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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Stan Barets : le Science-Fictionnaire

dictionnaire encyclopédique en deux tomes, 1994

par ailleurs :

Science-Fictionnaire

Quinze ans après sa première édition, il faut saluer avec un réel plaisir la transformation de l'ancien Catalogue des âmes et cycles de la SF en ouvrage de bibliothèque, sous le titre du Science-Fictionnaire. L'auteur, Stan Barets, s'y livre à un savant fondu enchaîné avec l'époque où s'achève l'Encyclopédie de l'utopie, des voyages extraordinaires et de la science fiction de Pierre Versins. C'est dire qu'il ne s'agit pas d'y quérir des informations sur Achille Eyraud et Jacques Fabien, auteurs respectifs de Voyage à Vénus et Paris en songe, dans les années 1860. La Science-Fiction dont on parle ici est résolument tournée vers son futur.

Si les deux ouvrages évoquent en termes bienveillants et sur un texte d'une longueur similaire E.E. “Doc” Smith, l'inventeur présumé du space opera, J.G. Ballard passe d'une demi-colonne dans le “Versins” à 8 pages dans le “Barets”, et Philip K. Dick d'une colonne à 13 pages. Quant aux cyberpunks, si le premier ne les mentionne pas, c'est qu'en 1972, date de sa parution, ils n'existaient pas. L'Encyclopédie de Pierre Versins, qui remonte aux origines, comporte environ 3 millions de signes. Celle de Stan Barets en accumule seulement 1 million, sur une période de cinquante ans. On pourrait plaider qu'avant la date officielle de sa création, l'encyclopédiste rassemblait selon son plaisir ce qu'il jugeait bon d'appartenir à la Science-Fiction. Oui, mais avec l'inflation commerciale qui a suivi l'apparition de la SF, des éditeurs sans scrupules bradent sous ce label, et surtout ceux qu'on y assimile frauduleusement, tous les fantasmes nauséabonds des tâcherons de l'écriture. Aujourd'hui, fouiller à l'étal des collections n'est pas une tâche très propre.

Le concept intéressant du Science-Fictionnaire repose sur sa séparation en deux parties. Dans la première, les inconditionnels du genre pourront lire avec compulsion les bio- et bibliographies des auteurs qui relèvent de leur admiration. Les curieux qui tiennent la SF dans un injuste mépris verront qu'ils négligent une part considérable de la littérature contemporaine. De Douglas Adams à Roger Zelazny, le gotha des écrivains qui ont apporté leur talent au genre y est recensé, à travers 250 biographies et 2 000 romans.

À l'opposé d'un travail d'universitaire, celui de Barets s'appuie sur la lecture des textes plus que sur les exégèses, sur leur valeur spéculative plus que sur leur synthèse. C'est dire qu'il ne se base pas sur une échelle de Richter hypothétique, qualifiant les romans de force 1 à 7, pour établir des bilans définitifs. En partant d'un principe relativiste, son effort porte sur la valorisation des auteurs méconnus, comme au toilettage de ceux qui brillent excessivement. Donc, pas d'étude exhaustive réservée à de savants décortiqueurs du sens, pas de “brasier ardent” à l'usage de quelques illuminés frénétiques, plutôt un “activateur de compost” où chacun puisera son engrais naturel pour se cultiver.

Dans la seconde partie, les néophytes pourront, à l'aide de mots-clef, parcourir les méandres du fleuve Science-Fiction sans risquer de s'y noyer. Balayée à travers ses thèmes spécifiques, cette littérature ouvre les richesses de son champ intellectuel. Le plus scrupuleux des fanatiques ne découvrira aucun manque fondamental dans ces listes et ces définitions établies avec soin, où la légitimité des œuvres novatrices est mise en valeur. L'improvisation, les réticences et les passions, qui avaient présidé à l'élaboration des premières versions de l'Encyclopédie cèdent le pas au réel désir d'informer objectivement.

Le Science-Fictionnaire propose enfin un manuel de référence pratique où chacun puisera à rêver ce que serait le monde actuel si la SF n'existait pas.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 322, juin 1994

Lafcadio Mortimer : Miqué ou les Oreilles de Dieu

essai pansémiotique, 1993

par ailleurs :

Dans un genre totalement fondu et beaucoup plus métaphysique, ne manquez pas Miqué ou les Oreilles de Dieu de Lafcadio Mortimer. Cet ouvrage fondamental de la Pansémiotique, théorie selon laquelle « tout dans le cosmos est un signe », démontre sans ambages en 150 courtes pages que le portrait-robot de Dieu a le visage de Mickey. Puisant aux racines du symbole graphique, Lafcadio Mortimer prouve avec un humour impavide joint à une rigoureuse démence scientifique, que les premières traces de la révélation sont inscrites sur la pyramide de (Miké)rinos. Partant de là, grâce à des associations sémantiques dignes de Jean-Pierre Brisset, il révèle à travers le plan de Mycènes, une fresque romaine à Sousse, le plan des jardins de Versailles, la famille de Marcel Duchamp, etc., comment le triscèle sacré flamboie sur notre monde et sur la France jusqu'à sa consécration à Marne-la-Vallée. Appliquez la dialectique de l'absurde de Pierre Dac aux techniques de l'Oulipo, vous aurez une faible idée du plaisir qui vous attend à découvrir la Pansémiotique.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 322, juin 1994