiennent beaucoup trop de vérité à son goût.

Dans l'ensemble, tous ces textes sont bien écrits, nuancés, avec des personnages très vivants, et une langue savoureuse. Thème oblige, on y trouve beaucoup de militaires et de fascistes, qui rajoutent trois couches de virile brutalité à leur espagnolité supposée, ce qui nous vaut pas mal de langue verte, de ¡ No mi toques los cojones ! ou d'insultes plus recherchées ; ma préférée est due à Pedro Pablo G. May, “¡ Anda y que te den por donde amargan los pepinos, capullo !”, que la bienséance m'interdit de traduire ici.

Signalons enfin que le volume est introduit par un article de Júlian Díez qui présente l'uchronie en général, et se conclut par une bibliographie commentée d'une dizaine de pages des uchronies espagnoles. Amateurs d'uchronie, si vous ne lisez qu'un livre en castillan dans votre vie, que ce soit celui-ci, ¡ coño !

Notes

  1. Ce pauvre Mussolini n'est même pas cité, on espère que les italophiles de la rédaction de KWS n'en seront pas vexés !
  2. Et commet une uchronie de langage involontaire en faisant employer, sans aucun commentaire, l'expression “ciéncia ficcion” dans une conversation qui se déroule en 1923 entre son protagoniste et Albert Einstein.
  3. Le monastère de Montserrat est un célèbre lieu de pèlerinage marial près de Barcelone. Sous le régime franquiste, il utilisait la protection que lui donnait son statut religieux pour poursuivre des activités culturelles catalanes, par ailleurs interdites.
  4. Pour noter, respectivement en castillan et en catalan, un son correspondant grosso modo à celui qui s'écrit "gn" en français.
  5. Le deuxième s'étant éteint peu après son retour et la célèbre phrase “Ja som aquí”, le premier a pu faire la carrière que l'on sait.
  6. Parti indépendantiste catalan de gauche, aujourd'hui partenaire minoritaire de la coalition de gouvernement de la Generalitat de Catalunya. L'ERC a tenu un rôle plus important avant la guerre, et son leader, Lluís Companys, a été fusillé par les franquistes en 1940 après avoir été livré par le régime de Vichy.