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Vous êtes ici : Quarante-Deux KWS Sommaire du nº 18 le Samouraï virtuel

Keep Watching the Skies! nº 18, avril 1996

Neal Stephenson : le Samouraï virtuel

(Snow crash)

roman de Science-Fiction ~ chroniqué par Pascal J. Thomas

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L'avenir ne sera ni radieux ni apocalyptique. Seulement ridicule. Le Samouraï virtuel, qui vend fort bien aux USA sa vision d'un avenir en-dessous de tout, s'est déjà, par la bande, taillé une réputation hors SF. Le 10 juillet 1995, paraissait dans le courrier des lecteurs du très sérieux The Economist la missive quelque peu vexée d'un certain Neal Stephenson à propos d'un article de la revue qui glissait « a recent science fiction novel suggests that one day America will be competitive in only three things : software, movies and the delivery of pizzas ». Non seulement la paraphrase émoussait le punch de la citation d'origine [1], mais encore ni titre dudit roman ni nom de l'écrivain n'étaient cités.

Stephenson surmontera l'irritation que peut lui causer le mépris de l'Economist — ses droits d'auteur devraient lui fournir une consolation méritée.

Ce roman mérite d'être ouvert ne serait-ce que pour son premier chapitre, qui expose, en long, en large et en détail, l'éthique du Deliverator — mot forgé à partir, bien entendu, de "Terminator", mais aussi de "delivery", "livraison". Dès l'abord de ce simple mot-valise, la collision entre le tragique et le prosaïque vous prépare au rire [2]. Après ça, on n'est pas surpris d'apprendre que le Deliverator, avec ses armes du dernier cri technologique, sa voiture blindée ultra-rapide, et sa combinaison de protection à toute épreuve, a pour seule fonction… d'amener sa pizza au client en moins de trente minutes. Et que la pizza en question est fabriquée sous les auspices de la Mafia, qui n'hésite pas, pour garantir ses promesses commerciales (« chez vous en moins de trente minutes, ou gratuite »), à faire livrer le produit dans des boîtes qui en excèdent largement la valeur, et à faire contrôler le tout par hélicoptère.

La SF, nous dit Delany, procède en prenant le langage au pied de la lettre. L'humour aussi, et on sent que Stephenson nous convie à une vaste rigolade — dans laquelle la Mafia jouera le rôle des braves types, et sauvera le monde avec l'aide d'un programmeur solitaire et féru d'arts martiaux (passe encore) et d'une adolescente virtuose de la planche à roulettes. Je m'évanouis. Et ça va durer 450 pages !?

Oui.

Et pourtant, on ne s'ennuie pas. Le Deliverator, qui porte en fait le nom purement fonctionnel de Hiro Protagonist (se prononce à peu près comme hero protagonist, bref, l'auteur ne s'est pas fatigué pour nommer son personnage) va bien entendu abandonner assez vite la restauration rapide pour revenir à ses premières amours (hum), à savoir le bidouillage informatique, la moto, et la bagarre à coups d'épées de samouraï — en virtuel, ou en réel. Stephenson relance de temps en temps l'intérêt du lecteur avec des apartés sur les plans de carrière des jeunes cadres dynamiques de la Mafia, ou les mémos détaillant les réglementations gouvernementales sur l'achat groupé de papier hygiénique dans les bureaux de l'Etat Fédéral (ou du moins ce qu'il en reste).

Le Samouraï virtuel n'est pas la première œuvre de SF à décrire le dépérissement de l'Etat sous les coups du capitalisme (une perspective qui ferait se retourner Karl Marx dans sa tombe, et paraît pourtant plus vraisemblable et donc plus inquiétante que sa contrepartie anarco-socialiste). Il doit être le premier à l'imaginer sous les couleurs de la forme la plus minable du commerce moderne : les chaînes franchisées. Plus d'Etat, mais plus de villes non plus à proprement parler dans la Californie du Sud où se déroule l'intrigue : les enseignes lumineuses gigantesques qui se disputent aujourd'hui le regard des automobilistes prisonniers des freeways se sont fondues dans une lueur jaune blafard marquant la présence des concentrations humaines, le loglo (logo-glow). Les quartiers se sont organisées en burbclaves (suburb-enclaves), les routes elles-mêmes sont privatisées et leurs carrefours des zones de conflit. Armée, police et justice sont privatisées (pour un procès pas cher, choisissez Judge Bob's Judicial System !). Finalement, on comprend que la Mafia passe pour un havre de paix…

Avec un cadre pareil, un roman n'a guère besoin d'intrigue. Et il s'en passe… en apparence, pendant une bonne première moitié. Disons plutôt que la foule de péripéties qui se déroulent, la rencontre de Hiro avec YT, une messagère adolescente qui accomplit ses missions en planche à roulettes, accrochée à des automobiles (et tant pis pour la vraisemblance), les scènes d'ambiance avec son co-locataire Vitaly (de Vitaly Chernobyl and the Meltdowns, le groupe à la mode), les premiers méfaits de Raven, le motard thermonucléaire, tout cela se fond en un bruit blanc qui témoigne surtout de l'inventivité délirante de l'auteur.

Mais plaisanteries et idées de SF jaillissent, en dernière analyse, de la même source dans l'esprit humain, et Neal Stephenson démontre vers la moitié du roman que ses capacités d'invention peuvent s'appliquer aux thèmes cosmiques et épistémologiques qui font les délices des fans de SF endurcis. Pour ne pas tout déflorer, disons que la drogue mystérieuse vendue dans la Réalité Virtuelle sous le nom de Snow Crash — littéralement, Plantage Neigeux (d'après l'état de l'écran de l'ordinateur après coup) — est la clé d'une similitude entre la programmation des machines, des esprits humains, et de l'ADN de nos cellules, qui nous fait remonter jusqu'à la religion sumérienne dans un vertigineux melting pot d'informatique, de théorie du comportement et de biologie. Je ne sais pas si c'est scientifiquement fondé, mais c'est bougrement original et plutôt bien documenté. Surtout en ce qui concerne l'histoire religieuse du Proche Orient.

Après ça, qu'il y ait un méchant qui soit une combinaison de télévangéliste, de Ross Perot, et de L. Ron Hubbard ; que ses séides se recrutent parmi les débris du gouvernement américain, tandis que les forces du bien soient la Mafia alliée à une chaîne de franchises se réclamant du nom de Hong Kong, aidés par les hackers du monde entier ; que les boat people reviennent sous forme d'une flotille plus dantesque encore que celles imaginées par David Brin dans Terre ; tout cela n'est que cerise sur le gâteau, décoration pour nous faire oublier que, comme le dit l'auteur lui-même page 305 de l'édition poche Bantam, « after that, it's just a chase scene ». Stephenson, à ce point du livre, se sent assez sûr d'avoir accroché son monde pour faire étalage d'un brin de cynisme.

Effectivement, j'aurais parfois eu envie de demander à Stephenson de cut to the chase, de cesser de tourner autour du pot pour en venir au fait. Sa longueur est le défaut principal du livre. La longueur, et les variations de ton qu'elle entraîne parce qu'on ne peut se permettre de plaisanter à jet continu — et, au détour de péripéties qui se veulent un peu plus sérieuses, le lecteur peut réfléchir à l'absurdité totale de prémisses comme celle de la Cosa Nostra Pizza ou de la sous-culture des messagers avec leurs planches à roulettes accrochées à des voitures sur l'autoroute.

Pourtant, le livre fourmille d'observations pertinentes. Par exemple, la réalité virtuelle construite par l'auteur m'a d'abord frappé par sa pauvreté, sa trop grande proximité avec le monde réel — une Rue interminable le long de laquelle il faut se déplacer en employant des trains ou des motos, des bâtiments reproduisant une sorte de Manhattan artificiel… Ce n'est pourtant pas absurde : les outils conçus par les humains, qui doivent s'adapter à la forme humaine et aux habitudes mentales que nous avons prises, n'évoluent que lentement, et retombent souvent sur des formes anciennes. Et de fait, Stephenson revendique dans une post-face l'influence de projets de réalité virtuelle circulant déjà dans la communauté informatique.

Autre point positif : le rôle des Asiatiques dans ce livre qui, loin des clichés qui s'attachent à eux quand l'exotisme est recherché, est conforme à leur position dans la Californie actuelle — celle de surdoués qui jouent le jeu de la société américaine, tout en rejetant la violence. Hiro lui-même, avec ses épées de samouraï, n'idéalise jamais le Japon. Revers de la médaille de cette intégration réussie, d'autres communautés migrantes — comme les Tadjiks, inconnus dans la Californie d'aujourd'hui, ou surtout les masses pouilleuses de boat people du Raft, avides d'atterrissage sur la prospère Côte Ouest — sont décrites sans aménité.

Dernière et agréable originalité du livre, le tandem qui mène l'action, Hiro/YT, quoique “partners”, ne deviendront jamais amoureux, menant chacun de son côté leurs affaires amoureuses (plus ou moins bien venues, au demeurant). Qu'une femme jeune et mignonne tienne un tel rôle dans un livre sans jamais devenir objet du désir du protagoniste, voilà qui est un grand pas vers une conception plus raisonnable du rôle social du sexe d'une personne (que l'on souhaiterait aussi minime que possible, et nous en sommes loin aujourd'hui !).

Notes

[1] “Y'know what ? There's only four things we do better than anyone else
music
movies
microcode (software)
high-speed pizza delivery”
(Snow crash, p. 2 de l'édition de poche Bantam Spectra, mai 1993).

[2] Notons que la traduction française, avec le terme de “Dépêcheur”, rate totalement cet effet. Une fois de plus, la traduction, en dépit de ses meilleurs efforts, se révèle un humoricide radical, et je ne saurais trop vous conseiller, si vous le pouvez, de vous procurer le texte original de ce roman.