Chroniques de Philippe Curval

Serge Lehman : Aucune étoile aussi lointaine

roman de Science-Fiction, 1998

chronique par Philippe Curval, 1998

par ailleurs :
Cosmogonautes

Une nouvelle collection chez J'ai lu : "Millénaires". Syndrome des temps mêlés, celle-ci publie sous une présentation plutôt alléchante deux romans britanniques, l'un de Fantastique moderne, Psychoville de Christopher Fowler, et Neverwhere de Neil Gaiman, plus inspiré par la Fantasy. Ceux-ci simultanément avec un space opera de Serge Lehman, Aucune étoile aussi lointaine. Sans être un puriste — au contraire, je me réjouis de constater que les littératures “parallèles qui se rejoignent à l'infini” prolifèrent —, ma préférence ira à ce dernier. La Science-Fiction est mon verre de vin. Ce qu'illustre très justement la citation du dictionnaire Larive et Fleury : « Le Vin est le lait du vieillard. ». Or le vieillard est l'avenir de l'Homme.

Depuis son premier roman, la Guerre des sept minutes en tant que Don Hérial, Lehman tente de construire son œuvre, comme tant d'autres auteurs de SF avant lui, autour d'une histoire personnelle du futur, soigneusement élaborée dans sa totalité. Chaque opus s'insère dans la continuité chronologique de sa construction mentale. L'émotion de l'écrivain naît alors du vaste projet qu'il porte, auquel il a voué son œuvre, ce que ne ressent pas nécessairement le lecteur ordinaire, dont la perception prospectiviste est plus limitée.

D'ailleurs, lier entre eux les différents chapitres d'une cosmogonie autodidacte, en accumulant des références à d'autres périodes du même continuum historique, oblige à des exercices périlleux qui nuisent à la pure écriture des ouvrages spéculatifs.

Cela posé, il serait dommage de ne pas s'embarquer avec Lehman à bord de l'Anubis, astronef intelligent qui appartenait (ou à qui appartenait) le grand-père du jeune Arkadih. Vaisseau en veilleuse au cœur d'une île de terre, en attendant de ressusciter le naute qui sommeillait en l'adolescent. L'enjeu du voyage est vaste. À l'heure où la Voie met en communication instantanée tous les mondes de l'Omnium, il s'agit, pour l'adolescent de Murmank, de démontrer que cette profession en perte de vitesse est la seule capable de s'opposer aux sourdes menées de l'Avatar, structure fossile de l'univers, qui l'inventa à partir du vide.

L'originalité du récit, qui alterne fables et commentaires, fragments de mystère délicieux, chants et récitatifs comme dans tout opéra, mérite qu'on s'y attache. À travers des décors grandioses et singuliers, tels les plans fixes d'une fresque médiévale, que dévoile et qu'anime un à un Lehman pour définir des séquences et établir le sens de son projet, l'esprit s'envole au cœur de la singularité spatiale.

D'où l'expressivité méditative de ce roman, où chacun en somme, Humains et créatures baroques, jusqu'à la créature suprême par ses sbires interposés, s'interrogent sur le sens de l'identité.

Philippe Curval → Magazine littéraire, nº 370, novembre 1998

Anita Torres : la Science-Fiction française : auteurs et amateurs d'un genre littéraire

essai, 1997

chronique par Philippe Curval, 1998

par ailleurs :

Littérature de l'“ailleurs et du demain” ou “ailleurs et demain” de la littérature, telle est la question que semble poser Anita Torres avec une fausse innocence dans la Science-Fiction française, plus humblement sous-titré : auteurs et amateurs d'un genre littéraire. Au-delà des aperçus sociologiques et paralittéraires de l'ouvrage qui ne débouchent résolument sur rien, ce qui vaut ici, c'est une accumulation de témoignages vivants, recueillis auprès des écrivains, des critiques, des éditeurs, des fans. Pour ceux qui s'intéressent à la SF française, l'absence de méthodologie qui préside à l'ensemble favorise l'appréhension de son histoire. En tant que témoin et protagoniste, je dois avouer que l'exquis mélange de sincérité active et de mauvaise foi passive qu'expriment les réponses au questionnaire d'Anita Torres, aussi bien que les citations d'entretiens, traduisent mieux que n'aurait su le faire un polar les “guerres du milieu” des époques successives. Un demi-siècle de combats fertiles — en terme de production —, dont la pugnacité et les errements méritaient certes d'être soulignés.

Ce qui manque cruellement, hélas ! à la thèse d'Anita Torres, c'est une connaissance “littéraire” du corpus que son livre est censé décrire. Durant sa psychanalyse, le sujet est absent du divan.

Philippe Curval → Magazine littéraire, nº 370, novembre 1998

Dan Simmons : l'Éveil d'Endymion

(the Rise of Endymion, 1997)

roman de Science-Fiction

chronique par Philippe Curval, 1998

par ailleurs :

Enfin, côté grosses pointures, je voudrais signaler la parution de l'Éveil d'Endymion, dernier volume de la tétralogie de Dan Simmons. Ceux qu'enchanta Hypérion par sa virtuosité stylistique, son travail subtil sur le renouvellement des stéréotypes, verront combler leurs souhaits. Sept cents pages en petits caractères qui renouent à une vitesse ultra luminique avec les grandes sagas de la SF.

Philippe Curval → Magazine littéraire, nº 370, novembre 1998

Kim Stanley Robinson : S.O.S. Antarctica

(Antarctica, 1997)

roman de Science-Fiction

chronique par Philippe Curval, 1998

par ailleurs :

Par contre, Kim Stanley Robinson, dont la trilogie Mars la rouge, la verte, la bleue s'impose comme l'une des œuvres majeures de ces cinq dernières années, déçoit avec son S.O.S. Antartica. Comme l'insinue le prière d'insérer : « Ce roman s'appuie sur une documentation tellement solide qu'on en oublie qu'il se déroule au siècle prochain. ».

Philippe Curval → Magazine littéraire, nº 370, novembre 1998