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Vous êtes ici : Quarante-Deux KWS Sommaire du nº 51 la Séparation

Keep Watching the Skies! nº 51, septembre 2005

Christopher Priest : la Séparation

(the Separation)

roman de Science-Fiction

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chronique par Pascal J. Thomas

Dans un entretien récent avec Claude Ecken1, Christopher Priest donnait sa vision des univers imaginaires : le monde ne change jamais, c'est la perception qu'on en a qui donne lieu à des univers différents. Un peu extrême — sans jeu de mots2 —, et pour cette raison sans doute, un éditeur américain a refusé the Separation en grommelant qu'il « ne voulait pas publier de livre qui se révèle n'être qu'un rêve à la fin ». Sans nul doute, l'enchevêtrement des niveaux de récits, le jeu subtil entre uchronie et Histoire secrète, et l'ajout facétieux de détails délibérément incohérents ne facilitent pas la reconstruction logique d'ensemble par le lecteur. En revanche, l'accumulation de détails réalistes sur le déroulement de la Seconde Guerre Mondiale (tant pour les opérations aériennes que pour la vie civile en Grande-Bretagne) donne au livre une force de réalisme qui manque à bien des romans de structure narrative plus linéaire. Sans doute parce que Priest, qui se décrit lui-même comme un pacifiste, agit selon la remarque faite par un des personnages de son livre : ceux qui ne veulent pas de guerre réfléchissent constamment à la guerre, tandis que ceux qui la font n'y pensent pas.

Donnons une idée de l'intrigue. Jack et Joe Sawyer sont deux jumeaux homozygotes nés vers 1917. Ils participent ensemble aux Jeux Olympiques de Berlin, décrochent une médaille de bronze en aviron, qui leur est remise par Rudolf Hess en personne. Pendant la guerre, leurs chemins divergent : Joe est à la fois plus conscient de la nature du régime Nazi (il aide Birgit, jeune allemande juive, à fuir le pays, et l'épouse) et un pacifiste convaincu, qui obtient le statut d'objecteur de conscience quand la Grande-Bretagne s'engage dans la guerre. Jack, de son côté, amoureux frustré de Birgit, s'engage dans la RAF et participe aux bombardements de l'Allemagne.

Jusque-là, rien que de très ordinaire. Tout le récit autobiographique de Jack se déroule dans le cadre général de l'Histoire telle que nous l'avons connue. À part cet étrange incident : alors qu'il part en mission vers l'Allemagne, le 10 mai 1941, il aperçoit au-dessus de la Mer du Nord une escadrille de chasseurs allemands qui tirent sur un de leurs compatriotes, un Me-110. C'est ce jour-là que Rudolf Hess s'envolait pour l'Écosse, avec sur lui un plan de paix séparée entre Allemagne et Grande-Bretagne, qui ne fut jamais pris au sérieux par Churchill.

La vie personnelle de Jack n'est pas heureuse : amoureux de sa belle-sœur Birgit, il finit par entretenir une liaison avec elle, interrompue fin 1940 par le décès de son frère Joe, qui circulait avec les ambulances de la Croix Rouge dans Londres frappée par le Blitz. Et malgré une mission spéciale confiée par Churchill après une sortie où il a failli laisser la vie, il ne trouve guère de satisfactions dans sa carrière militaire, d'autant que le doute le gagne sur l'efficacité des bombardements, et bien d'autres choses.

L'autre partie du livre, grosso modo, retrace la vie de Joe, mais dans une autre ligne temporelle : la bombe de fin 1940 lui inflige une concussion, mais il survit et finit par participer aux négociations de paix entre Allemagne et Grande-Bretagne, menée du côté nazi par Rudolf Hess, et qui s'achèvent par la signature d'un armistice le 12 mai 1941.

La suite des événements nous est donnée indirectement, par le récit-cadre qui ouvre le roman — attribué à un auteur de livres historiques grand public, Stuart Gratton, particulièrement intéressé par le 10 mai 1941. Nous y découvrons, via un assortiment de réflexions personnelles de Gratton, de lettres et de citations de livres, un monde où la paix séparée avec l'Angleterre a permis à l'Allemagne de vaincre la Russie et d'exiler les Juifs d'Europe à Madagascar, tandis que les USA attaquaient le Japon, et s'endormaient après leur victoire dans un isolationnisme rétrograde. Les carnets de Jack sont une uchronie par rapport au monde de Gratton, l'écrivain, et ceux de Joe, qu'on pourrait à première vue croire comme relevant de la réalité de Gratton, présentent avec celle-là quelques différences cruciales au niveau de l'histoire personnelle. Au point que j'en viens à penser qu'ils tiennent plutôt par rapport au monde de Gratton le rôle de l'uchronie dans cette uchronie qu'est pour lui le récit de Jack : l'exemple canonique de ce motif (l'œuvre de fiction dans la fiction rejoint le monde “réel”, avec quelques différences cruciales) est la Sauterelle pèse lourd, de Hawthorne Abendsen, dans le Maître du haut-château de Philip Dick.

Sauf qu'ici le “réel” en question est la réalité de Gratton, qui pour nous est déjà uchronique. Mais les divergences dans la réalité se glissent dans le texte à de multiples niveaux. Jack raconte sa vie en prenant pour point de départ son hospitalisation après la mission qui se termine par la chute de son appareil dans la Mer du Nord, et éprouve du mal, au début, à ordonner ses souvenirs. Joe, à partir de sa concussion, est victime d'“hallucinations lucides” qui le font décoller de la réalité avant un brusque retour… et dont la durée subjective peut être arbitrairement longue. On frise la chronolyse. Au point qu'au cours d'un entretien radiophonique récent3, Priest finissait par mélanger ses deux personnages — dont les initiales identiques invitent délibérément à la confusion.

À un niveau apparemment plus concret, Jack, en côtoyant les puissants, se rend compte que certains d'entre eux, pour assumer un emploi du temps démentiel, ou pour se protéger des menaces physiques, peuvent se faire remplacer par des doubles (une de ces hypothèses parfaitement raisonnables — voir le cas attesté de Saddam Hussein — et difficilement vérifiables qui relèvent de l'Histoire secrète, ce sous-genre de la spéculation littéraire qui localise des événements extraordinaires dans les failles de notre connaissance du passé).

Si bien que, au lieu d'une uchronie traditionnelle (description d'un univers alternatif, fruit d'un unique point de divergence située dans le passé de l'action du récit, dont la découverte et l'analyse sont souvent un des ressorts mineurs de l'œuvre), nous avons un livre qui tourne autour du pot-aux-roses de la divergence, et l'approche finalement dans l'enchaînement des événements qui le précèdent, plutôt que de ceux qui en découlent, évoqués à grands traits seulement.

Priest lui-même, au cours de l'entretien évoqué plus haut, disait que son livre se démarquait de l'uchronie classique par la multiplicité des divergences, qui s'étalent sur une période de six mois. Cet argument me paraît moins convaincant. Je donne ci-dessous une discussion plus détaillée de l'aspect uchronique du livre, qui déflore trop de surprises pour ne pas affecter le plaisir du lecteur. À lire après avoir lu le livre.

Le cœur de la Séparation est à rechercher dans le choix de deux jumeaux comme personnages. D'accord, Priest a été le père de deux jumeaux. Mais plus profondément, les jumeaux nourrissent notre interrogation spontanée sur la destinée : identiques au départ, ou en apparence, ils vont à un moment ou un autre suivre des chemins différents. Comme dans les divergences de l'uchronie, le déterminisme s'affronte au hasard, mais un dans un cadre qui laisse de côté autant la spéculation scientifique que l'Histoire du monde entier, pour se concentrer sur l'histoire de chacun. En ouvrant sous nos pas le gouffre du doute sur sa propre identité : si un autre a le même corps que moi, et que je ne suis même pas sûr de mes souvenirs… Après tout, la fiction n'a pas une obligation de réalisme, ni même de cohérence — pour la S.-F., la question est plus délicate. Lâchement, je l'évite ici.

En brouillant les cartes avec une maestria consommée, Priest renouvelle effectivement le genre de l'uchronie, sans cesser d'être fidèle à sa vision personnelle. Un livre auquel on ne pourra pas échapper.

Attention, révélations inopportunes si vous n'avez pas encore lu le livre !

On peut tenter de reconstituer un schéma uchronique cohérent au sein de la Séparation, qui reposerait sur deux divergences précises : la mort (ou disparition suivie d'amnésie ?) ou la survie de Joe Sawyer, le jumeau pacifiste, fin 1940 ; et, en supposant (Histoire secrète !) l'existence d'un double de Rudolf Hess qui se serait envolé en même temps que lui d'Allemagne pour donner le change à ses ennemis au sein du régime nazi, le fait que la chasse allemande abatte soit le vrai Hess (notre Histoire), soit sa doublure. Dans le premier cas, le “Hess” qui arrive en Grande Bretagne, un imposteur, n'a rien de substantiel à proposer, et finit sa vie à Spandau, prisonnier de sa supercherie autant que des Alliés. Dans le deuxième cas, le vrai Hess poursuit son vol vers Stockholm — et non vers l'Écosse —, où tout est prêt pour la signature solennelle d'un armistice qui laisse les mains libres à Hitler sur le front de l'Est, et conduit au départ du pouvoir de Winston Churchill, belliciste acharné. Un élément est crucial dans l'acceptation de ce dernier : un brillant discours pacifiste que lui tient Joe Sawyer lors d'une réunion à Londres avec des représentants de la Croix Rouge impliqués dans les négociations préliminaires. L'uchronie repose donc sur deux changements plutôt qu'un (entorse au principe d'économie), mais ces deux changements sont chacun minimes, bien dans la limite de ce que nous avons l'habitude de laisser aux mains d'un hasard aveugle.

Notes

  1. Bifrost 39, juillet 2005. C'était dans un restaurant à Toulouse, le 13 mai 2005.
  2. Les Extrêmes, autre roman de Christopher Priest…
  3. Le même jour que le précédent, en fait, mais cette fois-ci avec Thierry Loiseau, de la station Canal Sud, écoutable à Toulouse sur 92,2 MHz.