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Vous êtes ici : Quarante-Deux KWS Sommaire du nº 58 Alla periferia di Alphaville

Keep Watching the Skies! nº 58, novembre 2007

Valerio Evangelisti : Alla periferia di Alphaville : interventi sulla paraletteratura

rédactionnel partiellement inédit en français

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chronique par Éric Vial

La verve et la notoriété de Valerio Evangelisti font qu'un éditeur napolitain a eu la bonne idée de rassembler ses textes critiques. Il y a quelques années, mais comme on n'en a pas parlé alors en France à l'époque, on peut le faire ici. Il s'agit de ses écrits sur les paralittératures et sujets annexes, son travail antérieur d'historien n'étant pas pris en compte : il faudrait un ou deux “omnibus”. Le volume, ici, est plus modeste et était offert pour une somme devant avoisiner les dix euros. Vingt-trois textes, ou vingt-deux plus l'introduction inédite, ou vingt-quatre car un même titre en rassemble deux publiés dans deux supports différents. Bref, vingt-trois textes, dont six tirés de la revue de l'auteur, Carmilla, sept préfaces d'anthologies ou de romans d'autrui, deux parues en français et que les Italiens ont pu ainsi découvrir (l'introduction de Fragments d'un miroir brisé et un article du Monde diplomatique puis d'Europe). Ces textes sont reproduits tels quels, ce qui a autant d'avantages que d'inconvénients — on regrettera quelques répétitions… Et on y trouve de tout, ou beaucoup de choses. Pour s'en tenir aux plus longs : l'itinéraire d'un serial killer américain, l'univers de Lovecraft, les pires — donc les meilleurs — films de série Z, ceux d'Ed Wood. Pour les textes moins développés, mais toujours argumentés, on voit défiler l'Inquisition, Jean-Patrick Manchette, Nero Wolfe, Philip K. Dick, Harlan Ellison, Vittorio Curtoni, Cesare Battisti (comme auteur de polars). Plus d'autres textes, plus courts, ou plus généraux, sur et contre : la S.-F. française, la S.-F. italienne, la S.-F. en général seule littérature adéquate au présent, textes de défense et d'attaque contre les cuistres qui font profession de dénigrer le genre pour privilégier des sous-produits mainstream prétentieux n'apportant pas grand-chose, contre aussi nombre d'usages de la science (façon OGM), le FMI et autres traditionnelles têtes de Turc du Monde diplomatique déjà cité, etc. S'il n'y a pas que de la S.-F. là-dedans, elle est bien représentée, jusque dans ses marges, avec les romans du “colonel Durutti”, pseudonyme qui rassembla Yves Frémion et Emmanuel Jouanne, malgré Evangelisti qui me semble le confondre avec un auteur de polars quasi anagrammatique, Jaouen (p. 98).

Et on va trouver — on l'aura deviné — maints thèmes “évangélistiens”, qu'il s'agisse de critique ou de narration. Des choses sur l'intérêt même du “bas de gamme” littéraire s'il offre des idées — même si un autre texte nuance les attaques contre la littérature générale (p. 178) tout en méconnaissant peut-être certains de ses aspects et par exemple en semblant affirmer que la S.-F. a été la première à utiliser des noms de marques (p. 172-174). On va trouver aussi des commentaires sur le maximalisme thématique et le refus du minimalisme nombriliste. Sur la S.-F., moyen par lequel la science et la technologie sont intégrées aux rêves. Sur la technologie dilatant le travail ou l'activité rentable et lui faisant occuper tout le temps disponible car « aujourd'hui les activités récréatives, toutes basées sur la communication, étendent l'aire de la productivité au détriment du loisir et de la quantité de repos » (p. 120). Sur les qualités intellectuelles d'un « courant narratif qui a l'intelligence dans son patrimoine génétique » même si ces qualités se seraient « dernièrement atténuées un peu » (p. 137 : comme dirait une marionnette, « c'était mieux avant »). Sur la préférence à l'aventure intérieure par rapport aux technologies (p. 183). Sur des divinités féminines, libertaires et nocturnes. Tout cela renvoie aussi à l'œuvre de l'auteur.

On trouve d'autres réflexions sur la S.-F., susceptibles d'interloquer quelque peu le lecteur français. Comme celle qui mêle en vrac Bruss, Guieu, Richard-Bessières et… Carsac (p. 109), celle qui présente les textes de S.-F. des années 60 comme marqués par des sympathies d'extrême droite (p. 110 — c'est peut-être purement italien, mais même ainsi cela peut poser problème), ou celle qui présente feu Robert Sheckley comme tombé de la noble satire à la simple et facile pochade (p. 169).

Par ailleurs, et de façon paradoxale pour un auteur fort engagé à gauche, on trouve aussi des éléments fort traditionalistes. En particulier un discours des valeurs familiales et du rôle fondamental du père, contre une structure familiale réputée américaine et supposée caractérisée par « une mère envahissante et un père absent » (p. 64, 67) avec une sorte de fixation contre les familles monoparentales — pour des raisons non de facilité matérielle mais de principe quasi métaphysique (p. 68). En même temps, et d'une façon qui n'est qu'en apparence contradictoire, est souligné le rôle de la mère qui « tend naturellement à maintenir avec ses fils un rapport plus intime et protecteur » (ibid.) alors que le néolibéralisme serait « en train de lui arracher même cette ultime prérogative » (p. 68-69) et que le capitalisme serait en train de combattre « contre la maternité, dans toutes les parties du monde », affirmation supposée corroborée par la brièveté des congés de maternité aux États-Unis (p. 69) — argument qui laisse sceptique faute d'impliquer une évolution. À cette défense d'une forme spécifique de la famille, s'ajoute celle de l'Église catholique. Moins au second degré qu'on ne le supposerait chez le héraut de Nicola Eymerich. Il s'agit surtout de la condamnation de la boutique concurrente, le protestantisme, sur la base d'un digest du livre de Max Weber, l'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, cité et adapté de façon d'ailleurs fort intelligente en faisant aller la causalité de la société vers la religion et non de la religion vers la société, excellent réflexe d'historien qui change de mécanicismes bovins fort répandus (p. 58). Mais cela amène des commentaires selon lesquels la pauvreté serait tenue pour la « marque d'une faute » (p. 47), car « l'éthique puritaine et l'éthique capitaliste […] refusent conjointement les liens de causalité liés à la globalité sociale » (ibid.) pour imposer la « glorification du vainqueur » et un « anéantissement y compris moral du perdant » (p. 68). Ce modèle se serait imposé de sorte que « le mépris pour le perdant et le droit du chasseur sont désormais partagés sous toutes les latitudes » (p. 70) ce qui n'est peut-être pas faux pour le présent — quoique… — mais suppose une vision enchantée d'un passé qui aurait échappé au droit du plus fort. D'autant qu'une des conséquences de la supposée protestantisation généralisée serait l'apparition en Italie des serial killers, réputés inconnus avant, et liés au fait que l'éthique protestante aurait été imposée comme pensée unique (p. 70). Le dit protestantisme étant assez largement l'anglicanisme, quelles que soient les porosités entre high church et église de Rome ; ou plutôt, il semble que le protestantisme soit assimilé aux États-Unis mais au moins autant à l'Angleterre. Page 123, l'Italie est présentée comme « un pays voué — en réalité contraint par de précises volontés politiques — à l'anglophilie », phrase quelque peu énigmatique, se prêtant peut-être à la complotologie, supposant une continuité dans la longue durée, et renvoyant à une tradition d'anglophobie comparable à celle existant en France, entre tradition catholique et populisme, avec un pic à l'époque du fascisme.

Cet antiprotestantisme n'est en aucune façon sous-tendu par une lecture du monde matérialiste ou même rationalisante. Le discours est spiritualiste. Ce n'est pas ce à quoi l'on peut penser en premier quand il est regretté que la biologie prenne le pas sur la psychologie ou que la psychiatrie s'organicise (p. 64, 73, 85 ; resterait d'ailleurs à savoir si c'est une réalité, en distinguant la représentation intellectuelle, la médecine de ville et l'hospitalier lourd, et en voyant ce qui est remplacé par quoi), mais cela va dans le même sens. Dans le sens aussi de notations comme « corps, âme et esprit. une synthèse que les anciens avaient trouvée » (p. 75) ou de la critique de « la notion positiviste de progrès » (p. 147) voire d'un « nouveau matérialisme » (p. 75), Cela n'empêche pas de se méfier de dématérialisations, celle de l'internet (p. 119) ou celle qui fait « le pouvoir de l'argent abstrait » (p. 115), formule qui en France sentirait ses années 30. Et son catholicisme antérieur à Vatican 2. Catholicisme de combat que l'on retrouve dans l'affirmation selon laquelle les Lumières toléraient ou appuyaient « scandaleusement » l'esclavage (p. 78), ce qui pour la France me semble discutable, on renverra à des textes classiques, à commencer par celui où Montesquieu énumère des justifications de l'esclavage absurdes ou scandaleuses, produisant l'effet inverse sur toute personne normalement constituée. Et si l'on peut reprocher aux intellectuels des Lumières un manque de pugnacité, et pourquoi pas une complicité, cela vaudrait au moins autant pour toutes les “élites” du temps, clergé en tête. La même hostilité se lit, pour le second xxe siècle, à l'encontre du « milieu issu de Justice et Liberté » (p. 164), organisation antifasciste activiste libéral-socialiste ayant débouché sur un mouvement de Résistance intellectuel, et un éphémère parti à la Libération, le Parti d'Action voué aux gémonies avant sa disparition à la fin des années 40 par l'église de Rome comme libéral et maçonnique.

On pourrait ergoter sur d'autres points. Se demander par exemple si l'on peut parler de “guerre hallucinogène” à propos d'une propagande peu nouvelle, et si ce qui a été dit de Saddam ou de Milosevic était plus loin de la réalité que ce qui l'était en 1914 des Allemands supposés couper les mains des enfants — il y a eu en tout état de cause plus de cadavres kurdes que de mains coupées. Ou de réfléchir sur le rôle des chefs, ce qui a quelques rapports avec la façon de raconter l'histoire mais aussi avec le statut du héros de S.-F. : d'accord pour stigmatiser « la commode petite fable du chef (le pape ou Staline, Mussolini ou Hitler) qui ignore l'action d'exécutants trop zélés [et qui] revient continuellement dans la vulgarisation historique la plus médiocre » (p. 84), mais on est en droit de se demander si la polarisation sur un chef n'est pas un remarquable moyen d'exonérer les autres de toute responsabilité… nier la banalité du mal — qui n'est en aucun cas sa banalisation — fait courir un risque d'anesthésie des consciences. On pourrait ajouter, dans un tout autre genre, la question de savoir si le factuel de CNN est réellement inutilisable parce que la chaîne ne fournit pas les antécédents, les analyses et les réflexions (p. 121) ou si ces éléments ne constituent pas un filtre supplémentaire s'ajoutant au choix inéluctable des informations, auxquelles chacun peut par ailleurs appliquer sa mémoire et sa jugeotte. Mais il s'agirait de discussions fort périphériques. Le point le plus important, très réitéré, réside dans la réélaboration d'une culture catholique plus benoiseizienne ou panzercardinalesque que post-conciliaire ou youkadi-youkadienne, servant de base tout à la fois à des condamnations de ce qui lui est étranger et à un rejet d'elle-même, dans une véritable lutte contre soi-même. Cela rappellera peut-être des déclarations de Valerio Evangelisti, à propos de la personnalité schizoïde, de l'ambiguïté de bon et du mauvais, de celle de Nicolas Eymerich : en d'autres temps, on aurait parlé de dialectique.

On peut y ajouter autre chose : la nostalgie d'un passé proche. Une partie de la S.-F. vit le présent comme une uchronie ratée, un monde qui a mal bifurqué, quelque part entre la fin des années 60 et le début des années 70, entre l'arrivée de Nixon à la Maison Blanche et la crise économique. Un monde qui a renié les promesses des années immédiatement antérieures, promesses technologiques (la conquête de l'espace, en particulier), sociales/sociétales (même si ce n'est pas sur ce plan que la régression est la plus caractérisée), ou économiques (la prospérité fordienne assez largement partagée du moins sous nos latitudes). C'est manifeste par exemple chez Spinrad. Et chez Valerio Evangelisti, avec une nostalgie d'un passé non pas révolu, mais relativement proche, et de ses promesses. D'où des commentaires sur « l'extinction de l'Amérique rebelle de la seconde moitié des années soixante » (p. 170) ou sur un supposé « retour plus ou moins forcé à un conformisme de masse, instillé surtout aux jeunes générations » (p. 126), mais aussi une identification implicite à Lovecraft, dont il est certes admis que certains textes sont « franchement odieux » (p. 145) mais qui représente une alternative à ce qui nous est donné pour la rationalité — et qui relève souvent de la voodoo economy et des vaticinations intéressées de gourous variés. En effet son œuvre « ne pouvait être conçue dans les années de la science triomphante » (p. 143) ce qui est d'ailleurs assez discutable — ne serait-ce que parce qu'il est difficile de définir ces “années de la science triomphante”. Et surtout, il est présenté comme non-traditionaliste, au prétexte qu'il ne fait pas l'éloge d'un passé lointain au contraire tout aussi effrayant que le futur, mais du présent et d'un passé proche, seuls à offrir quelque stabilité (p. 142), ce qui fait affirmer qu'il n'était pas réactionnaire. Le passé proche en question pourrait être bien plus celui d'Evangelisti et le nôtre que celui d'HPL : on retrouve les alentours de 1970. Et une contestation englobant aussi, bien entendu, les PC devenus — mais à quelle date ? — « une grotesque caricature de la société bourgeoise, ou peut-être de ce qu'elle a de pire » (p. 147), tout comme les Brigades Rouges liées à une orthodoxie anti-spontanéiste (p. 186). On ne peut qu'approuver mais aussi constater le court-circuit entre les simplifications libertaires et anti-institutionnelles de ce discours, d'un côté, et ce qui a été indiqué plus haut et concerne la traduction politique des choix du catholicisme…

Mais après tout, c'est l'exploration des contradictions, des failles, des complexités, qui fait l'intérêt de quoi que ce soit, et en particulier des écrits de Valerio Evangelisti. Dont on peut regretter d'ailleurs qu'ils se fassent rares, côté Eymerich ou côté Pantera, mais ceci est une autre histoire.