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Vous êtes ici : Quarante-Deux Récits de l'espace Michel Jeury la Fête…

Michel Jeury : la Conspiration des Trois-Noms

Intégrale des nouvelles

la Fête du changement

La convivialité sera l'œuvre exclusive de personnes utilisant un outillage effectivement contrôlé. Les mercenaires de l'impérialisme peuvent empoisonner ou détruire une société conviviale ; ils ne peuvent pas la conquérir.

Ivan Illich

la Conviviabilité

Il est venu un temps nouveau
Toutes les bêtes changent de peau

(Chanson enfantine, folklore languedocien)

Sol Vali de Natilondia entrait pour la première fois dans le palais de la reine Altaïriae.

Pour la première fois de sa vie. Il riait comme un enfant. Je suis un drôle de type ! Mais ce n'était pas une excuse. Par le grand Ogoun ! Il avait toujours été un homme très occupé, un petit homme occupé, affairé, fébrile, courant sans cesse d'un côté ou de l'autre, pris par cent travaux et mille projets. Chercheur de choses de nature, de tempérament, de vocation. Ramasseur dans le désert, nettoyeur, récupérateur, mendiant, collecteur, recruteur — il avait exercé et continuait d'exercer à l'occasion toutes les activités offertes à un bon chercheur. Une vocation solide. Trop solide, par Alta ! Car elle l'avait peut-être empêché de changer, comme tout habitant des Ondia doit le faire après trente ans, s'il est normal. Sol en aurait bientôt quarante.

Quarante ans moins deux jours, pour être exact, et toujours dans la peau de Sol Vali, chercheur de choses ! Taré, voilà, je suis taré… Il était allé trois fois à la fête du changement, sans y croire, car il n'avait perçu aucun signe annonciateur : Cileboa, Abodocaru et Sadyal — et il était revenu à Natilondia pareil à lui-même, inchangé. Il avait quarante ans… J'ai quarante ans et il faut que j'en sorte ! Quarante ans moins deux jours mais ça ne faisait pas une grosse différence. Voire. Ces deux jours seront peut-être les plus importants de ma vie. À moi de jouer. Oui, je dois changer tout de suite sous peine de connaître un destin pire que la mort. C'est pourquoi j'ai demandé audience à la Reine. J'ai le droit. Et ma Reine peut tout ! Enfin, on verra… Il n'y croyait pas trop mais il avait tellement besoin d'espoir.

« Sol Vali, impasse Bolondi, quartier du Soleil-Bleu, Natilondia-Sud. » dit-il à la charmante gardienne qui l'avait accueilli et qui ne lui demandait rien — mais il avait tellement besoin de parler de lui. Puis il éclata de rire, sans raison, ou peut-être parce que la fille était jolie dans son lati jaune, légèrement translucide, parce qu'il allait voir la Reine et se sentait revivre. Il était prêt à changer. Il n'avait eu aucun signe, il devait se l'avouer, mais il était prêt pour une nouvelle vocation : il serait décideur à Teatriondia. À Natilondia, ville d'ordre et d'action, on trouvait presque trop de décideurs. À Teatriondia, ville du jeu, du rêve et du plaisir, au contraire, on en manquait. Il servirait la reine Yemena d'une façon ou d'une autre. Il dirait : oui, non, c'est ainsi, je le veux, j'ai décidé. Et quand Ogoun y sera, on fera comme j'ai décidé !

Si la Reine le voulait. Et si elle le pouvait… Il pensa : Bien sûr qu'elle le peut, imbécile sans foi ni loi ! Et il se sentit heureux. Il considéra avec une admiration bienveillante le grand hall du palais royal : une longue salle éclairée par les nombreux lumiducs qui s'ouvraient entre les arcades, avec des miroirs solaires, des bassins, des tapis, des fresques, des statues d'hommes et de femmes nus éparpillées tout autour des bassins et le long des galeries. La foule se pressait, mêlée aux dévoués de la Reine et aux gardiennes du palais. Tous ces gens voulaient-ils voir Altaïriae ? Avaient-ils demandé une audience ? Par Awa, si elle reçoit la moitié du peuple aujourd'hui, je n'ai aucune chance ! Comment une souveraine aussi sollicitée pourrait-elle accorder toute l'attention qu'il méritait au cas de Sol Vali, l'homme qui ne changeait pas ? J'aurais dû me renseigner mieux ou peut-être m'y prendre d'une autre façon.

On l'avait laissé entrer avec une facilité surprenante, et maintenant il était perdu dans la cohue. Perdu et heureux. Il se mit à rire. Cherche la Reine, Sol ! Tu es un bon chercheur, tu devrais la trouver avant n'importe qui… Ah oui, tu es moins à l'aise que dans le désert de Tilesi ou à la grande déchetterie de Nobana. Ma Reine, je ne suis plus bon à rien. Il faut que je change, et vite ! Si seulement je voyais un aidant ou une aidante, je lui demanderais… de m'aider ! La plaisanterie — si fine — le fit rire une fois de plus.

« Je suis une aidante du palais. » dit une fille blonde vêtue d'une dalma bleue, comme on en voit dans les contes de fées. « Tu as l'air perdu ici. Je peux t'aider ? »

C'est cela qui est merveilleux avec les aidants : ils savent toujours quand vous avez besoin d'eux et ils volent à votre secours dès que vous avez formé votre désir dans le secret de votre cœur.

— « Je m'appelle Sol Vali. » dit-il allégrement. « J'ai demandé une audience et je viens de perdre la gardienne qui me guidait.

— Je m'appelle Belxan Azaouad. » dit la jeune femme. « Je m'occupe d'aider les demandeurs d'audience. »

Sol Vali partit d'un rire un peu niais. « Ah, ça tombe bien. C'est ce qui est merveilleux dans notre merveilleux Variana : tout tombe toujours bien. » C'est vrai, pensa-t-il avec satisfaction, que je suis d'un bon naturel. Il ajouta gravement : « Je suis un pauvre chercheur de choses et je n'avais jamais mis les pieds au palais avant ce jour. »

Belxan haussa les épaules.

— « Pauvre ! Je ne vois pas en quoi tu serais plus pauvre que moi, que la Reine, l'Alasimoun ou le plus grand sage d'Uderna. Tu es de Natilondia ; tu es dont aussi riche que n'importe qui. Viens t'asseoir. On va parler de toi. Beaucoup de demandeurs d'audience préfèrent attendre un tirage au sort, mais je ne pense pas que ça soit bien pour toi. La Reine a pas mal de soucis en ce moment. On a reçu de mauvaises nouvelles du Sudjasan…

— La guerre ? »

Belxan approuva d'un signe de tête.

— « La deuxième armée de Torogoun a avancé de plus d'un kilomètre.

— Le désert est grand. » dit Sol.

— « Mais il n'est pas infini. Heureusement, le général Alasimoun prépare une grande contre-attaque. Je crois que la Reine va être obligée de demander des volontaires pour envoyer des renforts dans le Sud. »

Un nuage couvrit le ciel au-dessus de la ville. Les bouches de lumière des lumiducs pâlirent brusquement et cessèrent de rayonner la lumière solaire dans la salle souterraine où une douce pénombre s'étendit.

Belxan prit le bras de Sol et le conduisit à travers la foule. Ils traversèrent un groupe de prêcheurs de la Parole océane, contournèrent un cercle de jongleurs, évitèrent une troupe de jeunes gens en train de jouer un drama, croisèrent des soldats de l'armée Alasimoun en tenue du désert. Les gardiennes aux cuisses nues virevoltaient entre les arcades, envoyaient des baisers ou esquissaient de grands gestes impératifs. Que de monde dans ton palais, ô ma Reine ! Belxan conduisit Sol vers un recoin sombre où un grand oiseau de toile battait mécaniquement des ailes au-dessus d'une bouche d'air, créant une oasis de fraîcheur apparemment ignorée des demandeurs d'audience qui s'entassaient tous au milieu du hall. L'aidante et le chercheur purent s'asseoir tranquillement sur des coussins de velours. Ils étaient seuls.

Belxan prit la main de sol.

« Es-tu heureux, mon ami ? » demanda-t-elle en souriant.

Le commandant Boeroe Urugalo se tenait debout, face aux dunes, les mains dans les poches de son jabarouge. Le “toboggan sacré du démon Ogoun”, sorte d'aurore rosâtre, s'enroulait autour du soleil couchant. Sa base rejoignait, un peu au-dessous de l'horizon, le mirage géant que Boeroe avait composé pour la dernière fois entre Obad Toweï et l'avant-garde de la deuxième armée de Torogoun. Torogoun dont le nom signifiait le démon sur la terre. C'était un beau mirage : un vaste bras de mer, peuplé de poissons carnivores gigantesques. Il serait particulièrement impressionnant pendant la nuit, sous la lumière froide de la pleine lune. À l'aube, les rêveurs de Torogoun l'anéantiraient sans doute, mais Boeroe serait déjà sur le chemin de Natilondia. La guerre était finie pour lui. Il quittait l'armée Alasimoun, à jamais peut-être. Il rentrait chez lui, dans sa ville, avant de repartir pour Cileboa où se tenait en permanence une grande fête du changement. Les signes se précipitaient. Dans quelques semaines, le rêveur Boeroe aurait fait place à Dieu sait qui. Le “commandant” Urugalo, créateur de mirages militaires, disparaîtrait pour toujours. Il n'était qu'un mirage lui-même. Boeroe le savait. Il avait été dans la première saison de sa vie un grand connaisseur. Il avait étudié la vie du Fondateur, Oslobo Maslorovo. Il savait toute la vérité sur la société du Variana et sur la guerre du Sudjasan. Commandant Boeroe Urugalo, major Djisana Adjmer, général Alasimoun… Il n'y avait ni commandant, ni major, ni général parce qu'il n'y avait pas de guerre ! Parce que Torogoun, le démon sur la terre, qui menaçait depuis des dizaines et des dizaines d'années les frontières sud du Variana, n'était qu'une création — la plus admirable — d'Oslobo Maslorovo. Et l'Alasimoun, un porteur de masque ou un joueur de rôle venu de Teatriondia et que remplacerait peut-être un meneur de jeu ou un prêcheur de parole de Natilondia, lorsque le temps du changement serait venu pour lui… Boeroe était encore pour quelques jours un rêveur, un poète, un chanteur du ciel, un créateur de mirages-dieux. Et la jolie Djisana Adjmer, qui allait lui succéder au quartier général d'Obad Toweï, était une rêveuse, porteuse de masque et montreuse de signes envoyée par la reine Yemena. Une fille sensuelle et géniale, disait-on d'elle. Comme Yemena. Peut-être était-elle la future Yemena de Teatriondia.

Boeroe Urugalo regardait le ciel et le désert qui se renvoyaient comme deux miroirs ennemis une sorte de lent crépuscule bleu et ocre, sec, odorant et froid.

… L'aigle-poisson monte à l'assaut des nuées. Voici l'heure des chiens démons. Une fine couche de sable s'étale sur le champ des morts. Une faille longue s'ouvre sur les mondes pourpres de l'après-temps. Des morceaux de pieuvre hachée tombent du zénith. Le crépuscule a le goût du sel marin au bord des dunes. Ah, tais-toi donc, chanteur du ciel, la terre te maudit et tes mirages se meurent.

La fraîcheur du soir coulait sur les pentes exposées au vent d'ouest. Boeroe commençait à frissonner dans son jabarouge de fantaisie. Mais c'était son dernier soir au Sudjasan et il n'avait pas envie de s'enfermer dans un abri deux heures avant son départ. Les nuits du désert étaient splendides et glacées en toute saison. Je vais changer pour la deuxième fois, pensa-t-il. Il était né avec ce goût de la connaissance, du savoir pour le savoir, qui avait fait de lui un étudiant puis un historien, un archéologue, un linguiste, un ethnologue : première étape de sa vie. Le changement avait libéré en lui un goût latent du rêve, de la création artistique et mentale. Progrès… Oui, l'Homme change pour progresser. Tout le monde n'est pas d'accord avec ce point de vue, je le sais. Mais j'y crois… Si sa propre évolution se poursuivait, que serait Boeroe Urugalo la prochaine fois ? Aidant ou paysan, peut-être. Pour cinq ou dix ans et le troisième changement surviendrait. Le troisième ou grand changement que bien peu d'êtres connaissaient. Celui qui le conduirait au monde secret de Mara. Il était né à Teatriondia — sous Yemena —, avait vécu à Natilondia — sous Altaïriae —, préparait son retour à Teatriondia : c'était la loi. Plus tard, il atteindrait Mara, le paradis des élus. Il rit. Pas un paradis, à coup sûr. À peine un pour cent des hommes et des femmes du Variana accédaient à la quatrième saison du destin : Mara la lointaine. Ou qui sait : Mara la toute proche. Mais Boeroe croyait en son étoile. Il était sûr d'aller jusqu'au bout.

Le sergent Zombal surgit, en jabarouge fripé, coiffé d'un casque de verre fêlé, un fusil à mirage dans sa longue main blanche de pianiste. Rêveur et musicien. Encore un qui attendait le changement pour quitter le désert.

« Bonsoir, mon commandant.

— Oh, ça va, » dit Boeroe, « plus de “commandant.” Je file dans un peu plus d'une heure. Direction Natilondia, puis Cileboa : la fête du changement. Le jeu de la guerre est fini pour moi.

— Moi, je joue encore. » dit Zombal. « Tu seras donc le commandant Urugalo jusqu'au dernier moment. »

Boeroe eut un sourire indécis. Le sergent Zombal croyait-il à la réalité de la guerre, à l'existence de Torogoun, à la menace que les nomades du Sud faisaient éternellement peser sur le Variana ? C'était un rêveur, comme une bonne partie des soldats de l'Alasimoun, et il jouait honnêtement son rôle dans la grande rêverie de Torogoun. Seul le commandant en chef et quelques “officiers” acceptaient consciemment la vérité. Et, au fond d'eux-mêmes, ils croyaient à Torogoun… ce Torogoun qu'ils avaient créé et qui était tout aussi nécessaire au Variana que ses deux reines et ses sages du désert.

Le sergent Zombal alluma sa pipe en observant le toboggan sacré qui commençait à se boursoufler et à se disperser au milieu d'une énorme tache pourpre et violette : la mer de Boeroe, d'où surgissaient à intervalles réguliers les tentacules d'un poulpe géant.

« On regrettera tes mirages, mon commandant. Et toi aussi, par Yem ! »

Boeroe sourit, posa la main sur l'épaule du sergent. Fraternellement.

— « Merci, Zom. Je penserai à toi. Et à tous les autres !

— J'étais venu te dire que l'Alasimoun voulait te voir avant ton départ. Il t'attend au zaparaï.

— Le général ? » dit Boeroe sur un ton distrait.

Il se détourna à regret. Le sergent Zombal lui tendit la main.

— « Je te souhaite un bon voyage et un bon changement. Moi, c'est pour bientôt. J'espère qu'on se reverra dans nos nouvelles peaux ! »

L'envoyé de Mara se nommait Habdan Hurue. C'était un homme d'un âge certain, presqu'un vieillard peut-être, mais très droit, très brun, très jeune de visage et de regard, avec une peau très lisse et très foncée — presque noire ; il était de type africain —, des traits d'une grande finesse, une large bouche aux lèvres épaisses, retroussées sur des dents très blanches. Les rides aux coins des yeux, la chair un peu affaissée de son menton et de son cou, une légère raideur de son corps et de ses membres, sa voix hachée, sifflante, que le manque de souffle cassait parfois imperceptiblement, trahissaient son âge, l'usure physique et la marque du temps qui passait aussi dans les ermitages du désert.

Silla Taras l'avait rejoint à la maison des aidants du quartier Pierre-d'Orion. La maison des aidants tenait lieu d'hôtel de ville, de palais de justice et d'hôpital. Habdan et sa visiteuse étaient assis l'un près de l'autre sur une banquette, dans une grande pièce que les lumiducs, par un jeu subtil d'ombre et de lumière, divisaient en alvéoles de formes et de dimensions variées, sans une seule cloison.

« Le troisième changement est la plus grande aventure de la vie, Silla. » dit le sage d'Uderna.

Et Silla sourit sans répondre. La plus grande aventure de la vie : elle le savait. Elle était prête. Elle allait partir pour Cileboa sans espoir de retour. Elle ne reverrait pas Teatriondia, non plus que la cité sœur : Natilondia. C'était la loi — ou bien la règle, ou bien la coutume, ou bien… C'était ainsi ! Habdan Hurue ou un autre la conduirait aux portes de Mara. Lui-même n'entrerait pas dans la cité. Il n'était qu'un sage du désert, un grand aidant d'Uderna, qui rencontrait souvent les Marates et accomplissait pour eux d'importantes missions, mais ne connaissait pas grand-chose de leur vie et de leur monde.

Silla Taras, faiseuse de masques et meneuse de jeu, allait entrer dans la quatrième saison : celle de la réalisation. Et elle n'avait que trente-neuf ans — l'âge de la reine Yemena, disait-on. À vingt et un ans, elle avait subi son premier changement et compris que son destin serait exceptionnel. Pourtant, elle se sentait une femme ordinaire, très jeune encore, avide de tous les plaisirs des sens. Elle n'avait pas épuisé, loin de là, les joies de sa vocation actuelle. Et cette fête, qui allait peut-être l'arracher pour toujours à ceux qu'elle aimait, l'effrayait soudain plus qu'elle ne l'attirait ou ne l'exaltait.

« Parle-moi de tes signes. » dit Habdan avec douceur.

Silla cacha son visage dans ses mains. Elle raconta d'une voix légèrement étouffée par la pression des paumes sur sa bouche. Les signes agréables, les signes pénibles. L'impression de rajeunir et celle de se détacher. L'espérance et la culpabilité. Silla se sentait de plus en plus étrangère à ses enfants, Lisor et Djadine, et presque étrangère à elle-même. Elle éprouvait en même temps un renouveau d'appétit sensuel et un certain dégoût de sa vie. Sa mémoire se brouillait et pourtant elle se rappelait son enfance comme si elle l'avait perdue la veille… Elle écarta ses mains d'un geste brusque. Son visage était un peu hagard et une petite lueur d'affolement brillait dans ses yeux verts… Habdan lui répondit qu'elle aimait ses enfants et qu'elle souffrait de devoir les quitter, ce qui était normal. Puis il se leva et lui prit le bras. « Viens ! » Silla suivit le sage du désert. « Sortons. » dit-il. Elle frôla un jet de lumière qui teinta en vert pâle sa longue abud bleue. Dans la salle voisine, se jouait un drame fort véhément. Des éclats de voix, des mots, des bribes de mots, des mots, des rires perçaient de temps en temps la cloison de bois. Le théâtre était partout, au Variana. Le théâtre était beaucoup plus qu'il n'avait jamais été dans aucune autre civilisation.

Ils sortirent dans la rue-couloir. Les lumiducs jetaient une lumière très vive sur les murs tapissés de mousse et de pervenches, et le plafond tout entier était un miroir. L'herbe poussait dans les escaliers de pierre. Une brise fraîche, au parfum de bruyère, sifflait doucement dans les embrasures, frisait l'eau des bassins et déposait de minuscules gouttelettes sur la peau des promeneurs. On était pourtant trois étages au-dessous de la surface.

Ils arrivèrent dans un petit parc, avec un manège de bicyclettes pour les jeunes enfants et une piste de danse pour les adultes. Des petits oiseaux sautillaient dans les lauriers. Des canards barbotaient dans un minuscule étang… Silla s'approcha d'une glace fixée sur un kiosque pour faciliter les échanges de vêtements. Elle s'examina avec attention, mordit sa lèvre pâle, massa légèrement ses paupières. Quelques fils gris se cachaient dans ses cheveux noirs qui tombaient en pluie de chaque côté de son visage et sur son front haut, dégageant seulement la brillance d'une tempe ronde. Il lui sembla que ses traits avaient pris par places une douceur nouvelle : apaisement, résignation ? Autour de sa bouche, sous ses yeux, son sourire voulait naître, s'élargir, mais elle le retenait encore. Et Habdan Hurue la regardait avec tendresse.

« Le troisième changement, c'est quelque chose de beaucoup plus radical que les deux premiers. » dit-il. « Tu vas subir une mutation définitive, et tes enfants te reconnaîtraient à peine si tu pouvais les retrouver quand tu quitteras Cileboa.

— Mais c'est trop tôt. Je ne suis pas prête pour Mara !

— On n'est jamais tout à fait prêt à vivre… et à mourir.

— Le troisième changement, c'est comme la mort ?

— Non, c'est comme la vie. »

Une toute jeune fille brune, au teint café au lait, s'approcha de Silla, s'appuya contre son épaule, lui entoura la taille d'un bras, puis se plaça en face d'elle, corps à corps. Silla souriait, passive.

— « Je crois que nous avons à peu près les mêmes mesures. » dit la jeune fille. « Tu veux qu'on échange ?

— Tout ?

— Oh oui, tout ! »

Habdan Hurue alluma sa pipe tandis que les deux femmes se déshabillaient. Plusieurs enfants s'approchèrent pour les admirer. Silla se rengorgea un peu. Elle était assez fière de son anatomie qui lui permettait de pratiquer l'échange avec beaucoup de jeunes filles. Elle se trouva bientôt vêtue d'une tunique brune et d'un pâê jaune. Cette tenue lui allait d'ailleurs très bien. D'un air pensif, Habdan lui fit compliment de ses seins et de ses cuisses.

— « Habdan, » dit-elle, « je ne suis pas une vieille femme. Je voudrais encore faire l'amour quand je vivrai à Mara ! »

Le sage d'Uderna eut un grand rire clair, un peu moqueur.

— « Et tu as peur qu'on t'en empêche ?

— Je ne sais pas. J'ai peur de ne plus en avoir envie, après.

— Alors, je peux te rassurer : tu en auras terriblement envie !

— Mara n'est donc pas une sorte de monastère ?

— Les Marates que je connais n'ont pas l'air de moines ni de nonnes.

— Mais ils sont vieux !

— C'est vrai : tu seras sans doute parmi les plus jeunes. Mais quelques-uns n'ont pas cinquante ans…

— J'étouffe. » dit Silla. « Je suis couverte de sueur…

— C'est un signe de changement. Je ne pense pas qu'il fasse si chaud. Mais entrons dans le kiosque. »

Habdan poussa une porte faite de bambous assemblés et ils se trouvèrent dans une grande pièce aux murs garnis de tentures de toutes les couleurs et au plancher couvert d'épais tapis. Une grande fille nue expliquait le fonctionnement de son corps à deux jeunes garçons qui avaient baissé leur pâê : leur sexe érigé témoignait de l'intérêt qu'ils prenaient à la leçon. Habdan et Silla s'assirent dans un coin. Silla enleva son bandeau de poitrine qui décidément comprimait un peu trop ses seins épanouis. Habdan noua ses mains brunes autour de ses genoux.

« On ne peut pas refuser le changement, ma chère Silla. » dit-il. « Pas plus qu'un enfant ne peut refuser de naître. Une fois, j'ai vu à Uderna un ermite de cinquante-huit ans avoir son premier changement. Il était l'image du bonheur le plus pur, le plus parfait. Et pense à tous ceux qui t'envient. Quand le troisième changement survient à soixante ans, on peut craindre que ce ne soit trop tard. Les Marates disent qu'il n'est jamais trop tard pour s'accomplir, mais on peut douter… Or, tu n'as pas quarante ans, Silla. Tu as un long avenir devant toi et tu vas accéder à cet état supérieur d'humanité que les sages, depuis des millénaires, ont cherché en vain à atteindre. Le grand œuvre. La mutation…

— C'est cela qui me fait peur, Habdan. Je ne suis pas mûre pour la sagesse. J'ai toujours été extrêmement sensuelle et aucun signe n'indique que je vais devenir plus froide. Au contraire, je suis plus nerveuse qu'à mon deuxième changement. Je suis tout le temps excitée. J'ai envie… »

Habdan prit la jeune femme par le bras et l'immobilisa au milieu de la pièce. Puis il la força à se tourner vers lui et à le regarder dans les yeux.

— « Si tu n'as pas confiance en moi, tu dois avoir confiance en la femme que tu seras devenue d'ici quelques jours ou quelques semaines. Une femme qui aura le pouvoir de résoudre tous ses problèmes et même ceux des autres.

— Merci de me donner du courage, Habdan. » dit Silla. « Je suis tellement triste… »

« J'espère que tu es heureux. » dit Belxan à Sol Vali. « Nous, hommes et femmes du Variana, sommes faits pour le bonheur. Notre pays est celui du bonheur. Du bonheur par l'accomplissement de chacun dans la liberté. Les Reines y veillent pour nous. Et les aidants jouent leur modeste rôle.

— Moi, je ne fais pas de politique. » avoua Sol. « Mais je ne suis pas aussi heureux que je pourrais l'être : ça va faire quarante ans que je suis dans la même peau et je voudrais changer !

— Bien sûr. » dit la jeune aidante. « Il faut changer. Tout le monde a droit au changement. C'est la règle fondamentale de notre vie. »

Sol passa une main calleuse et tachée de suc brun dans ses cheveux raides, déjà grisonnants, puis levant les yeux au ciel d'un air naïf et têtu, demanda : « Pourquoi pas moi ? ».

Belxan mordit sa lèvre charnue.

— « Pourquoi pas toi ? » répéta-t-elle.

— « Je suis taré, taré. » gémit-il.

— « As-tu consulté un aidant-médecin ?

— Un… Ah, tous les aidants ne sont pas médecins ?

— Mais non. Absolument pas. Moi, par exemple, je ne connais rien à la médecine. »

Sol ôta une de ses chaussures et parut se plonger dans la contemplation de ses doigts de pied.

— « Le corps est solide mais la tête est tarée. » dit-il. « J'ai vu plusieurs aidants et ils m'ont tous dit que c'était quelque chose qui n'allait pas dans ma tête. Et il y en a un qui m'a dit que seule le Reine pouvait me guérir. Alors, j'ai demandé une audience. C'est un sage d'Uderna nommé Obad Nasso qui m'a dit ça. D'après lui, la Reine peut presque tout. Il suffit de croire très fort en elle. Mais, pour parler franc, je n'ai pas tellement la foi. Mais ça ne coûte rien d'essayer. J'ai juré que j'essaierais. »

Belxan hocha la tête.

— « Je vais t'aider, Sol. Je te promets que tu verras la Reine. Peut-être pas aujourd'hui mais bientôt. Les sages d'Uderna sont en relation avec les Marates et ils connaissent mieux que personne l'histoire et la philosophie du Variana. Tu peux avoir confiance. Il y en a justement un au palais, Hang Kovalds, qui est un mentaliste de première force. Je te conduirai près de lui. Je suis sûre qu'il t'aidera… Dis-moi, Sol, as-tu une femme et des enfants ? »

Sol baissa la tête, se mit à tripoter nerveusement le coussin sur lequel il était assis.

— « J'ai un fil nommé Oro qui doit avoir quinze ans et que je n'ai pas vu depuis je ne sais combien de temps. Sa mère a changé il y a quelques années. Je suppose qu'elle l'a emmené à Teatriondia. Il était encore assez jeune. Maintenant, je suis tout seul, mais ça ne me gêne pas. Je suis un bon chercheur de choses et je travaille sans arrêt.

— Après tout, c'est peut-être ça, ton problème. Tu travailles trop. »

L'étonnement arrondit la bouche de Sol, plissa ses yeux, son front, son nez pointu et fureteur.

— « Comment ?

— Je ne sais pas, Sol. Le travail, les choses, ce n'est pas la vie. Si tu penses trop à travailler, tu oublies quelquefois de vivre. Je crois que tu devrais laisser tomber les choses pour un temps.

— Si je change, je te promets que je les laisserai tomber pour toujours. Je voudrais devenir décideur.

— Peut-être. On ne choisit pas toujours la nature de son changement. Elle est écrite en toi. Peut-être est-il écrit que tu seras décideur.

— Ou bien, » ricana Sol, « il est écrit dans ma sale caboche que je ne changerai jamais !

— Ne sois pas pessimiste.

— Je tente la chance quand même. »

Belxan s'allongea sur les coussins. Sol la regarda d'un air contrarié. Il aurait préféré qu'elle le conduise tout de suite auprès du sage Hang. Il avait l'impression de perdre son temps. Belxan avait fermé à demi les yeux. Sa dalma retroussée haut découvrait ses cuisses bronzées. Sol eut un sourire admiratif.

— « Tu es seul, » dit la jeune femme, « mais tu fais bien l'amour de temps en temps ? »

Sol eut un long soupir.

— « En général, je ne plais pas beaucoup aux femmes. » avoua-t-il. « Il y en a qui font l'amour avec moi pour avoir des pierres du Tilesi. Ou des plumes. N'importe quoi : des choses… Quand j'ai envie d'une fille et que je suis seul, je demande à une aidante.

— Pas de honte à ça. » dit Belxan. « Je te plais ? » Elle dénoua l'attache haute de sa dalma, montrant deux demi-globes dorés, aux épaisses pointes roses. Sol se lécha les lèvres, déglutit nerveusement.

— « Tu es trop bien pour moi. » dit-il.

— « Imbécile. Tu es du Variana, oui ou non ? »

Elle mit un bras autour de son cou, lui tira les cheveux.

« Veux-tu passer une nuit entière avec moi, Sol Vali ? »

Le vingt-troisième Alasimoun avait posé son dol vert sur le dossier d'une chaise, jeté son chapeau à plume sur son lit et enfilé une veste de pyjama par-dessus son pantalon de toile beige. Une brune à la peau blanche, que Boeroe ne connaissait pas, peignait délicatement sa barbe grise en chantonnant la complainte du désert : Alégani ! Alégani ! tombe la pluie ! Boeroe se lança dans un calcul à demi conscient : chaque Alasimoun restait en moyenne un peu moins de dix ans à la tête de l'armée du Sudjasan. La guerre contre Torogoun durait au moins depuis deux siècles, alors que nul document — même les plus secrets — ne remontait au-delà de cent ans. Deux siècles ou plus ! Car la guerre était peut-être plus ancienne que l'institution du général en chef — dont le nom signifiait en vieux langage : épée de Dieu.

Le vingt-troisième Alasimoun était un homme de théâtre, un génial porteur de masque, à qui la guerre du Sud offrait un rôle digne de lui. Lorsque Boeroe Urugalo entra dans la pièce, petite mais luxueuse, compte tenu du fait qu'elle se trouvait dans un poste militaire de première ligne, le prince-soldat eut un grognement indistinct, se carra dans son fauteuil, nuque renversée, jambes écartées, un sourire voluptueux sur ses lèvres épaisses qui formaient une tache très rouge entre sa barbe et sa moustache. Et la séance continua — pour l'édification du caporal de garde, de Boeroe, de la fille elle-même ? — : un vrai joueur de rôle a toujours son masque collé sur sa figure. Le caporal avait une magnifique tête de rêveur mystique. Il devait croire de toute son âme à Torogoun et à la guerre du Sud. Quant à la compagne du vingt-troisième Alasimoun, elle était belle, douce, grave, lointaine — en apparence — et pourtant sûre d'elle-même. On lisait dans son regard brun clair, presque fauve, un pouvoir secret de décision qui aurait pu faire de cette inconnue, si elle l'avait souhaité, le véritable général de l'armée du Sud.

Boeroe se tenait sur le seuil, figé dans un semblant de garde-à-vous. Il était un peu las du jeu mais ne laissait pas l'impatience le gagner. Plusieurs minutes passèrent. Rôle, masques, attente : le temps. Nous, peuple du Variana, avons vaincu le temps. Ah, ce n'est pas exact : nous avons fait du temps notre allié, notre ami.

La jeune femme brune posa enfin son peigne, abandonna sa tâche, passa devant l'Alasimoun et devant Boeroe.

« Lisor, on arrête. Tu es libre. » dit-elle au caporal de garde, immobile à la porte du couloir, perdu dans une rêverie profonde. Boeroe tourna la tête. Il ne s'était pas aperçu que le caporal était une femme.

— « Boucle la porte, Laïna. » dit l'Alasimoun. « On a à parler, Urugalo et moi. »

Laïna regarda longuement Boeroe, qui sentit frémir la peau de son dos. Cette fille possédait un don qu'il ne parvenait pas à définir. Il eut un sourire embarrassé, en se demandant s'il n'était pas en train de rougir.

— « Je suis Boeroe Urugalo. » dit-il.

— « Notre grand créateur de mirages.

— Je fais ce que je peux.

— Je n'aime pas tes mirages. Je trouve que tu manques d'imagination.

— Un bon mirage doit toujours être banal.

— Et puis j'en ai assez de cette mascarade. »

Elle avait insisté sur le dernier mot, ce qui semblait une agression directe contre l'Alasimoun, le premier des porteurs de masques.

— « Une mascarade qui dure depuis des siècles n'est plus tout à fait une mascarade. » dit calmement le général. « Au pire, c'est une expérience. Qu'en penses-tu, Boeroe ? Prends un coussin et assieds-toi. Tu n'es pas obligé de répondre.

— Je crois que c'est une expérience réussie. » dit Boeroe en se laissant tomber sur un coussin. « Je ne parle pas seulement de la guerre contre Torogoun. Le Variana est une expérience réussie. Grâce au génie d'Oslobo Maslorovo. Voilà ce que je pense.

— Votre Maslorovo n'a jamais existé. » dit Laïna d'une voix méprisante. « C'est un mythe, exactement comme Torogoun. »

Souriant, Boeroe croisa les mains sur son genou droit.

— « Tu as peut-être raison. Quelle importance ? Et, d'ailleurs, peut-on dire que Torogoun n'existe pas ? Ne lui avons-nous pas donné en deux cents ans une formidable réalité ? »

Alors, Laïna se déchaîna. Sous le regard surpris de Boeroe et celui, énigmatique, complice peut-être du vingt-troisième Alasimoun, elle se lança crescendo dans une longue diatribe, une profession de foi fanatique et exaltée.

— « Cette guerre… cette guerre, je pensais que c'était une farce quand je suis venue ici. Et c'en est une. Mais elle fait partie d'un complot contre le peuple du Variana. Vous pouvez rire, vous deux. Vous êtes des rêveurs ou des porteurs de masque. Vous ne faites aucune différence entre la vérité et le mensonge. Ou bien vous aimez le mensonge plus que la vérité. Alors cette comédie vous plaît, vous amuse. Vous dites qu'elle est nécessaire pour assurer la stabilité et la cohésion des deux Ondia. Mais ça signifie peut-être simplement qu'elle est nécessaire à ceux qui refusent à notre monde la chance de progresser. Le changement ! Vous n'avez que ce mot à la bouche. Changer est le droit de tous. À condition que la société ne bouge pas ! Nous avons le droit et le devoir de changer, mais tout progrès nous est interdit. Le Variana existe depuis combien de siècles ? Deux, Trois ? Peu importe. C'est un monde immuable, c'est-à-dire stagnant. Autant dire mort. Non ? Puisque la vie c'est le changement, notre société qui refuse de bouger, de progresser est une société moribonde. Quand tous les mensonges qui protègent cette civilisation s'écrouleront comme les murs de Jéricho… »

L'Alasimoun interrompit Laïna d'un geste du bras gauche et, sortant sa pipe de sa bouche avec la main droite, sourcils froncés, demanda : « Quels mensonges, Laïna ? Il faut préciser. Nous voulons bien écouter ton discours mais nous avons parfois du mal à te suivre. »

Boeroe retenait un sourire. Ce que disait Laïna — et qui était à peu près le point de vue du parti révolutionnaire Tanda —, d'autres l'avaient dit avant elle. La jeune femme n'avait pas tout à fait tort dans l'absolu. La civilisation du Variana résultait probablement d'un compromis historique et philosophique. Elle était figée, du moins elle le semblait, mais à quoi bon continuer d'avancer quand on est arrivé ? Pour aller où ?

— « Quels mensonges ? » s'indignait Laïna. « Comme si vous ne le saviez pas ! D'abord cette guerre imaginaire complètement folle…

— Tu préférerais une guerre réelle ? » demanda Boeroe.

— « Peut-être. Les guerres réelles sont imposées aux Hommes. Et celle-ci, que les Hommes recréent jour après jour, c'est la guerre absolue, la guerre pour l'amour de la guerre.

— Sauf que personne ne meurt.

— Et Mara… Le pire mensonge, c'est Mara ! »

Boeroe regarda Laïna avec admiration. Cette fille n'appartenait sans doute pas au parti Tanda. Elle n'aurait pas fait cette scène devant l'Alasimoun. D'ailleurs, les Tandaïnes ne s'étaient encore jamais attaqués à Mara, la cité de la quatrième saison, la cité lointaine et sacrée. Laïna était une individualiste, une anarchiste, à la fois terriblement perspicace et incroyablement dépourvue d'intuition. Ou bien portait-elle un masque, elle aussi, et jouait-elle un rôle ? Si elle était sincère, dévorée par la raison raisonnante et inapte à une compréhension empathique de la culture et de la société du Variana, comment l'aider ? Comment lui montrer que les mirages tuaient sans tuer, que le peuple du Variana croyait à Torogoun sans y croire ? Si elle n'était pas une porteuse de masque mais une rationaliste égarée au pays des Ondia, survivante d'on ne sait quel déluge, comment lui faire sentir que les mensonges qu'elle condamnait avec tant d'indignation n'étaient qu'un aspect superficiel d'une sorte de grand jeu voulu et mené plus ou moins consciemment par le peuple tout entier ? Au fond d'eux-mêmes, les gens de Natilondia ou de Teatriondia savaient bien que Torogoun était un mythe. Mais ils se défendaient de formuler cette pensée négative et destructrice. On se doute que la vie n'a pas de sens par elle-même et pourtant on persévère dans l'être et dans l'existence comme si elle en avait un. Et on évite de se poser ce problème, somme toute insignifiant. Les hommes et les femmes du Variana n'étaient pas des sujets mineurs manipulés par leurs maîtres secrets. Ils savaient qu'ils avaient besoin de Torogoun et de Mara comme on a besoin d'inquiétude et d'espérance. Par la menace éternellement lointaine qu'il représentait, Torogoun était un élément à la fois dérangeant et sécurisant, indispensable à l'âme collective du Variana. Quant à Mara, elle avait la charge de l'espoir. La cité sacrée était peut-être un mythe — Boeroe hésitait à se prononcer sur ce point — mais la quatrième saison était bien une réalité et l'aboutissement de toute une culture. De cela on ne pouvait douter. Une culture mentaliste, basée sur la spécialisation caractérielle qui permettait aux Hommes de développer totalement leurs pouvoirs. Nous sommes tous, d'une certaine façon, des mutants. Mais, bien sûr, les vrais mutants, ce sont les élus du troisième changement : les Marates…

— « Quel est le mensonge de Mara ? » demanda l'Alasimoun en observant les volutes jaunâtres qui montaient de sa pipe, bourrée à l'arko, le tabac des rêveurs que Boeroe fumait aussi quelquefois — et non au klad ou au skobsan que préféraient d'ordinaire les porteurs de masque. Boeroe haussa les épaules : le mensonge de Mara — ces mots faisaient encore un peu mal. Et pourtant, Laïna avait sans doute raison.

— « Mara n'existe pas ! » lança violemment la jeune femme. « J'ai parcouru le désert pendant cinq ans. Vers le nord, l'est, l'ouest ! Pendant cinq ans… Et je n'ai jamais trouvé Mara !

— Tu la trouveras après ton troisième changement. » dit le général.

— « Je ne changerai plus. » dit Laïna.

Elle regardait Boeroe avec un étrange sourire. Qui était donc Laïna ?

Elle baissa la voix soudain, demanda presque humblement : « Est-ce que je peux rentrer avec toi ? Boeroe Urugalo ? Je suis lasse. Je… j'ai peur de tomber malade ici, en plein désert. Je voudrais…

— Si l'Alasimoun est d'accord, je le suis aussi. » dit Boeroe.

Le général éclata de rire.

— « Je ne sais pas si je trouverai une autre fille aussi habile que toi pour me peigner la barbe, Laïna. Mais je pense que Boeroe et toi avez beaucoup à parler. Partez donc ensemble… et ne m'oubliez pas trop vite.

— Si je rencontre un candidat au titre de vingt-quatrième Alasimoun, je te l'envoie par courrier spécial des petits services. » dit Boeroe.

— « J'ai au minimum cinq ans à tirer dans le désert. » dit l'Alasimoun. « Pour diriger une guerre qui n'existe pas. Je suis le général des mensonges, l'Alasimoun des mirages. Aie pitié de moi, Laïna ! »

Laïna sourit, se détendit, son regard s'apaisa, ses traits s'adoucirent. Boeroe sut alors qu'elle était — elle aussi — une porteuse de masque. Le drama qu'elle venait de jouer pour lui était une épreuve, une provocation ou n'importe quoi de ce genre.

Mais pourquoi moi ? Qui s'inquiète de Boeroe Urugalo ? Et qui se cache derrière Laïna ?

Au début du xxie siècle, la lèpre-rouille, une maladie végétale qui résistait à tous les traitements, avait transformé en désert plus de la moitié de la planète. Elle s'était arrêtée un beau jour, brusquement, sans raison apparente, après avoir changé la face du monde mieux que deux siècles d'Histoire. L'Amérique du Nord n'existait plus. L'ancien continent était ravagé à cinquante ou soixante pour cent… Une guerre atomique généralisée n'aurait pas tué plus de gens — ni plus de bêtes.

Le Variana était une oasis d'à peu près deux cent mille kilomètres carrés, dans un désert dix fois plus grand, ou plutôt un archipel relativement préservé dans une mer de sable et de rocs. Mais, à l'intérieur même de l'oasis, la lèpre-rouille avait détruit de nombreuses espèces végétales et laissé des millions d'hectares de terres mortes, qui ne revivraient peut-être jamais. Et même les zones que la maladie n'avait pas touchées étaient très pauvres, d'abord parce qu'elles l'étaient déjà avant la lèpre, et puis parce que l'équilibre écologique avait été rompu sur la plus grande partie de la Terre, avant la lèpre — la lèpre étant probablement une conséquence de cette rupture —, enfin parce que, deux siècles plus tard, la flore et la faune survivantes entraient tout juste en convalescence…

L'organisation sociale anarchique, la philosophie libertaire et le mode de vie chaleureux du Variana étaient nés de la conjonction de ces deux facteurs : isolement et extrême pauvreté, avec, sans doute, un coup de pouce du destin, dont la nature demeurait incertaine et qu'on nommait Oslobo Maslorovo…

Une terre avare de ses produits et chiche de sa beauté : tel était le Variana. Ses habitants n'avaient pas de dettes excessives envers la nature. Si dans ces conditions leur pays était hospitalier, c'était grâce à leur générosité, grâce à leur désir de recréer une patrie charnelle pour eux-mêmes et pour tous ceux qui en voudraient une, et non à cause de la richesse du sol ou de la douceur du climat. Étant une région méridionale, le Variana bénéficiait d'un bel ensoleillement. Le soleil, les rivières, les chutes d'eau et quelques puits thermiques constituaient d'ailleurs les seules ressources d'énergie des deux Ondia. Et les écarts de température entre le jour et la nuit étaient bien plus grands qu'avant le cataclysme ; c'est pourquoi les trois quarts des habitations étaient souterraines. Des millions de lumiducs transportaient la lumière solaire jusqu'à dix ou vingt mètres au-dessous de la surface, parfois plus, et la diffusaient intacte dans les appartements, les bâtiments publics, les rues, les parcs et les jardins — on avait même réussi à créer d'importantes cultures sous la terre. Ainsi, les deux Ondia s'étendaient en grande partie sous des collines creuses… À la surface, il y avait surtout des fermes, des magasins, des ateliers, tous communautaires, et cela donnait un aspect de campagne dense plus que de véritable ville. Partout se dressaient des éoliennes et des capteurs solaires, vastes miroirs en forme de pelles.

Ceux qui habitaient à la surface utilisaient le chauffage solaire ou le chauffage électrique — l'électricité était produite par le vent. Mais lorsque les nuits devenaient très froides ou que le vent et le soleil manquaient à la fois, ils se réfugiaient dans la ville souterraine ; ils dormaient et vivaient dans les maisons communes et dans les appartements ou “leurs amis du Variana” — telle était la formule consacrée — les accueillaient tout naturellement en fonction de la place disponible, la propriété privée n'existant pas et chacun, travailleur ou oisif, habile ou malhabile, fort ou débile, efficace ou impuissant, ayant les mêmes droits sur l'espace et sur les choses. On utilisait aussi l'énergie solaire et, assez souvent, l'énergie géothermique pour le chauffage et la climatisation des parties souterraines. Mais la consommation des précieuses calories était ainsi réduite de près de soixante-dix pour cent par rapport aux besoins d'une ville de surface.

Il y avait aussi un aspect psychologique à cette situation. Après le cataclysme de la lèpre-rouille, l'Homme avait, plus encore qu'autrefois, besoin de sécurité. Il lui fallait plus qu'une maison : un refuge, une forteresse. Murs épais, entrées peu accessibles… Les habitants du Variana, dans leurs appartements souterrains — mais bien ensoleillés — se sentaient “au chaud”, corps et âmes. À l'abri.

Tout le monde mangeait à sa faim, car tous les produits de la terre étaient partagés aussi équitablement que possible, sans administration ni gouvernement. Dévoués et aidants y veillaient. Les accapareurs, les tricheurs étaient en cas de récidive condamnés au changement. D'ailleurs, ils avaient envie de changer. Et ils changeaient. Ils rentraient de la fête, en général, plus dévoués et plus aidants que les aidants et les dévoués !

L'économie était rationnelle et humaine, c'est-à-dire distributive. On aurait pu la définir en outre comme économie de marché — mais de marché gratuit.

Tout le monde s'habillait. Sauf ceux qui, en été, préféraient être nus. Une minorité, d'ailleurs, du moins parmi les adultes. Les vêtements s'échangeaient beaucoup. Surtout les vêtements féminins. Il existait des endroits réservés au troc des objets. Mais les abuds, les latis, les dalmas, les pâês, les robes passaient de main en main, ou plutôt de peau en peau, si fréquemment que les échanges se faisaient partout : dans la rue, sur l'herbe des pelouses, au théâtre, à l'entrée des magasins… C'était un spectacle courant, mais toujours apprécié, de voir deux jeunes femmes, ou quelquefois trois ou quatre, en train de se déshabiller sans manière pour troquer nippes, linge et parures. Certaines s'offraient le luxe de porter chaque jour une toilette nouvelle. Gratuitement. Le reste servait d'enseigne ! Il suffisait d'enlever en public une pièce de vêtement, ou de sous-vêtement, et les candidats à l'échange se précipitaient. La reine Yemena avait ainsi l'habitude de se mettre nue devant son palais, une fois tous les cinq jours, pour renouveler sa garde-robe.

Le mobilier, l'outillage, les machines, les véhicules appartenaient à l'ensemble de la collectivité, c'est-à-dire, en principe, à la ville — mais on disait le plus souvent, ce qui revenait au même : à la Reine… Une exception toutefois : les communautés d'aidants isolées, comme celle d'Uderna (les grands aidants du désert) avaient le droit de conserver leurs propres machines, leurs propres outils qu'ils mettaient bien sûr au service de tous, en fonction des possibilités et des besoins.

Les habitants du Variana s'aimaient les uns les autres, quoique nul dieu ne le leur demandât. Leurs voisins de la Gulf Union et de la République Milliabad ne pouvaient comprendre ni admettre ce miracle. Mais il n'y avait pas de miracle. Les deux grands obstacles à l'amitié et à la fraternité des Hommes avaient été abattus ici. D'abord la propriété privée — disons la propriété tout court. Le sentiment même de propriété était aboli dans le cœur des Humains. Et puis la société industrielle, avec ses outils géants et son organisation oppressive… À cette libération économique et sociale, s'ajoutait un facteur psychologique plus complexe et plus mystérieux : le changement.

On ne peut définir le changement, ni l'expliquer. Et à peine le décrire. C'est la réalisation, permise et voulue par la société, d'un très profond désir qui existe en chaque être. Et chacun doit chercher ce désir en lui-même pour le connaître… Nul, en tout cas, ne peut assouvir seul cette faim. C'est la formidable pression d'un énorme consensus social qui rend possible le changement. Toute tentative pour élucider plus profondément le phénomène serait abusive et imprudente.

« Notre envoyée au Sudjasan est rentrée en compagnie de Boeroe Urugalo. » annonça Djisana Jeral à celui que tout le monde appelait “le vieux sage d'Uderna” : Habdan Hurue… Ils flânaient dans le jardin — souterrain — du vieux théâtre Oslobo. Un effet d'optique gommait le plafond de la cité intérieure. À leur gauche, se déployaient les gradins du théâtre. Habdan était vêtu d'une tunique verte et d'un pâê blanc. Djisana portait un lati rouge et rose. Ils avançaient au-dessus d'une rue en corniche, le long d'un sentier incrusté de galets, bordé de rosiers nains, d'arbustes à plumets, de plantes grasses, de vasques et de coquillages. La lumière du soir coulait en un flot crémeux sur les statues blanches de filles superbes et de jeunes dieux. On aurait pu se croire à la surface, dans une sorte de serre qui laissait filtrer le soleil.

« Laïna souhaite que la guerre finisse. » dit Djisana.

— « Tous les Marates le souhaitent. » dit Habdan. « Un jour prochain, je le crains, nous devrons affronter une guerre réelle. Mais Torogoun, c'est le mal. La lutte contre le mal ne doit jamais cesser. Et nous sommes de simples exécutants. Ce n'est pas nous qui pouvons décider que la guerre est finie. Nous avons tous, à un haut niveau, je crois, le pouvoir d'établir un lien d'empathie avec l'âme collective du Variana et d'interpréter ses désirs qui sont pour nous des ordres. C'est ce qu'il faut essayer de faire comprendre à Laïna. Et le peuple a encore besoin de cette guerre. Il me semble que c'est assez évident. Certains voient dans cette situation une preuve de l'immaturité de notre société. Mais cela n'a pas de sens. Personne ne souhaite revenir à une société, à une culture purement rationnelles. Le fait que notre communauté soit consciente de ses besoins profonds et qu'elle s'arrange pour les satisfaire au moindre coût prouve au contraire sa maturité.

— Merci de la démonstration, grand chef ! » lança Djisana en riant. « C'est à peu près ce que je pense mais tu l'exprimes mieux que moi, je le reconnais.

— Simple question d'entraînement. Et puis — vieille nostalgie —, j'aime jouer au professeur dans notre monde sans école. »

Djisana avisa un parterre moussu, véritable clairière au milieu des rosiers à demi sauvages. Elle mit un genou en terre, bascula sur le côté et se coucha avec souplesse. Habdan l'imita, après une hésitation ponctuée d'un sourire complice. Le lati rose de Djisana s'ouvrit sur ses jambes nues, ses cuisses pleines, très brunes, jusqu'au minuscule sous-vêtement qui révélait par transparence une toison pubienne aussi sombre que sa chevelure de fille du Sud. Habdan était, quoique sage, fort capable d'apprécier ce spectacle. Mais il ne montra aucun trouble. Djisana se souleva sur un coude et le regarda.

— « Je crois que je vais demander une dérogation, Habdan.

— Il n'y a pas de dérogation » dit Habdan, « parce qu'il n'y a pas de règlement chez nous. Bon, bon, je t'écoute.

— Il s'agit de Boeroe Urugalo, le nouveau compagnon de Laïna. Ils se sont rencontrés au Sudjasan. Boeroe vient de faire trois ans de guerre comme créateur de mirages. D'après l'Alasimoun, c'est un des meilleurs créateurs de mirages qu'on ait vu dans l'armée depuis longtemps. C'est un rêveur qui a été connaisseur dans la première partie de sa vie et qui a évolué très profondément pendant la seconde. Son séjour dans le Sud est très méritoire parce qu'il est parfaitement conscient du caractère mythique de Torogoun. Il sait qu'il a fait une guerre imaginaire pour défendre l'équilibre spirituel du Variana, et non son territoire. Maintenant, il se prépare à partir pour la fête de Cileboa. Il va subit son deuxième changement et j'aimerais… »

Habdan, étendu de tout son long sur l'herbe, les mains jointes sous la nuque, souleva légèrement la tête pour observer Djisana.

— « J'ai très bien compris, Dji. Il est devenu le compagnon de Laïna et tu aimerais qu'on l'admette parmi nous après son deuxième changement. Comme Laïna.

— Laïna est bien.

— Malgré sa phobie de Torogoun.

— Dans un sens, je l'approuve.

— Moi aussi. Mais nous devons nous accommoder de Torogoun et de la guerre du Sud. En espérant que nous n'aurons pas trop tôt une véritable guerre. Au sujet de Boeroe, il nous faut éviter tout ce qui pourrait ressembler à une cooptation. Je ne vois pas très bien ce que nous pouvons faire.

— C'est très simple, Habdan. Boeroe possède pratiquement toutes nos connaissances et tous nos pouvoirs…

— En fait, n'importe quel homme et n'importe quelle femme du Variana possède nos connaissances et nos pouvoirs.

— Mais lui est tout à fait conscient. Nous n'avons plus qu'à constater qu'il est un des nôtres.

— Ingénieux. » admit Habdan Hurue. « Ingénieux et irrécusable. Tu t'occuperas de cette affaire, Djisana ?

— Mais oui. Est-ce que tu te chargeras de répondre aux questions de Simla ?

— Gam Simla, c'est vrai. Il est ici, l'envoyé de Milliabad ?

— Il va arriver.

— Je me chargerai de lui. J'aime tellement jouer au prof, n'est-ce pas ! J'aimerais bien rencontrer aussi ton protégé, Boeroe Urugalo. Mais plus tard. »

Djisana se leva. Le lati se referma sur ses cuisses musclées. Du bout des doigts, elle frotta ses genoux pour faire tomber le sable et les brins de mousse qui s'étaient collés à sa peau. Elle adressa à Habdan un sourire calme, tendre, respectueux, chargé de loyauté et de promesse. Et en même temps fraternel.

— « Je m'occupe d'accueillir Gam Simla et je vais voir quels sont les projets de Boeroe Urugalo. »

Le parfum de son corps et de sa chevelure flotta un instant jusqu'aux narines du sage d'Uderna. Dans ce monde où personne, jamais, n'appartenait à personne, Habdan savait que Djisana, s'il le voulait, serait sienne corps et âme.

Lisor approchait de seize ans. Elle avait, à un haut degré, ce trait habituel des adolescents du Variana : un mélange étonnant de maturité et d'insouciance ; une grande précocité physiologique qui allait de pair avec une plénitude des facultés mentales acquise dès le plus jeune âge qui ne contrariait nullement un goût forcené pour le rire et les jeux.

Elle était étendue, à peu près nue, sur des coussins de plumes, dans le coin de l'appartement qui lui était en principe réservé, sous la bouche du lumiduc. Elle avait soulevé le rideau qui l'isolait au besoin. Elle avait rarement besoin d'isolement. Elle souriait, consciente du regard de Silla posé sur son corps. Elle était jolie, douce, savante. Elle n'avait jamais été à l'école car il n'y avait pas d'école à Natilondia où elle était née, pas plus qu'à Teatriondia où elle vivait depuis le deuxième changement de Silla. Cependant, elle savait lire, écrire, dessiner, chanter ; elle connaissait l'histoire ancienne, celle de la société industrielle, du monde d'avant le Variana ; elle se passionnait pour la sociologie de l'aide, pour la philosophie de Vaj Torano (Vaj Torano n'était pas un homme mais une communauté du désert) et la théorie des semi-conducteurs ; elle tissait, posait des pierres, faisait des montages et des maquettes, inventait des histoires et en racontait ; enfin, elle donnait avec ponctualité son jour de dévouement à la Reine… Une petite merveille comme la plupart des jeunes filles du Variana. Mais une merveille indépendante, au caractère très difficile.

Parfois, Silla Taras se disait que sa petite Lisor serait tout à fait capable de se débrouiller seule. L'instant d'après, elle pensait que c'était impossible. C'est encore un bébé ; elle ne s'en sortira jamais ! Réflexion faite, Silla convenait que ses craintes comme ses espoirs n'avaient aucun sens. Teatriondia ne manquait certes pas d'aidants — la proportion d'hommes et de femmes répondant plus ou moins complètement à cette vocation devait dépasser quinze pour cent de la population, contre dix pour cent à Natilondia. Et le corps des dévoués de la Reine — plus de la moitié des gens donnaient trois ou quatre jours de dévouement par mois — y méritait bien son nom. Le départ de Silla pour Mara, via Cileboa, et son troisième changement vaudraient à coup sûr beaucoup de succès et de sympathie à l'adolescente. D'autant que son frère, Djadine, le solitaire, refuserait sa part de popularité. Il continuerait de se cacher Dieu sait où et de vivre en sauvage comme il l'avait toujours fait. Mais Silla ne s'inquiétait pas pour son fils. Djadine était un homme prêt à affronter sa destinée. Il avait une vocation rare mais intéressante : chasseur-guetteur. Et il trouvait toujours de nombreuses activités correspondant à sa nature.

Que deviendrait Lisor ? On ne savait pas. Elle ne montrait aucune vocation précise — ce qui était d'ailleurs le cas de nombreux jeunes gens et jeunes filles des Ondia depuis quelques années. Elle avait beaucoup d'aptitudes, mais aucune vraiment particulière, et ne semblait pas très attirée par le plaisir — Silla ne la voyait presque jamais faire l'amour, bien qu'elle fût très sollicitée par les jeunes garçons… et même par les filles. Tout juste pouvait-on dire ce qu'elle ne serait probablement pas. Lisor ne serait pas meneuse de jeu, ni décideuse, ni porteuse de masque, ni artisane, ni rêveuse, ni aidante, ni chercheuse de choses… Mais Silla savait bien que sa présence n'aurait rien ôté aux problèmes de sa fille — en admettant que Lisor eût des problèmes — et qu'il appartenait à la communauté tout entière de guider les jeunes vers l'épanouissement de leur être et l'accomplissement de leur nature. Et cette communauté n'avait presque jamais failli à sa tâche. Peut-être Silla se sentait-elle vraiment coupable, comme l'avait suggéré Habdan Hurue. Ou bien frustrée ? La culpabilité n'était-elle pas un masque de la frustration ? Et pourquoi cette frustration ? Parce que je vais partir, quitter les Ondia et connaître une vie nouvelle qui m'effraie ? Parce que j'aimerais me sentir irremplaçable et que cela n'est pas ? Parce que je ne compte guère pour mes enfants et que personne n'a réellement besoin de moi ? Mais nul n'est irremplaçable. C'est la force de notre société. Tout le monde aide tout le monde et personne n'a besoin de personne en particulier. La force ou la faiblesse ? Ah, il ne fait pas de doute que cette situation nuit aux relations affectives privilégiées. Mais est-ce vraiment un mal ? Ce qui compte, c'est la liberté — et nous sommes libres comme aucun peuple ne l'a jamais été dans toute l'histoire de la Terre… Même un aidant ou un dévoué permanent, toujours au service de la communauté, peut s'en aller sans laisser un vide. Il sait que sa place sera occupée, que nul ne souffrira profondément de son absence. Et c'est bien ainsi. Notre monde a atteint un équilibre assez parfait. Peut-être trop parfait. Il faudra que je demande aux Marates ce qu'ils en pensent. Mais peut-être n'en pensent-ils rien du tout. Peut-être se désintéressent-ils totalement de ce qui se passe loin de leur forteresse…

Silla s'ennuyait. C'est souvent ainsi lorsque le changement approche. On se détache de plus en plus du passé. On n'éprouve plus grand intérêt pour la vie présente. On ne sent muer, muter, mais l'être nouveau que l'on sera bientôt est encore informe, indécis. On souffre d'un manque d'âme. On devient étranger à soi-même… Silla avait abandonné toute activité régulière alors que, pour ses précédents changements, elle s'était efforcée de tenir jusqu'au jour de son départ pour la fête. Elle exerçait trois métiers principaux : elle dessinait des vêtements pour un atelier de mode ; elle imaginait et taillait des costumes au théâtre d'histoire Ahmed Rao ; elle apprenait le déguisement et le jeu des masques à de jeunes enfants… Elle avait aimé passionnément tous ces métiers. Elle avait souvent l'impression d'exprimer grâce à eux toute sa personnalité et de s'accomplir merveilleusement — ce qui ne l'empêchait pas de se dévouer quatre ou cinq jours par mois. Non, elle ne souhaitait pas changer une troisième fois. Elle n'y pensait même pas. Maintenant, c'était fini. Rien ne l'intéressait plus. Elle ne retrouverait même plus les gestes mille et mille fois répétés. Sa mémoire se brouillait. Les images s'emmêlaient dans son esprit et les mots se cognaient dans sa bouche, sur ses lèvres. (Le bégaiement et les autres troubles de diction constituaient un des premiers signes annonciateurs du changement prochain.) Elle s'était mise à observer sa fille avec une attention maniaque. Et Lisor commençait à s'en apercevoir. Sa fille qu'elle n'aimait plus. De moins plus comme avant. C'était très angoissant. Silla avait plus que jamais besoin d'amour, mais elle-même se sentait incapable d'éprouver un sentiment fort. C'était un signe. Un de plus. Le changement approchait. Silla souffrait du mal de solitude. On change toujours seul.

Elle vivait dans une grande pièce un peu sombre, à l'étage moins deux d'une maison souterraine du quartier Rao, à proximité du théâtre où elle travaillait trois ou quatre heures tous les deux jours. Il n'y avait qu'un tube de lumière. Des nattes, des tentures, des rideaux, des pans de fourrure divisaient la pièce en une demi-douzaine de parties : une pour chacun des enfants — mais Djadine ne venait presque jamais et sa chambre était souvent occupée par des amis de passage —, une pour Silla elle-même, une cuisine, un coin travail, une chambre pour les passants. Lisor aussi s'absentait souvent depuis quelque temps. C'était normal. Des filles que Silla ne connaissait même pas prenaient possession de son lit, de ses coussins, de ses fourrures, de ses poupées, de ses jeux et de ses livres. D'ailleurs les appartements étaient à tout le monde. Les occupants réguliers d'une pièce — ou de plusieurs — disposaient seulement d'un droit partiel et limité sur cet espace qui leur était prêté par la communauté. Beaucoup de gens préféraient ne pas avoir de domicile fixe et allaient d'une maison à l'autre pour manger, coucher… vivre. Ces nomades ne cherchaient pas à s'imposer : le code de politesse du Variana — ou code civil — les en dissuadait. Et l'occupant habituel n'avait pas l'obligation d'accueillir les passants… À proprement parler, il n'existait pas de sanctions ni d'obligations au Variana. Et l'expérience prouvait que le plus malchanceux et le moins aimé des sans-foyer était hébergé quelque part avant sa quatrième demande. Il n'existait à Teatriondia ni clefs, ni verrous, ni rien de ce genre. Le vol n'y avait guère de raison d'être. Le crime non plus. Voleurs et assassins, quand il s'en trouvait, se voyaient seulement condamnés à changer tout de suite.

Silla était couchée sur le ventre, les bras croisés, le menton dans ses mains. À trois pas d'elle, Lisor se tenait dans la même position, entourée de ses poupées, un livre devant elle et une guitare à son côté. De temps en temps, elle pinçait distraitement une corde. Elle occupait d'une façon normale des loisirs normaux. Tandis que Silla ne lisait plus, ne jouait plus de musique, n'en écoutait plus, ne dessinait plus. Aucun objet ne l'attirait. Elle n'avait même pas envie de parler et supportait mal la présence des aidants. Elle attendait…

Elle se leva, traversa la pièce et alla s'étendre près de la fenêtre qui s'ouvrait au ras du plancher et donnait sur une petite place ronde inondée de soleil par un lumiduc situé à l'étage au-dessus. Cette place de village servait de salle de séjour commune à cinq ou six appartements du niveau inférieur. Un couple faisait l'amour à l'ombre d'un figuier, tandis qu'un vieil homme en poncho donnait une leçon de piano à une petite fille nue.

Quelqu'un entra dans la pièce. Silla leva à peine les yeux. Le visiteur était un jeune homme. Elle sut qu'elle le connaissait. Un copain de Lisor, sans doute. Mais elle ne le reconnut pas. Elle sentit que sa mémoire se mettait au travail puis renonçait aussitôt. Tous les souvenirs éclataient dans son cerveau. Elle se tourna vers sa fille qui lui parut une complète étrangère. Le garçon était beau. Il fit deux ou trois pas vers elle puis lui sourit. Parce qu'elle le trouvait sympathique et beau, elle se mit à genoux pour l'accueillir et lui rendit son sourire.

« Bonjour. » dit-elle. Et il devina qu'elle ne le reconnaissait pas. Il lui dit son nom et elle secoua la tête en riant. Cela ne lui rappelait rien. Elle avait oublié aussi son âge à elle. Elle était une autre : donc elle était jeune. Elle avait envie de faire l'amour avec Poango. Elle le lui montra sans hésiter. Une extrême allégresse naissait brusquement dans son corps, dans ses nerfs, dans son cœur et dans sa tête. Elle écarta le revers de son lati, découvrant aux trois quarts un de ses seins nus. Poango l'aida à se lever. Lisor leur adressa un petit salut du bout des doigts et laissa retomber le rideau qui l'isolait. Silla conduisit Poango à sa chambre, qui n'était qu'à trois mètres de là — mais il fallait pour y accéder se faufiler dans un labyrinthe secret, entre les tentures et les rideaux, au milieu des coussins, des poufs et de mille objets généreusement entassés. Elle conduisait le jeune homme, la main dans sa main, en admirant son profil. Poango n'avait pas vingt ans. Elle ne se souvenait plus de ce qu'il était — de ce qu'il avait pu être — pour Lisor, et elle s'en moquait. Elle se mit à aimer, avec une passion soudaine et farouche, ses cheveux blonds, sa peau dorée et rosée à la fois, ses yeux clairs, verts ou bleus. Un enfant du Nord. Il lui semblait aussi fragile que désirable.

Elle lui demanda craintivement s'il était pressé. Il répondit qu'il ne l'était pas. Elle ne se rendait pas compte qu'elle le fascinait — à cause du changement qui s'esquissait en elle — ou bien elle n'osait le croire. Lorsque s'annonce le processus du changement, l'être promis à un nouveau destin traverse une sorte de crise cyclothymique. Les périodes d'exaltation, de puissance et de joie succèdent aux périodes d'abattement, de lassitude et d'indifférence suivant un rythme régulier. Silla, sans presque s'en apercevoir, venait de passer dans une phase heureuse. Une partie vigilante de sa conscience enregistra le fait ; elle sut que le mécanisme intérieur qui aboutissait au changement s'était déclenché pour de bon. Elle commençait à renaître. Il lui faudrait partir bientôt pour Cileboa. Mais ce n'était pas une question d'heures. Elle y penserait plus tard.

Elle prit les mains de Poango, les caressa, entreprit de déshabiller le jeune homme. Puis elle oublia que le changement qui se préparait au fond d'elle-même était le troisième et que Mara et ses mystères l'attendaient après la fête.

Pour Boeroe Urugalo, c'était aussi une période de faste. Il sentait naître en lui, grandir puis éclater des élans fous. Une exaltation merveilleuse. Une impression de puissance brute, de libération totale. La pesanteur intérieure, celle des idées reçues, des craintes obscures, des souvenirs inhibants, tout ce qui lestait l'âme d'une pierre froide et l'empêchait de voler vers les hauteurs de la joie et de la force, tout cela avait été balayé, emporté, anéanti. Le changement n'est pénible que si on résiste au processus. Si on se laisse aller, si on accepte, l'expérience peut-être plaisante, excitante — mais Boeroe savait qu'il y a une part d'illusion dans les sentiments de plénitude et de délivrance qu'on éprouve à certains moments. De toute façon, le plaisir dominait la souffrance, même dans les périodes d'abattement.

Boeroe serrait Laïna dans ses bras maigres et il riait de bien-être et d'enthousiasme. C'était un rire naturel, physiologique, par lequel s'évacuaient un trop-plein de vitalité, un débordement de jouissance, un torrentiel afflux de jeunesse… Et Laïna, la sévère Laïna, saisie par la contagion, riait à son tour, jusqu'au hoquet, jusqu'aux larmes.

Il avait suivi sa nouvelle compagne à Teatriondia, au lieu de rentrer chez lui, à Natilondia, ce qui allait un peu contre la coutume. En principe, on devait partir à la fête du changement depuis sa ville. Mais Boeroe se moquait des coutumes du Variana. Non, en fait, il ne s'en moquait pas, car il les croyait intelligentes et riches de sens. Mais il se situait d'instinct en dehors des normes, et ce n'étaient pas les conversations qu'il avait eues sur le chemin du retour avec la mystérieuse Laïna qui auraient pu le faire changer d'avis. Le voyage avait duré trois jours : un jour en camion électrique pour se rendre au camp des nefs ; un jour en dirigeable jusqu'à Lisoria, à la limite sud du Variana ; et un jour en chemin de fer jusqu'à Teatriondia… Ils avaient pendant ce temps discuté jusqu'à avoir la bouche pleine de sel et fait l'amour à perdre haleine. Mais Boeroe était encore loin d'avoir élucidé l'énigme Laïna. Porteuse de masque, joueuse de rôle–meneuse de jeu, décideuse, combinatrice, missionnaire, diseuse de droit… la jeune femme était tout cela et bien plus. Il imaginait un peu ainsi les Marates. Délivrés de cet appétit d'individualité qui caractérise la première moitié de la vie, les hommes et les femmes qui avaient subi le troisième changement devaient accéder à une qualité supérieure d'existence dans laquelle toutes les potentialités humaines s'épanouissaient à la fois en chacun. Du moins, c'était, selon lui, le but du changement tel que l'avait rêvé le Fondateur Oslobo Maslorovo. Boeroe soupçonnait d'ailleurs les habitants de Mara de ne pas rester enfermés dans leur cité lointaine, comme le prétendait la rumeur. Ah, la rumeur affirmait cela, mais à un niveau quasi subliminal — pour qui possédait une sensibilité suffisante — elle murmurait autre chose. Et Boeroe avait décelé dans la conscience populaire — pour simplifier… — le sentiment caché, inexprimé, mais très fort, que les Marates étaient dans la cité.

Il avait questionné Laïna : « Tu ne serais pas par hasard une enfant perdue de Mara, ma chérie ? ».

Laïna avait nié, mais sa réaction n'avait pas été de totale surprise. Si elle n'était pas marate, elle devait savoir quelque chose d'important sur les Marates ou entretenir avec eux des liens secrets. Elle avait conduit Boeroe au vieux théâtre Oslobo, dans un quartier très rural, avec des fermes souterraines, des chalets en surface et, tout autour, des prés où paissaient des moutons et des chevaux, des terres où fleurissaient les pommiers, où blondissaient les blés. Les grands aidants d'Uderna (ceux qu'on appelait parfois les sages du désert) vivaient là en communauté ou bien ne faisaient que passer : le vieux théâtre leur appartenait en exclusivité, ainsi qu'en témoignait une plaque à l'entrée. Cette presque propriété constituait une dérogation au droit commun du Variana. Boeroe s'interrogeait. Une dérogation méritée, sans aucun doute. Mais pourquoi les sages d'Uderna avaient-ils besoin d'un local privé dans lequel ils pouvaient s'enfermer, c'est-à-dire se cacher, prétention également exorbitante du droit commun.

Maintenant, Laïna et Boeroe ne se quittaient plus. La jeune femme avait annoncé à son compagnon qu'elle le suivrait à Cileboa. Par amour et par curiosité, car il n'était pas question de changement pour elle. Elle était depuis peu d'années dans la troisième saison de sa vie et elle pensait qu'elle ne changerait plus. « Je n'en ai plus besoin ! » disait-elle avec orgueil, ce qui acheva de convaincre Boeroe que son hypothèse n'était pas complètement fausse…

« Je t'assisterai à Cileboa, mon chéri, je te le promets. Et je vais commencer ici pour m'habituer à toi. »

Il riait. Elle riait. Ils s'abattaient dans la fourrure. Les corps. Les sexes. Jeux et caresses. Ils étaient comme des dieux. Soudain, Boeroe frissonna. Il venait d'entrer dans une phase dépressive et il en eut tout de suite conscience. Il se sentit redevenir un petit enfant. Dans la fabuleuse sécurité du Variana, c'était bon d'être un petit enfant. Toute fierté l'abandonna. La notion même de fierté disparut de son esprit. Il se réfugia dans les bras doux et accueillants qui se tendaient vers lui. Laïna le berça maternellement.

« Mon chéri, mon amour, mon trésor… »

Et Boeroe trouva ces mots bien agréables à entendre.

Vous avez le choix, Excellence. » dit Habdan Hurue. « Un fauteuil gonflable, un fauteuil de bois, un coussin ou le tapis de méditation des sages du désert ! »

Gam Simla, ambassadeur extraordinaire de la République Milliabad, hocha la tête avec un sourire complice. Il connaissait depuis longtemps l'humour très particulier des gens d'Uderna — parmi lesquels se cachaient sans doute les mystérieux Marates.

— « En somme, il ne manque que la planche à clous !

— Ma fois, Excellence, le masochisme n'est pas notre fort. »

Les yeux du sage d'Uderna brillaient de malice. Ceux de Simla se posaient sur son hôte avec une bienveillance amusée et inquiète. Vêtu d'une abud blanche, pieds nus, ses longs cheveux gris roulant sur ses épaules maigres, le visiteur avait un type indien prononcé : peau lisse et très bronzée, presque brune même, yeux noirs très allongés, pommettes hautes… Habdan l'avait accueilli dans une petite pièce souterraine du vieux théâtre, incendiée par un dragon qui crachait le soleil à pleine gueule. C'était exactement la lumière du jour. Les tentures créaient une zone d'ombre. Le plafond était invisible et on eût dit que le soleil brillait en dix points du ciel.

— « Laissez tomber l'“Excellence”, camarade ! » dit l'envoyé de Milliabad. « Nous ne sommes peut-être pas tout à fait aussi libérés que vous, mais nous avons cessé de jouer aux excellences depuis pas mal de temps. Même avec nos voisins capitalistes de la Gulf Union ! »

Habdan Hurue s'assit sur ses talons.

— « Ah, la G.U. est toujours capitaliste ?

— D'une certaine façon, oui. »

Gam Simla arrangea deux coussins l'un sur l'autre et s'installa le dos au mur, en face de son interlocuteur.

« Je vais être franc avec vous. Quand j'arrive au Variana — et c'est mon cinquième séjour —, je suis frappé chaque fois par votre ignorance du monde extérieur. Je sais bien que l'idée même d'une société planétaire est sortie des esprits depuis un siècle, mais j'ai l'impression que vous vivez terriblement repliés sur vous-mêmes et que cela n'est pas sain… Non, non, ne me répondez pas. On ne peut savoir maintenant qui a tort ou raison. Vous vous laissez guider par votre instinct. L'Histoire répondra…

— Il n'y a plus d'Histoire.

— J'en suis moins sûr que vous, Hurue. Mettons l'avenir… Évidemment, vous avez l'avantage d'être une île au milieu du désert. Et comme il n'existe plus aucune force aérienne à la surface de la planète — à part celle de la G.U. qui est pacifique —, le désert vous défend bien. »

Habdan joignit les mains sur son genou nu qui tressaillit, puis son corps se détendit lentement, muscle par muscle. Le sage d'Uderna ferma les yeux.

— « Pas seulement le désert, Gam. Et rien ne prouve que la G.U. soit tellement pacifique. De notre côté, nous ne sommes pas si insouciants que vous avez l'air de le croire. La société du Variana est peut-être la moins violente qui ait jamais existé sur la Terre. Cependant, nous sommes en guerre depuis la naissance des Ondia. Une guerre permanente…

— Mais ce n'est pas une guerre réelle. Et si vous étiez attaqués…

— Pas une guerre réelle ? En effet, selon votre optique… Pourtant, si Torogoun, le démon de la terre, est un… — vous diriez un mythe, mais ce n'est pas tout à fait cela… —, si Torogoun n'est pas réel, des éléments incontrôlés venus de je ne sais où — de vos régions, peut-être — nous ont vraiment assaillis plusieurs fois. Et ils ont été repoussés par nos soldats avec les armes qui servent contre Torogoun. Et les hommes de l'Alasimoun, ou du moins la plupart d'entre eux, n'ont vu aucune différence.

— J'admets que nous sommes très intrigués par vos armes lance-mirages. Mais comme il s'agit certainement d'un secret militaire, je ne vous poserai aucune question… »

Habdan Hurue laissa fuser son rire sifflant.

— « Posez toutes les questions que vous voudrez, Exc… camarade ! Il y a tout au Variana sauf des secrets militaires. »

Gam Simla baissa les yeux, regarda fixement le tapis entre ses pieds bruns.

— « Ce n'est pas simple curiosité, en fait. Les armes lance-mirages nous paraissent un produit typique de la civilisation du Variana. D'après ce que nous en savons, elles ne coûtent pas cher… et notre pays a un budget de défense très bas.

— Ainsi que des voisins très gros. » dit Habdan.

— « Oui, des voisins très gros. Pouvez-vous m'affirmer que ces armes sont efficaces ?

— Je ne puis rien affirmer de tel.

— C'est dommage. Pourtant, les agresseurs que vos troupes ont repoussés ont bien…

— …été vaincus par les mirages ? C'est incontestable. De toute façon, comme vous le dites, ces armes sont un produit typique de notre civilisation. Elles ne peuvent fonctionner qu'entre les mains et sous le contrôle d'hommes et de femmes du Variana. Encore faut-il que ces hommes et ces femmes soient dans leur milieu naturel et qu'ils aient conscience de défendre leur pays. Les fusils et les canons à mirages ne sont pas exportables. Nous sommes très pauvres : nous n'avons rien à vendre ni rien à acheter.

— Je suis sûr que si vous le vouliez vous auriez beaucoup à vendre… et un peu à acheter. Nous aussi, nous sommes très pauvres. Nous n'avons pas les moyens d'acheter beaucoup de choses. Simplement, nous aimerions bien construire des armes peu coûteuses pour défendre nos frontières. Surtout des armes qui ne versent pas le sang, car je crois que nous sommes aussi pacifiques que vous.

— Et que la G.U…

— Et que la G.U… Comme vous êtes généreux — encore plus généreux que pauvres —, peut-être pourriez-vous nous aider à construire nos propres lance-mirages.

— Oh, ni les aidants d'Uderna ni les artisans des Ondia ne refuseront de vous montrer comme on fait ces armes. Mais il vous faudra trouver votre propre façon de vous en servir.

— Merci.

— Un tailleur de bois un peu expérimenté doit pouvoir fabriquer un fusil à mirages par jour. En cas de nécessité, il nous serait possible de produire cinq cent mille fusils en trois jours et d'armer la population en dix jours. Nous avons en stock près de vingt-cinq mille canons. Et nos artisans inventent sans cesse de nouveaux modèles que la guerre du Sudjasan nous permet d'expérimenter. Nous avons même des canons antiaériens. Pas loin de cinq mille, je pense.

— La République Milliabad est beaucoup plus vulnérable, de par sa position géographique, le caractère indiscipliné de nos populations et le retard que nous avons pris sur le plan militaire.

— Au Variana, il n'y a tout simplement pas de plan militaire. Nous pensons avoir trouvé la solution de nos propres problèmes. Mais il n'est pas sûr que nous puissions vous aider. Je vais réfléchir. »

Gam Simla se recueillit de nouveau pendant quelques secondes. Une lumière vive et fraîche coulait à profusion du lumiduc. La musique aigrelette jouée aux étages supérieurs semblait tomber du ciel vide.

— « Je voudrais vous poser une autre question, camarade. » dit le représentant de la République Milliabad.

— « Je vous écoute, camarade. »

Altaïriae IX était assise sur son trône, constitué par un assemblage anarchique et savant de fourrures et de coussins gonflables. Ses longs cheveux blond vénitien s'étalaient en coulées sauvages sur son abud bleue — le bleu était la couleur royale de Natilondia. Dans son visage ovale, à forte ossature, aux traits bien dessinés, au nez droit et à la bouche ferme, ses yeux gris brillaient d'un éclat fiévreux, intense, prophétique.

Entourée d'une demi-douzaine de dévoués et de conseillers grands aidants du désert — aux poignets chargés de chaînes pour signifier qu'ils étaient des hommes et des femmes comme les autres et qu'ils ne se plaçaient pas au-dessus de ceux qui allaient comparaître, volontairement ou non —, la Reine présidait une séance de justice au cours de laquelle devaient se présenter une centaine de coupables voués en principe au changement forcé et un nombre à peu près égal de libres demandeurs d'audience. La Reine accordait au maximum une minute à chaque demandeur ou à chaque coupable, sauf lorsqu'un de ses conseillers ou un dévoué diseur de droit attirait son attention sur le cas particulier d'un postulant. Tous les jours, il y avait au Palais une séance de trois ou quatre heures, et la Reine en sortait épuisée, après avoir dépensé sans compter son pouvoir charismatique et empathique.

Un cérémonial bien au point permettait de gagner du temps sans qu'Altaïriae parût jamais se hâter. Les coupables étaient accompagnés d'un diseur de droit, et les demandeurs d'audience assistés d'un aidant ou d'un dévoué, parfois de deux. D'autre part, les dévoués et les aidants symboliquement enchaînés du conseil royal connaissaient un certain nombre de postulants. Seuls la Reine et son secrétaire (un jeune Noir qui avait un poignet attaché et l'autre libre) pouvaient consulter des notes écrites. Conseillers et diseurs de droit avaient l'obligation de se présenter les mains vides. Il existait ainsi un grand nombre de circonstances de la vie publique du Variana dans lesquelles la coutume voulait qu'on n'utilise pas le papier à titre de preuve, de référence, d'aide-mémoire — ou dans n'importe quel but. Le même interdit tacite frappait d'ailleurs l'enregistrement de la voix humaine — considéré comme une grossièreté. L'origine de cette pratique remontait à l'Edit contre les Bureaucrates, attribué par certains connaisseurs d'Histoire au Fondateur lui-même et que les jeunes diseurs de droit contestaient souvent. L'édit ne signifiait nullement que le papier était sans valeur. On se contentait de le bannir d'un commun accord dans les moments solennels… Quant aux coupables, ils étaient nus, bien que la coutume ne l'exigeât point. Se présenter nus à la Reine était pour eux un signe de repentir et marquait leur volonté de changement. Certains demandeurs libres enlevaient aussi leurs vêtements en signe d'humilité et de ferveur. C'était le cas de Sol Vali, qu'assistait Belxan. « Il faudra prouver à la Reine que tu veux réellement changer. » avait dit à Sol le mentaliste Hang Kovaldès — qui était assis maintenant, et enchaîné, à gauche d'Altaïriae. Sol avait réfléchi toute la nuit, dans les bras de Belxan, trop préoccupé pour dormir ou pour faire l'amour. Il avait pris sa décision à l'aube. « Après mon changement, je veux être décideur. Il faut que j'apprenne tout de suite à décider. » Belxan l'avait approuvé, mais sans lui cacher son inquiétude. « Tu oseras te présenter devant la Reine nu comme un coupable ? — Il n'y a qu'une chose qui m'intéresse, c'est de changer. Et la Reine seule peut me sauver. Je viendrai nu devant elle, et elle comprendra que je veux réellement changer… »

Les ventilateurs brassaient l'air dans la salle de justice. Des brûleurs parfumaient l'atmosphère. Les lumiducs projetaient dans l'espace des formes éthérées, vaporeuses, mousseuses, papillons translucides, toiles d'araignées aux couleurs du spectre, reflets du ciel dans l'eau, algues, chevelures, prunelles, fils de la vierge et cristaux de neige… La voix haute et claire de la Reine s'élevait dans le silence. Les voix des conseillers, des demandeurs et des diseurs de droit lui répondaient un ton plus bas. Quelques accords musicaux ponctuaient les déclarations d'Altaïriae et donnaient le signal des instants de repos qu'elle s'accordait quatre fois par heure environ.

Une jeune femme brune d'à peu près trente ans, grande et belle, de type italien ou grec, se tenait maintenant tête baissée devant la souveraine. Accusée d'avoir abandonné son bébé, elle plaidait coupable et désirait le changement exigé par la communauté. Elle était nue. Grand, belle, tête baissée. Nue. Une forte toison bouclée dessinait sur son ventre et entre ses cuisses musclées un émouvant triangle noir. Un jeune diseur de droit timide l'assistait. La Reine s'étonna. Ce genre de faute était d'une extrême rareté. Le terme abandonné devait signifier que la jeune femme avait voulu laisser mourir son enfant. Si elle ne voulait pas s'occuper de lui, elle aurait pu le remettre aux aidants et on n'aurait rien pu lui reprocher. Intriguée, Altaïriae se pencha vers Hang Kovaldès, enchaîné un peu au-dessous d'elle, sur une sorte de tabouret inconfortable

« Tu connais cette fille, Hang ?

— J'ai étudié son cas, Altaïriae. Tessa n'est pas née au Variana. Elle a conservé des croyances anciennes.

— Qu'as-tu fait, Tessa ? » demanda la Reine.

La jeune femme chercha les mots pour répondre. Le temps passa. Ses lèvres bougeaient, mais aucun son audible ne sortait de sa bouche. Enfin, elle articula péniblement : « J'ai voulu soustraire mon petit aux soins des aidants…

— Mais pourquoi, Tessa ? » demanda gentiment Altaïriae. « Il aurait pu mourir. Tu l'aimais, ton petit, Tessa ? Tu ne voulais pas sa mort ? Dis-moi pourquoi ?

— Dieu ! » souffla Tessa. « Je… je pensais que mon fils était entre les mains de Dieu. Je ne… Je pensais que Dieu seul…

— Ton Dieu est le Dieu de la Bible ?

— Oui !

— Tu as le droit de croire en n'importe quel dieu… mais ton fils a le droit de vivre. »

Tessa leva la tête.

— « Je sais. Je veux changer. Je veux être comme les autres !

— Même au risque de perdre ta foi ?

— Oui !

— Bien. » dit la Reine.

Elle leva ses deux mains ouvertes et les tendit vers Tessa qui se tenait toujours à trois pas d'elle, cachant ses seins dans ses paumes.

« Tu vas changer ! Tu vas partir tout de suite pour Cileboa ! J'ordonne que le changement commence en toi ! Bonne chance ! Et adieu… »

Presque aussitôt, ce fut le tour de Sol Vali. Le secrétaire tendit à la souveraine la seconde liste, celle des demandeurs d'audience.

« Tu es Sol Vali ? »

Sol se redressa, raidit son corps un peu rond, un peu lourd dans une sorte de garde-à-vous comique et pathétique à la fois.

— « Oui, ma Reine.

— Que veux-tu ?

— J'ai quarante ans demain. Je n'ai jamais connu le changement. Je voudrais devenir décideur.

— Bien. » dit la Reine.

Hang Kovaldès adressa un signe discret à Altaïriae qui se pencha vers lui. « Je connais le cas. Tu peux ordonner le changement…

— Tu vas partir pour Cileboa. » dit la Reine.

— « Oui, ma Reine. » dit Sol.

— « J'ordonne que tu connaisses le changement ! »

Sol avait fermé les yeux. Un bourdonnement de fièvre emplissait sa tête. Un sentiment d'attente d'une extrême intensité figeait son esprit et crispait ses nerfs. De temps en temps, des vagues d'espoir coulaient en lui et lui donnaient une impression de fraîcheur. Puis une onde de force monta le long de sa colonne vertébrale, et il se rejeta un peu plus en arrière. Il n'était qu'à demi-conscient de tout cela. Mais il savait qu'un phénomène extraordinaire se produisait dans son esprit et dans son corps. Un phénomène merveilleux peut-être. Il avait toujours eu foi en la Reine. Il pensait qu'elle pouvait lui accorder d'une seule phrase ce qu'il souhaitait. Elle pouvait refuser aussi. Mais elle avait consenti à le sauver, lui, le plus humble des chercheurs de choses ! J'ordonne que tu connaisses le changement : sous le crâne de Sol Vali, un écho fabuleux répéta cent mille fois ces mots chargés d'un pouvoir irrésistible. J'ordonne que… le changement ! Le changement ! Le changement !

La Reine dit encore : « C'est bien, Sol. Le processus est en route. Tu commences à changer ! Bonne chance ! Adieu ! »

Le changement ! Le changement !

Sol sentit une main très douce tirer son bras. Belxan… Qui était Belxan, déjà ? Impossible de se souvenir. Il hoqueta de joie. Le changement… c'était le changement ! Au début, ça se traduisait comme ça, par des trous de mémoire vertigineux. Grâce au pouvoir de la Reine ! Merci, Altaïriae… Il voulut s'agenouiller devant le trône et se sentit poussé par quelqu'un qui prenait sa place ou par une gardienne du palais. Il avait ouvert les yeux, mais sa vue restait étrangement brouillée. Belxan l'entraîna. Il avait conscience d'être nu et cela ne le gênait plus. Il était ivre. Il titubait derrière la jeune femme. Belxan le toucha par hasard et il eut une érection brutale. La sensation fut émouvante, exaltante, presque douloureuse en même temps. Il lui sembla que son corps tout entier avait soudain la dureté et la puissance de son sexe. Il éclata de rire et courut derrière Belxan. Ils avaient quitté la salle de justice sans qu'il s'en rendît compte. Ils étaient maintenant dans une sorte de vestiaire. La jeune femme lui tendit ses vêtements. Il les prit dans ses bras, se mit à les manipuler, et il regardait Belxan en riant comme un fou. Il était trop excité pour s'habiller. Il saisit son sexe dans sa main, en apprécia la dureté, capta le poignet de Belxan, posa les doigts de la jeune aidante sur son ventre et rit encore.

« Enfant ! » dit Belxan.

Sol eut un regard émerveillé.

— « C'est vrai. Je suis redevenu un enfant. Mais je bande comme un seigneur. Et je vais changer ! »

« Existe-t-il au Variana un gouvernement secret ? » demanda Gam Simla.

— « Je ne comprends pas très bien votre question, camarade. » dit Habdan Hurue.

— « Vous n'avez pas de gouvernement officiel — pas de gouvernement visible. Les deux reines, Yemena et Altaïriae, la brune et la blonde, l'Africaine et la Nordique, ne sont que des symboles. Elles n'ont aucun pouvoir.

— Là, vous vous trompez, camarade. Le pouvoir des reines n'est pas de nature politique, c'est vrai. Il est de nature charismatique. Mais il est réel.

— C'est un pouvoir religieux, alors ?

— Au sens profond du mot, qui vient de religare, relier, peut-être. Je ne le nie pas. Les reines symbolisent et d'une certaine façon matérialisent les liens qui existent entre nous et font de notre peuple une entité unique, une vaste tribu, un énorme clan, un être multiple…

— Le peuple de la ruche ?

— Ou celui de la fourmilière ? Non, Simla. Nous n'avons rien d'une communauté d'insectes. Seulement, nous pensons que l'Homme ne peut s'accomplir sans la société. Notre société est faite pour aider l'Homme à vivre, à développer ses dons, à aller jusqu'au bout de son destin. Dans la liberté et le bonheur. Impossible ? Nous croyons que c'est possible. Il y a peut-être mille façons de réussir meilleures que la nôtre. Mais notre voie doit être bonne car le peuple du Variana est assez libre et assez heureux. Oh, nous pourrions nous passer de nos reines. Mais elles sont commodes et nous les aimons tant ! Quand une Yemena ou une Altaïriae est lasse de sa charge, nous choisissons une remplaçante, et c'est pour nous un événement extraordinaire. Rien de commun, je vous le jure, avec l'élection présidentielle en Gulf Union ! Si nous leur demandions de partir, elles le feraient avec élégance… sinon avec joie. Mais nous devrions trouver une institution pour les remplacer. À quoi bon ?

— Ce n'est pas le problème, du moins pour nous, Hurue. Nous voudrions seulement mieux comprendre. Bien… Vous n'avez pas de gouvernement ?

— Non.

— Vous, les sages du désert, les grands aidants d'Uderna, ne constituez pas une sorte de gouvernement occulte ?

— Non.

— Mara n'est pas la capitale secrète du Variana ?

— Oh, Mara…

— Vous voulez dire que Mara… n'existe pas ?

— Qui sait ?

— Peu importe, d'ailleurs. Vous appartenez tout de même à la classe dirigeante, vous, Habdan Hurue ? C'est vous qui me recevez à Natilondia, pas n'importe qui ?

— Je vous ferai remarquer, Gam Simla, que c'est vous-même qui avez demandé à me voir — et je vous en remercie. De plus, je suis un aidant.

— Un grand aidant.

— Ce qui signifie deux choses. Premièrement, que je puis me consacrer entièrement à l'aide et l'entraide. Deuxièmement, que je suis disponible pour n'importe quelle sorte d'aide. Mais comme je réussis assez bien dans les relations humaines, on me charge souvent de recevoir les visiteurs.

— Qui vous charge de cela ?

— La Reine ou ses dévoués. Les aidants d'Uderna. Le peuple.

— Qui prend les décisions, au Variana ?

— Les décideurs. Très rarement la Reine. N'importe qui peut décider. Mais les décideurs sont là quand on a besoin d'eux.

— Les décideurs sont donc les véritables dirigeants du Variana ?

— Non, pas du tout. Pas plus que les aidants, les rêveurs ou les dévoués.

— La spécialisation caractérielle : une chose que nous ne comprenons pas.

— Je ne suis pas sûr que ça soit très important. Ce n'est pas une fin en soi. Peut-être un moyen. Ou un épiphénomène. Certains pensent que cette spécialisation limite les Hommes dans l'expression de leur moi total. Mais peut-être faut-il savoir se limiter ? Et puis, il y a le changement. Et surtout le troisième changement qui permet de dépasser toute spécialisation et toute limitation.

— Le troisième changement qui aboutit aux Marates ?

— Oui.

— Et peut-être aux grands aidants du désert ?

— Peut-être.

— L'aidant est pour vous l'être social par excellence ?

— L'aidant est le ciment de la société. On peut bâtir avec du ciment et rien que du ciment. Mais les maisons ainsi faites ont toujours un aspect un peu rude. Les grands aidants du désert ne sont pas mus par un simple désir. Ils ont une philosophie de l'action.

— Mais vous avez tout de même une administration. Les dévoués de la Reine sont en somme des fonctionnaires…

— Si l'on veut. Mais le concept d'administration nous est assez étranger. Presque tous les habitants du Variana, à partir de douze ans, donnent un jour de dévouement à la Reine sur dix. Quelques-uns en donnent deux ou trois. Quelques-uns donnent presque tout leur temps.

— Une nation de cinq ou six millions d'habitants doit être administrée.

— Nous ne sommes pas une nation. Le concept de nation nous est également étranger.

— Je crois que vous jouez sur les mots, Habdan. Vous avez un territoire, une souveraine — ou plutôt deux —, une armée qui défend le territoire, même si c'est contre un ennemi purement imaginaire…

— Admettons.

— Je veux bien que vous vous passiez de gouvernement. Mais pas d'administration. Supposons que… Enfin, n'importe quoi ! Prenons un exemple. Les transports, les routes. Vous avez des transports et des routes ! Beaucoup de routes, car vos villes sont très étendues. Elles ne sont en fait que des campagnes denses.

— La plus grande partie de nos villes est souterraine. Grâce aux lumiducs.

— Oui… Je cherche un exemple probant !

— Et vous n'en trouvez pas ? C'est peut-être que l'administration, sous le masque de l'utilité publique, a surtout pour but de défendre la propriété et les privilèges divers. C'est peut-être qu'elle n'est pas indispensable ?

— Laissons les routes. Mais les personnes, les biens…

— Il n'y a pas de biens !

— Mais il y a des personnes. Prenons un cas très simple : le recrutement militaire.

— Il n'y a pas de recrutement militaire.

— Pourtant, la guerre…

— Celui qui veut combattre au Sudjasan le déclare à un aidant ou à un dévoué. S'il remplit les conditions exigées par les lois de la guerre, un aidant ou un dévoué s'occupe de son cas.

— Les lois de la guerre ?

— Les lois de notre guerre. Essentiellement des lois psychologiques.

— Une armée de volontaires, je vois. N'est-ce pas dangereux pour la démocratie ?

— Notre armée n'est pas dangereuse pour notre démocratie.

— L'exemple était mal choisi. Mais l'état civil…

— Nous n'avons que faire d'un état civil…

— Les mariages…

— Il n'y a pas de mariages…

— L'hygiène publique…

— Nous avons de jolies aidantes et de vigoureux dévoués qui accueillent les gens sales aux fontaines solaires et leur savonnent le dos…

— Les litiges…

— Nous avons des diseurs de droit.

— Mais l'exécution des jugements…

— Eh bien, lorsque les diseurs de droit se sont mis d'accord, un dévoué de la Reine le constate, fixe l'opinion générale, et le premier décideur qui vient à passer décide en conséquence.

— Et si un autre décideur vient aussi à passer et prend une décision contraire ?

— Quand un décideur a décidé, il en faut quatre autres, unanimes, pour annuler sa décision. Telle est la coutume.

— Mais si quelqu'un refuse de se conformer à cette décision ?

— Cela se voit rarement. Ce serait prendre un risque psychologique et affectif très grave. Celui qui refuse une décision de la communauté peut être malade, fou ou bien absolument sûr de lui. S'il est malade, c'est l'affaire des aidants médecins ou mentalistes.

— Qui dira s'il est malade ?

— Ah, ce n'est pas simple. D'autres malades, les aidants, les sensibles, tous ceux qui peuvent réellement juger de son état. En dernier ressort, lui même. S'il pense avoir raison contre tous, il doit demander audience à la Reine. Finalement, qu'il ait tort ou raison — ce qui n'a pas grande importance —, il peut gagner une communauté du désert et méditer pendant trois ans — ou, s'il préfère, chercher des choses, ce qui revient au même. À son retour, en admettant que le problème existe encore, la communauté aura à le considérer dans de nouvelles formes. C'est la coutume.

— L'école…

— Il n'y a pas d'école.

— L'instruction n'est donc pas obligatoire, au Variana ?

— Non. Pas plus que l'intelligence, la force physique ou l'adresse manuelle. Il est même toléré de ne pas jouer de la musique !

— Combien avez-vous d'illettrés ?

— Je n'en sais rien, camarade. Nous n'avons pas non plus de statistiques. Mais je peux vous dire que, personnellement, je n'ai jamais rencontré un illettré de plus de seize ans. Cela ne signifie pas qu'il n'y en ait pas quelques-uns… qui sont sans doute aussi heureux que les autres et peut-être plus.

— J'en reviens aux transports. Je sais qu'ils sont particulièrement lents, au Variana.

— Nous le voulons ainsi.

— Qui le veut ?

— Mais nous tous, la communauté, le peuple… Aucun véhicule terrestre ne dépasse cinquante kilomètres à l'heure. C'est suffisant, et ce que nous appelons l'“échelle humaine” est ainsi respecté. Or, la vitesse moyenne de déplacement dans nos villes est bien supérieure à ce qu'elle était dans les cités industrielles du siècle dernier.

— Mais vous avez des dirigeables qui vont au moins deux fois plus vite. De toute façon, il vous faut une réglementation routière et aérienne.

— Des règles, oui. Pas une réglementation.

— Un code de la route ?

— Le code d'honneur et d'amitié du voyageur, oui.

— Qui le fait respecter ?

— Nous ne sommes pas pressés et nous nous aimons bien les uns les autres. C'est tout notre secret. Ainsi, nous n'avons pas besoin de gendarmes. Mais il y a toujours, en cas de nécessité, les aidants et les dévoués. Et il existe des sanctions… que les coupables réclament en général eux-mêmes.

— Eh bien ! supposons que je me procure un véhicule rapide, d'une façon ou d'une autre, et que je sème la panique dans une de vos villes. Qu'est-ce qui se passe ?

— Exemple intéressant, Gam. C'est arrivé il y a peu de temps. Un homme de Natilondia — peut-être désespéré de n'avoir pas connu le changement à quarante-cinq ans — s'est procuré une voiture à hydrogène fabriquée en G.U. et il a parcouru la ville comme un fou qu'il était devenu. Il a tué deux personnes.

— Et la foule l'a lynché, n'est-ce pas ? Justice populaire expéditive. J'en ai entendu parler.

— Oh, vous avez mal entendu. La communauté et les diseurs de droit ont demandé à cet homme de détruire son véhicule et de ressusciter les gens qu'il avait tués.

— Je crois avoir encore une fois mal entendu. Décidément, je deviens un peu sourd. Ressusciter les morts ? Cela se fait donc au Variana ?

— En vérité, je crois que personne n'y est encore parvenu. Mais c'était une occasion pour essayer de nouveau. Les décideurs ont décidé que tout assassin devrait s'en occuper sérieusement pendant au moins six mois. Aucun n'a réussi. Tirant les conséquences de leur échec, ils ont tous demandé le changement — que la Reine a ordonné, bien entendu.

— Je ne comprends pas. Comment la Reine peut-elle ordonner le changement ?

— Par son pouvoir charismatique, la Reine s'adresse à l'inconscient de ses sujets. Sa parole crée un choc qui conduit à l'éveil. Changer, c'est devenir. La Reine ordonne aux demandeurs et aux coupables de devenir ce qu'ils sont vraiment, profondément. Et l'inconscient des hommes et des femmes du Variana entend ce langage. Vous savez, camarade, on se passe très bien d'administration ! »

La ville souterraine de Natilondia avait exactement mille et une bouches. Peut-être était-ce un symbole… Sol Vali avait quitté le quartier du Soleil bleu — ainsi nommé à cause des lumiducs à sélection prismatique —, suivi sac au dos l'impasse Bolondi qui était un couloir mal éclairé de cent mètres de long, puis la rue des Fous, où se tenait le grand troc des nouveautés. Il avait monté l'escalier Wenceslas-Werner, dont la rampe était faite de ceps de vigne vivants. Et il venait de surgir à la surface par la bouche Araignée Maligne. Un bouquet d'ormeaux, une fontaine, des statues d'animaux disparus, parmi lesquels il reconnut un cerf, une chouette et un pigeon — non, pas un pigeon, car les pigeons existaient encore : ça devait être une palombe. Et tout autour, un grand cercle de capteurs qui ressemblaient à des oreilles ou des mains et qui étaient les yeux de la ville… Une fille aux seins nus surgit sur la route et courut vers lui. Belxan !

« Je t'attendais. » dit-elle.

Boeroe et Laïna sortirent par la bouche Serpent Agile. Il y en avait mille sept cent quatre-vingt-dix à Teatriondia… Les capteurs solaires se dressaient au milieu du quartier de surface le plus dense de la ville. Il s'agissait en fait d'un quartier ancien, presque intégralement préservé et transformé en théâtre. En permanence, un drama s'y jouait — ou dix, ou cent… Boeroe et Laïna surgirent sous un porche encadré de glycines et de grenadiers. Une troupe d'acteurs dansait une sorte de ronde autour d'une fontaine tarie. Assise en amazone sur un cheval de bronze, une superbe fille rousse observait la scène en soulevant ses seins nus à pleines mains. Boeroe et Laïna se mêlèrent au jeu. Qui n'est pas comédien, au Variana ? Et puis, c'était un avant-goût de la fête… Ils furent bientôt identifiés comme candidats au changement. La ronde les rejeta avec gentillesse mais avec fermeté, et vingt voix crièrent sur un ton chaleureux et moqueur : « À Cileboa ! À Sadyal ! À Abodocaru ! ».

Laïna esquissa un geste de défi.

— « À Uderna ! À Mara ! »

Ils prirent la route en se donnant la main.

Silla Taras, faiseuse de masques à Teatriondia, et Gam Simla, envoyé extraordinaire de la République Milliabad, se connaissaient depuis le matin, grâce à Habdan Hurue, le sage du désert, qui les avait présentés et leur avait recommandé de partir ensemble… Ils quittèrent la ville souterraine par la porte Pigeon Masqué. Tout autour de la bouche, se tenait un grand marché aux fruits et légumes. Les aidants marchands du quartier de la Lyre emplissaient de grands paniers d'osier qu'ils entassaient dans un monte-charge…

Silla fit un signe à Gam Simla : « Il nous faut emporter quelques provisions pour la route. ».

L'envoyé de la République Milliabad approuva et porta machinalement la main à la poche intérieure de sa tunique. Silla eut un sourire moqueur. Pas besoin d'argent, au Variana… Elle s'approcha d'un étal, placé à l'ombre d'un pommier chargé de fruits, et tenu par deux enfants : un petit garçon tout nu et une fillette en robe longue. Le garçon se hissa sur un tabouret pour faire admirer à Silla son anatomie juvénile et son hâle de jeune sauvageon.

« J'ai onze ans, » dit-il avec gravité, « et c'est mon premier jour de dévouement à la reine Yemena !

— Nous partons pour la fête. » dit Silla. « Qu'est-ce que tu peux nous donner ? »

L'enfant réfléchit.

— « Je ne sais pas. » dit-il. « Je suis nouveau dans le commerce. Mais je vais appeler Loni. Elle a treize ans. Elle saura. »

Habdan Hurue, le sage Noir, le Marate camouflé en grand aidant du désert, sortit par la bouche Lézard Vorace. C'était un quartier d'ateliers, avec une centrale solaire, une cornue à charbon de bois, des éoliennes et des machines à vapeur. Plusieurs filets de fumée claire montaient dans le ciel, et on entendait de loin en loin le paisible grondement des moteurs et le sifflement strident des scies mécaniques.

Habdan se dirigea vers un poste téléphonique où se tenait une jeune aidante, plongée dans la lecture de l'Almanach de la semaine. Il demanda zygène zèbre à Uderna et obtint la communication quelques minutes plus tard. Il n'était pas tranquille. Divers voyageurs colportaient d'inquiétantes rumeurs sur les mouvements de troupes en Gulf Union.

« Je pars pour Cileboa. » dit-il à son correspondant. « J'ai l'intention de ne pas perdre de vue l'envoyé de la République Milliabad. »

La route est longue de Teatriondia à Cileboa, frères pèlerins…

Le ciel d'après la pluie ceignait les collines d'une collerette bleu vif. La civilisation ne crachait plus ses gaz et ses fumées sur ce pays tranquille où nul ne courait vers l'avenir, où tous se laissaient porter par un présent éternel et un passé fabuleux.

Une bouffée de vent apporta l'odeur amère des feuillages mouillés. Gam Simla écoutait avec une attention frémissante la rumeur de la forêt, et il avait la gorge un peu serrée. Il oscillait comme toujours entre une angoisse maladive et une espérance puérile. Ainsi étaient tous les Hommes, hors du Variana. Cet état d'âme les suivait à la trace, depuis leur prime jeunesse, jusqu'à leur mort…

« Comment peut-on être envoyé extraordinaire ? » demanda Silla.

— « C'est une façon de parler héritée de l'ancien temps. Je suis en fait un envoyé tout ce qu'il y a d'ordinaire. Le centième ou le millième depuis un siècle. Et comment peut-on être faiseuse de masques ?

— Faiseuse de masque n'est pas un métier, Gam. » expliqua la jeune femme. « Pas plus que porteur de masque ou joueur de rôle. C'est — si tu veux — le dénominateur commun de mes goûts, de mes dons, de mes activités préférées. Enfin… c'était. Je ne pourrais même plus te dire quels métiers au juste j'exerçais à Teatriondia. Tout se brouille dans ma mémoire : la réalité et le rêve, cette période de ma vie et les précédentes, quand j'étais… Ah, je ne sais plus. C'est le changement. J'ai vraiment très envie d'être une autre. Si le changement n'existait pas — si je vivais dans une société où le changement n'existe pas —, je serais malade, désespérée… Je deviendrais folle, peut-être ! Je me réfugierais dans la haine, le mépris, la cruauté, la vengeance… Dieu sait quoi ! Les gens heureux ont beaucoup d'histoires, tu sais ? Mais je t'ennuie, peut-être ?

— Non. » dit Gam. « Je t'accompagne pour assister à la fête du changement et je veux savoir ce qui se passe dans ta tête. Car je comprends bien que la véritable fête est dans la tête des gens. Habdan Hurue m'a dit… »

Le sage d'Uderna avait conseillé à l'envoyé de Milliabad de découvrir la société du Variana dans ses deux manifestations les plus typiques : la fête du changement et la guerre imaginaire. Gam Simla s'était étonné. Le laisserait-on aller partout et voir tout ce qu'il aurait envie de voir ? « Qui donc vous en empêcherait, camarade ? » Gam Simla ne savait pas au juste. Les autorités ? Mais il n'y avait pas d'autorités. Du moins dans les cités. Au Sudjasan, c'était un peu différent puisqu'on devait jouer sérieusement le jeu de la guerre. Habdan Hurue avait promis cependant une lettre de recommandation pour le vingt-troisième Alasimoun.

— « Vous êtes donc prêts à me livrer tous vos secrets ?

— Il n'y a pas de secrets au Variana. Il n'y a que des mystères ! »

C'était une belle réponse. Et très juste. L'homme de la République commençait à s'en rendre compte. On ne lui cachait rien. Pas de secrets au Variana. C'était un monde tout à fait ouvert, mais par bien des côtés tout à fait incompréhensible. En dernier ressort, on évoquait le Fondateur, le génial Oslobo Maslorovo, dont la volonté devenue loi expliquait toutes les coutumes du Variana. Mais Habdan Hurue l'avait prévenu : Oslobo Maslorovo était probablement un mythe — un mythe commode — et rien de plus. D'autres se référaient à la communauté, au désir du peuple, à l'empathie, à n'importe quoi. Comment savoir ?

Gam Simla aurait voulu étudier en priorité deux phénomènes qui l'intriguaient d'une façon obsessionnelle : les mirages de guerre utilisés par l'armée du Sudjasan et les mécanismes psychologiques et physiologiques du changement. C'était un sociologue et un historien ; il avait une formation universitaire très étendue et le goût des grandes quêtes spirituelles, ce qui n'était pas rare dans son pays, à son époque. Pourtant, il doutait maintenant que cela lui suffirait pour mener à bien une tâche dans laquelle des milliers d'“envoyés extraordinaires”, venus de tous les pays du monde, avaient échoué plus ou moins complètement, d'une façon ou d'une autre, depuis le début du siècle.

Peut-être ne pouvait-on comprendre le Variana de l'extérieur. Peut-être fallait-il s'intégrer d'abord à sa population, avec tous les risques qu'on pourrait imaginer. La République de Milliabad jouissait d'un régime assez égalitaire et néanmoins très libéral. Malgré tout, le crime de haute trahison y existait encore. Et sa sanction : la mort ou la détention perpétuelle dans une prison militaire. Milliabad était une petite nation entourée de gros voisins aux dents longues. Elle devait rester vigilante. Si lui, Gam Simla, rapportait le secret des fusils à mirages, la protection des frontières de la République serait considérablement renforcée. Mais il n'avait pas beaucoup d'espoir. Habdan Hurue lui avait promis de l'aider, mais Gam était maintenant convaincu que les armes à mirages ne pouvaient être utilisées hors du Variana.

La compréhension passe par la conversion : c'est une vieille loi spirituelle. Pour assimiler certaines techniques du Variana, Milliabad devrait aussi adopter sa mentalité, sa philosophie, sa façon de vivre et de penser — ce qui était exclu. Si je réussis, je resterai ici. C'est évident. Je deviendrai un homme du Variana. Alors, que fera la République ? Elle enverra quelqu'un à ma recherche, avec mission de me ramener ou de me tuer… Peut-être les sages du désert pourraient-ils me cacher à Uderna ou à Mara — si Mara existe. Avec épouvante, il s'aperçut qu'il avait déjà à moitié trahi son pays. Un désir lui vint brusquement : Si je pouvais, moi aussi, changer ? Il se persuada aussitôt que telle était sa destinée. Ce n'est pas un hasard si Habdan Hurue m'a fait connaître cette femme, Silla, qui va changer pour la troisième fois. Il a sûrement un dessein nous concernant. Il espère peut-être que la compagnie de Silla aura un effet profond sur moi. Une sorte de contagion — c'est ce qui est en train d'arriver. Je le sens. Cet homme est un… Ah, il n'y a ni prêtres, ni sorciers, ni chefs au Variana ; pourtant Hurue, le sage d'Uderna, est un peu tout cela à la fois. Je n'en peux plus d'être dans ma peau. Gam Simla, envoyé extraordinaire de la République Milliabad : ce nom et cette fonction me font horreur. Pardonne-moi, ô République. Je n'ai pas voulu cela. Non, je ne l'ai pas voulu. Je l'ai seulement souhaité, mais je ne pensais pas que mon souhait puisse se réaliser. Je ne suis pas coupable… Et puis ça s'est passé si vite. Quelque chose d'indescriptible. Est-ce le changement ? Il y a certainement une similitude avec le phénomène que mes compagnons se préparent à subir, mais pour moi ç'a été plus brutal et aussi, sans doute, plus limité. Je suis déjà presqu'un homme du Variana. La transformation est déjà très avancée et elle se poursuit. Je le sens. Peut-être avait-elle commencé bien avant que je le sache. Peut-être s'amorçait-elle en moi, secrètement, avant même que je quitte la République Milliabad pour la première fois. Mon désir de connaître le Variana, qui a fait de moi, à plusieurs reprises, l'envoyé de la République auprès des Ondia, c'était déjà, sans que je m'en doute, le désir de changement…

Je vais donc devenir Gam Simla de Teatriondia ou de Natilondia. Je crois que Teatriondia me conviendrait davantage. On verra. Habdan Hurue le saura. Je serai peut-être rêveur ou meneur de jeu, aidant, dévoué de la Reine… Je serai ce que je suis. Tel est le secret. Ou plutôt le mystère. Je m'accomplirai. Rien de plus simple. La destinée m'appelle. Envoyé extraordinaire ! C'est drôle, très drôle. L'envoyé, c'était l'autre. Il devait bien finir par arriver : je suis celui qui est arrivé. Et je comprends mieux la nature du changement : ça n'a rien de si mystérieux. Il suffit de se trouver dans des conditions propices, un climat de liberté et de désir, et de se laisser porter par une sorte d'élan collectif, ou plutôt de mêler son propre élan à celui de tous ces êtres en marche vers une fête exaltante. Donner un peu de son désir au grand courant du désir collectif. Et c'est le courant tout entier qu'on reçoit en retour… On ne peut changer que dans le monde du changement. On ne peut être libre que dans un monde de liberté. On ne peut être heureux que dans un monde de bonheur. Par Awa ! Ne pas résister à l'élan, voilà le moyen : tout est possible, tout est simple…

Tranquille incertitude. Sentiment tout neuf en moi. D'où me vient-il ? Comme si je renouais avec mon être profond. Comme si j'étais sûr de mon accord avec les… choses ? Avec l'Univers ou Dieu ? Encore des mots à côté. Mais c'est sans importance. Les mots, c'est une maladie de la République. On n'en souffre pas ici. Cette liberté… les gens du Variana se sont libérés du langage. Je le sens ! C'est pour cela que le dialogue est si difficile avec eux quand on vient d'une société encore prisonnière… Je dois pour le moment me pénétrer de certitudes. Me rappeler que je viens du monde de l'incertitude et de l'insécurité. Me rappeler que j'ai quitté ce monde, que je suis sauvé, que mes souffrances sont finies. Me persuader que j'ai conquis le droit à la certitude et à la sécurité.

J'ai quitté Milliabad sûr de mes sentiments pacifistes et de ma haine pour la guerre, mais conscient du fait que j'allais chercher des armes pour aider la République à se défendre contre ses voisins. Cette contradiction me tourmentait. En même temps, elle m'exaltait un peu. C'est fini aussi. J'ai maintenant les armes. Oui, je les ai. Simplement, elles ne sont pas ce que je croyais. Je partirai à la guerre imaginaire et, s'il le faut, je défendrai d'une façon ou d'une autre le Variana contre ses ennemis réels. Il n'y a plus de contradiction en moi.

Les pèlerins de Cileboa marchaient entre une ligne de peupliers effilés et une côte abrupte, aride, où de pauvres buissons griffaient la pierre nue. Des touffes d'herbe grillée plantaient leurs têtes blondes dans les trous des rochers. À droite, s'étendait une forêt de chênes rabougris, de pins squelettiques, où un vieil incendie avait laissé de longues taches noires et brunes. Au sommet de la côte, on apercevait quelques bouquets de sapins. À gauche, se déroulait une étroite et grasse plaine de maïs, de tabac, de vergers, de chaumes luisants, de prairies bleuissantes. Étroite. Incroyablement étroite. Car, dans ce pays, la nature, ou ce qu'il en restait, était incroyablement chiche.

Ils avaient quitté la cité de Yemena depuis plusieurs jours et croisé la route de Natilondia, cité d'Altaïriae. Des pèlerins des deux villes s'étaient joints au groupe de Silla et Gam Simla. Ils marchaient. On doit se rendre en marchant à la fête du changement. Mais certains montaient parfois dans les autobus ou les camions électriques qui roulaient vers Cileboa, car ils avaient hâte d'arriver à la fête. Ce n'était pas interdit. Qui donc l'eût interdit ?

Ils formaient maintenant une troupe d'environ un millier de personnes. D'autres troupes semblables les suivaient. D'autres les précédaient. Les troupes se réunissaient ou s'étiraient pour se scinder. Certains pèlerins qui ne ressentaient nulle urgence musaient le long des bois et des prairies, s'étendaient au pied des collines pour se reposer et laisser le processus du changement s'activer en eux. La sensibilité commune s'ajoutait à l'instinct de chacun, et les aidants étaient nombreux pour conseiller ceux qui hésitaient : « Tu es fatigué : arrête-toi. ».

Bois, mange, écoute, attends. L'attente est un grand secret qu'on n'a jamais fini d'apprendre.

Pas de secret au Variana ? Eh bien, il y a toujours au moins celui-ci.

Parfois, le groupe se resserrait, devenait compact ; le bruit doux des pieds chaussés d'alfa ou de liège frôlant le sol se changeait en un martèlement rythmé. Pendant un moment, la masse fluide et fluctuante des pèlerins de Cileboa se mettait à ressembler aux foules de partout et de toujours. C'était troublant, mais ne durait pas. Le rythme se cassait de nouveau. Des courants naissaient, déviaient, s'étalaient ; une sorte de mouvement brownien rendait au cortège l'apparence d'un ballet rituel, programmé par un démiurge et mimé par des danseurs un peu drogués.

Drogués… Gam Simla avait pensé que les pèlerins de la fête devaient l'être plus ou moins, et puiser dans les fumées hallucinogènes une bonne part de leurs illusions et de leurs espérances… Il savait maintenant qu'il s'était trompé et que si un peuple au monde n'avait nul besoin de drogues, c'était bien celui du Variana. Les psychotropes les plus sophistiqués fabriqués par les laboratoires de la G.U. ne pouvaient donner aux gens des républiques circumindiennes ce qui leur manquait — qui avait manqué autrefois aux populations occidentales et à toutes les populations des pays industriels — et que les habitants du Variana possédaient à l'évidence par on ne savait quel miracle, quel choix arbitraire de Dieu, quelle évolution historique, quelle découverte scientifique ou quel hasard bienheureux. Le don d'authenticité, la force d'être, la liberté, l'intensité, la maîtrise du temps intérieur. La présence ou l'absence. La puissance ou la légèreté. La volupté…

Ce groupe d'environ un millier de personnes qui marchaient lentement vers Cileboa, comprenait des pèlerins des deux Ondia et quelques-uns qui venaient du Sudjasan et des villes du désert. Sol Vali et Belxan, l'aidante qui l'accompagnait, venaient de Natilondia. Boeroe Urugalo habitait Natilondia mais, avec son amie Laïna, il arrivait du Sudjasan, via Teatri. Silla Taras et le représentant de la République Milliabad avaient quitté également Teatri cinq jours plus tôt. Habdan Hurue, grand aidant du désert, se trouvait aussi dans ce groupe. Bien qu'il ne fût pas un porteur de masque, il s'était mêlé aux pèlerins sous un déguisement si parfait que Gam Simla, Silla et Laïna n'auraient eu aucune chance de le reconnaître et que Djisana même eût peut-être hésité en le voyant. Quelques sages d'Uderna — qui étaient en réalité des Marates, comme Gam l'avait deviné, comme Boeroe s'en doutait, comme tous les habitants du Variana en avaient l'intuition secrète, inavouée — l'avaient aidé à réunir les quatre pèlerins qu'il voulait observer au cours du voyage et de la fête : Silla Taras, candidate au troisième changement, future Marate de plein droit ; Gam Simla, dont il se méfiait un peu et espérait beaucoup ; Boeroe Urugalo, dont Laïna et Djisana avaient demandé l'admission anticipée à Mara ; Sol Vali, enfin, un cas psychologique intéressant que lui avait recommandé le Marate Hang Kovaldès.

Le centre du Variana était une vaste oasis traversée par deux grandes rivières, l'Auralonde et l'Arbaletta, et par un fleuve, l'Itala, quadrillée par de larges routes que les dévoués de la Reine entretenaient avec l'aide des voyageurs et des pèlerins en marche vers Cileboa, Sadyal, Abodocaru, Uderna, ou bien revenant de ces villes avec une nouvelle personnalité, vigoureuse et neuve, et tout prêts à dépenser dans une activité physique rude le trop plein d'énergie que la fête du changement avait déversé en eux.

Rivières, sources, lacs, prairies où paissaient des troupeaux denses de moutons, de chèvres et de vaches. Terres grasses que des paysans en abuds claires et turbans de couleurs vives cultivaient avec des bœufs et des chevaux, quelques tracteurs à gazogènes ou de rares machines électriques, prêtées par les aidants d'Uderna qui avaient un certain génie de la mécanique. Sur les collines et les grands plateaux, d'innombrables éoliennes dressaient leurs grands bras multicolores : il y en avait cinq mille entre Cileboa et Teatriondia… C'était une des régions les plus riches — c'est-à-dire les moins pauvres — du Variana… Les petites maisons de surface, souvent rondes, blanches, ocre ou brunes, dispersaient entre les arbres leurs façades vitrées, noires, et leurs toits-réservoirs. De loin en loin, les miroirs des centrales solaires jetaient leurs sombres luisances de reptiles lovés ; les capteurs des lumiducs, ouverts au ras du sol comme autant de bouches affamées, laissaient deviner la présence des villages souterrains… Séduits, beaucoup de pèlerins sur le chemin du retour s'arrêtaient pour un jour ou pour un an. Au Variana, il n'y avait pas de “métiers”. Mais l'activité des paysans était ce qui se rapprochait le plus d'une profession au sens ancien du mot. Il arrivait même que des gens consacrent tout leur temps, pendant des années, à la culture et l'élevage. Au fond, tous les habitants du Variana étaient des paysans.

Abuds, tuniques, latis, jabarouges et dalmas de toutes les couleurs. Chapeaux et turbans : les pèlerins de Cileboa avançaient maintenant sous le soleil de midi. Troupe bigarrée, à la fois calme et bruissante, fiévreuse, joyeuse, vivante. Un clan en marche.

Hommes et femmes de toutes races et de tous âges, mais la plupart entre trente et cinquante ans, avec une nette prédominance des types locaux : méditerranéen, arabe, africain. Et de jeunes aidants parmi lesquels on voyait de nombreuses têtes blondes…

Sol Vali, chercheur de choses, prêt au changement par la grâce de la reine Altaïriae !

Belxan, l'aidante du palais, venue l'assister dans cette sublime épreuve et veiller sur lui pour que s'accomplisse le désir de la Reine.

« J'ai quarante ans et une semaine. » dit Sol.

— « C'est bien. » dit Belxan. « Tu sais qu'il y a des hommes et des femmes qui ont connu leur premier changement à plus de quarante-cinq ans. Et même à plus de cinquante.

— Oh, moi je n'aurais pas attendu si longtemps. J'aurais essayé n'importe quoi. J'aurais supplié la Reine nuit et jour, s'il avait fallu, pour qu'elle m'aide.

— Tu es heureux ?

— Je suis heureux, Belxan. Merci à toi. J'ai presque tout oublié. Je suis devenu comme un enfant. Je suis content que tu sois près de moi. Je plains ceux qui sont seuls pour aller à la fête du changement.

— Tu n'as pas vraiment oublié. C'est une impression que tu as. Tu es seulement très disponible. Et puis personne n'est seul. Regarde. Nous sommes des milliers.

— Ce n'est pas pareil. Je ne les connais pas. Je crois que j'aurais très peur. Je ne suis pas tout à fait comme les autres. J'ai quarante ans et je n'ai jamais changé. Et puis j'étais malade. La Reine m'a guéri, mais ça m'a donné un choc terrible.

— La Reine ne t'a pas guéri. Elle t'a réveillé. Elle t'a donné un choc, c'est vrai, pour te faire comprendre que tu pouvais te guérir toi-même.

— Peut-être… J'ai hâte d'arriver à Cileboa.

— On peut monter dans un camion, si tu veux. On gagnera deux ou trois jours.

— Non, non. Je n'ai pas le droit !

— Si. Tu as le droit. Tout le monde a le droit d'aller plus vite à la fête.

— Les autres peut-être. Pas moi. Je ne suis pas comme les autres. La Reine m'a guéri pour que j'aille à Cileboa à pied. Comme on doit y aller. Elle me mépriserait si elle me voyait monter dans un camion. Mais tu peux le faire, toi. Je te rejoindrai là-bas.

— Je suis venue pour être avec toi. Je ne te quitterai pas.

— Bonjour. » dit un homme âgé, vêtu d'une longue dalma encore fumante de pluie. « Je m'appelle Oslobo Selendo. Est-ce que je peux marcher avec vous ?

— Je m'appelle Sol Vali. » dit Sol. « Elle, c'est Belxan. Nous sommes de Natilondia. Et toi ?

— Moi, de Teatri.

— Marche avec nous. Tu veux parler ?

— Oui. Je suis seul.

— On n'est jamais seul. » dit Belxan.

— « Moi, je le suis. » dit Oslobo. « Parce que je suis vieux.

— Tu as besoin d'aide ? » demanda Belxan. « Je suis aidante du palais de la Reine. J'accompagne Sol mais je peux t'aider aussi.

— Je ne sais pas. Enfin, on a toujours besoin d'aide. J'ai cinquante-neuf ans et c'est mon deuxième changement. Je ne l'attendais plus. J'ai connu le premier quand j'avais trente-six ans. Je suis vieux. Et je ne suis pas en très bonne santé. J'ai un peu peur.

— Peur ? Tu n'es pas vieux et tu n'as pas l'air malade. » dit Belxan. « De toute façon, le changement est le meilleur remède à tous les maux du corps et de l'âme.

— Je ne le crois pas. » dit Oslobo. « Je n'avais pas envie de changer. Mais j'ai eu peur de mourir si je n'allais pas à la fête.

— Tu ne voulais pas changer ? » dit Sol. « Tu es un drôle d'homme. Je ne savais pas que ça existait, des gens qui n'avaient pas envie de changer quand le moment était venu. J'ai quarante ans, moi. Je vais changer pour la première fois, grâce à la Reine. J'étais malade, tu comprends, et la Reine m'a guéri. Pourquoi n'as-tu pas demandé audience à la Reine Yemena ? Je ne crois pas qu'elle soit aussi puissante qu'Altaïriae mais elle t'aurait guéri…

— Elle m'aurait guéri de mes rhumatismes, crois-tu ? J'en doute un peu. Et puis, j'ai aussi le cœur fatigué. Je ne pense pas que Yemena puisse quelque chose pour moi. En tout cas, ce voyage est une dure épreuve. Je voudrais partir. Il n'y a pas de bons médecins au Variana. Je voudrais aller dans une clinique de la Gulf Union.

— Drôle d'idée ! » dit Sol. « Une clinique de la Gulf Union ! Je n'ai jamais rien entendu d'aussi fou. Enfin, tu vas changer bientôt : tout ça te sortira de la tête.

— Ne sois pas si dur avec notre ami. » dit Belxan. « Tout le monde a des idées bizarres, une fois ou l'autre.

— Je souffre. » dit Oslobo. « Peux-tu m'aider ?

— Je ne suis pas très bonne en médecine. » dit Belxan. « Je vais chercher un aidant médecin pour toi. Et je te ferai des massages, si tu veux.

— Merci. » dit Oslobo. « Je vais chercher aussi de mon côté. »

Il s'éloigna, les épaules voûtées, une hanche raide, en boitillant.

Habdan Hurue, sous le masque d'Oslobo Selendo, avait rejoint Laïna et Boeroe.

« Je m'appelle Oslobo Selendo. Est-ce que je peux marcher avec vous ?

— N'importe qui peut marcher avec n'importe qui. » dit Boeroe. « J'espère que tu le sais. Tu as un beau nom : celui du Fondateur.

— Je ne crois pas au Fondateur. » dit Oslobo. « C'est un mythe.

— Qui sait ? » dit Boeroe. « Les mythes sont quelquefois plus vrais que les êtres de chair et d'os. »

Le vieil homme s'était placé entre Laïna et Boeroe. Une très jeune femme blonde, nommée Yemena, marchait à côté d'eux. Elle venait de Natilondia et allait à Cileboa pour son premier changement.

— « Je me moque du Fondateur et des mythes. » dit-elle. « Je vais changer et je suis heureuse.

— J'aimerais connaître vos noms. » dit Oslobo.

Boeroe, Laïna et Yemena se présentèrent.

« N'allez pas trop vite. » dit Oslobo. « Je souffre de rhumatismes et je marche difficilement, de sorte que je perds tous mes compagnons les uns après les autres. Je suis seul et j'ai peur de la fête. J'ai soixante et onze ans. Je suis trop vieux pour changer. J'aurais dû rester chez moi.

— On peut changer à n'importe quel âge. » dit Boeroe. « Il ne faut jamais refuser aucun don de la vie — et c'en est un, crois-moi. Tu vas rajeunir. D'ailleurs, tu ne parais pas tes soixante et onze ans. Toutes tes souffrances disparaîtront, au moins pour un temps. Et tes fonctions sexuelles seront rétablies dans leur pleine force, au moins pour un temps. Tu seras heureux comme tu ne l'as jamais été, au moins pour un temps. Voilà pourquoi le changement est une fête. Oslobo Maslorovo l'a voulu ainsi. Peu importe qu'il n'ait jamais existé. Qu'en pensez-vous, tous ?

— Je suis heureuse. » répéta Yemena. « Et je n'ai que vingt-six ans !

— Le changement n'est pas une fin en soi. » dit Laïna. « Mais c'est quand même une belle aventure. Je regrette de ne pas en être, cette fois. »

Le petit groupe réglait maintenant son pas sur celui d'Oslobo-Habdan et se laissait dépasser par de nombreux pèlerins à l'allure plus rapide. Un aidant les arrêta et leur demanda s'ils voulaient bien travailler une journée à réparer la route, avec une équipe d'hommes et de femmes qui revenaient de Cileboa.

« Vous allez à la fête du changement. » dit-il. « Vous ne devez rien à la Reine et vous pouvez marcher le cœur tranquille. Mais d'un autre côté, il est juste que les pèlerins entretiennent la route de Cileboa. Et comme j'ai remarqué que vous ne semblez pas pressés… Que ceux qui le peuvent et le désirent viennent avec nous ! »

Presque sans se concerter, Boeroe et Laïna suivirent l'aidant sur le chantier. Yemena hésita.

— « J'ai hâte d'arriver à Cileboa. » dit-elle au sage d'Uderna. « Je sens que mon changement se précipite.

— Marche. » dit Habdan. « Tu n'as pas de temps à perdre.

— Mais il faut que je t'attende. Les autres sont partis travailler. Je ne veux pas te laisser seul.

— Va. » dit-il. « Marche, ne t'occupe pas de moi. C'est l'ordre d'un vieil homme. Et bonne chance ! »

Un camion-cuisine était arrêté au bord de la route. Habdan prit sa gamelle dans son sac à dos et la tendit à une aidante d'un certain âge qui la lui remplit de soupe et le regarda en souriant tristement.

« Tu n'es pas jeune, pour aller à Cileboa.

— Ma foi, non. » convint Habdan. « J'ai soixante-treize ans. Un bel âge pour le changement. Qu'est-ce que tu as comme légumes et comme fruits ? »

Elle lui donna une moitié d'ananas et une salade crue, enveloppée d'une feuille de bette. Son visage était fermé, tendu, son regard fixe ; ses mains maigres et plissées tremblaient légèrement.

« Quelque chose qui ne va pas ? » s'enquit Habdan.

— « On a de mauvaises nouvelles. » dit la femme. « Mais les sages d'Uderna ne veulent pas qu'on en parle. Enfin, pas encore.

— Les sages d'Uderna ? Quels sages d'Uderna ? »

La femme jeta un regard méfiant autour d'elle, des deux côtés du camion.

— « Il y en avait un ici, tout à l'heure. Il s'appelle Sand Taraï. Je ne le vois plus.

— Sand Taraï, je le connais. » dit Habdan. « Quelles mauvaises nouvelles ?

— Demande-lui, puisque tu le connais.

— Tu dois me dire ce que tu sais. Il n'y a pas de secrets au Variana.

— Mais les sages d'Uderna…

— Même un sage d'Uderna peut se tromper. On ne peut rien cacher au peuple.

— Je ne sais pas. » dit la femme. « C'est tellement…

— Ah, je vois. » dit Habdan. « Notre pays est attaqué.

— Oui. » dit la femme. « Tu as deviné ou tu le savais ?

— Je m'y attendais. J'ai deviné en te regardant.

— Pourquoi tu t'y attendais ? Qui es-tu ?

— Je viens d'Uderna, moi aussi. Il faut que je parle à Taraï. Merci pour la nourriture. »

Habdan s'adossa à un arbre et mangea rapidement. Il avait projeté de passer un moment avec Silla et Gam Simla. Mais sa mission d'étude n'avait plus aucune importance. Plus aucune importance, se dit-il en mangeant sa soupe avec calme, sans hâte inutile. Sa main qui tenait la grosse cuiller de bois ne tremblait pas. Il vida sa gamelle jusqu'au fond. Il savait que les événements risquaient de se précipiter si la Gulf Union avait vraiment attaqué le Variana. Ce repas serait peut-être le dernier qu'il pourrait prendre avant longtemps. Peut-être son dernier repas d'homme libre. Il mangea la salade jusqu'à la dernière feuille et racla avec les incisives l'écorce de sa tranche d'ananas. Ce que nous redoutions depuis deux siècles est arrivé, songea-t-il. Les Marates savaient bien que le Variana serait un jour attaqué. Nos voisins sont puissants, mais nous étions une menace pour eux à cause de notre philosophie et de notre façon de vivre. Tout est bien, décida-t-il. Le destin va s'accomplir. Nous gagnerons. Nous gagnerons la guerre d'une manière qu'ils ne peuvent même pas imaginer…

Il se demanda un moment s'il devait abandonner son déguisement et apparaître aux yeux de tous comme Habdan Hurue, le sage d'Uderna. Il pouvait se réfugier dans les bois épais qui bordaient la route et arracher son masque, laver son visage, retourner ses vêtements. Personne ne verrait Oslobo Selendo devenir Habdan Hurue. Il rejoindrait ensuite Sand Taraï et les autres représentants de Mara camouflés comme lui en aidants du désert. Mais je n'ai pas le droit de faire ça pour mon plaisir personnel, pensa-t-il. Est-ce la meilleure solution ? Qui aurait pu le dire ? Il décida de rester tel qu'il était pour le moment.

Il s'approcha de nouveau du camion-cuisine. Mais il ne vit pas Taraï ni aucun de ses compagnons qu'il pût reconnaître.

Il se mit à la recherche de Boeroe Urugalo et de Laïna — qui était, par dérogation, la plus jeune des Marates. Il les trouva tous les deux sur le chantier voisin, qui occupait la moitié de la route et s'étendait sur un peu plus de deux cents mètres. La jeune femme cassait des pierres. L'ex-commandant Urugalo poussait une brouette à roue de bois cerclée de fer. Habdan s'approcha de Laïna, assise à l'ombre, les chevilles croisées, et qui maniait avec une surprenante dextérité un marteau à long manche. Belle preuve d'évolution, pensa-t-il. Et il l'admira un moment, pendant qu'elle ne le voyait pas. Il l'appela — avec la voix d'Habdan et non celle du vieil Oslobo Selendo : en réalité, il avait soixante-dix ans mais il était jeune, très jeune, plus jeune qu'il ne l'avait jamais été. Laïna leva la tête et le regarda d'un air surpris. Il se tint debout à trois pas d'elle.

« Je suis Habdan Hurue. Tu m'avais reconnu ?

— Maintenant, oui. » dit-elle. « Mais pas l'autre fois. Qu'est-ce qui se passe, Habdan ?

— Je viens d'apprendre de graves nouvelles. Je ne sais pas encore en toute certitude si elles sont vraies mais j'ai l'intuition qu'elles le sont. Heureusement ou malheureusement : il est difficile de le dire. De toute façon, l'heure est venue. Je voudrais parler à Boeroe Urugalo. Va le chercher, je te pris. Je crains que les trous de la route n'aient plus aucune importance. »

Laïna avait un peu pâli. Elle ne posa aucune question. C'était une Marate. Elle ne pouvait hésiter sur la nature des “mauvaises nouvelles” qu'apportait Habdan. Les sages du désert se préparaient depuis longtemps à l'éventualité d'une attaque de l'extérieur. De la Gulf Union, le plus puissant État du monde, dont les frontières incertaines se situaient à moins de mille kilomètres à l'est. L'heure est venue, se dit Habdan, presque sans angoisse. Cette attaque était prévue, inévitable, nécessaire. Il fallait simplement qu'elle ne se produise pas trop tôt. Mais, pensa Habdan, comment savoir s'il n'est pas encore un tout petit peu trop tôt ? Non, non, nous sommes prêts. Tout est bien. Après une période d'inquiétude, de désespoir au pire, le peuple du Variana prendrait conscience de cette réalité : on n'abolit pas l'Histoire. On peut seulement la contourner, la ralentir ou utiliser sa propre force pour la dominer — et c'est déjà extraordinaire. C'est ce que le Fondateur a voulu, se dit-il. Peu importe que le Fondateur ait été un homme, une communauté, un parti ou une idée. Oslobo Maslorovo — quelle que soit l'entité qui se cache sous ce nom — savait qu'un jour le Variana serait envahi et, d'une certaine façon, détruit. C'était dans l'ordre des choses, et un véritable sage ne pouvait souhaiter pour son pays une destinée contraire.

En attendant Laïna et Boeroe, Habdan but longuement à une fontaine, cachée dans un fourré de noisetiers au-dessous de la route. L'attaque serait sans doute brutale, dès que les forces armées de la G.U. auraient dominé leur hésitation initiale. Le Variana leur fait peur, sans quoi ils seraient déjà ici. Ils tâtent nos défenses. Ils ne peuvent pas deviner que les armes du Variana, mystérieuses et terribles, constituent le plus formidable bluff de tous les temps. Pendant près de deux cents ans, nous les avons tenus en respect avec des mirages ! Non, rectifia-t-il, bluff serait leur mot mais ce n'est pas le nôtre. Pas un bluff : une profession de foi !

Boeroe et Laïna arrivèrent en se tenant par la main. La tunique de l'homme était ouverte sur un torse maigre ; l'abud de la jeune femme découvrait largement un de ses seins. Tous deux ruisselaient de sueur. Habdan les regarda avec tendresse. Dommage pour eux. Mais ils allaient vivre sur de nouvelles hauteurs.

« Ainsi, tu es un aidant d'Uderna. » dit Boeroe. Il ajouta après un instant de réflexion : « Et sans doute aussi un Marate. Car Mara ne désigne pas une cité du désert, mais l'union des grands initiés, n'est-ce pas ? »

Habdan hocha la tête en souriant.

— « C'est exact. Sauf qu'il n'y a pas d'initiés. À moins de considérer le peuple du Variana comme un peuple initié. Et, à la demande de Laïna, tu dois être admis parmi nous après ton deuxième changement. Mais… Eh bien, considère que c'est chose faite. Tu es un Marate, frère. »

Aucun tressaillement sur le visage clair, massif, osseux, nordique. Puis Boeroe esquissa un geste ample du bras, un geste brusque et mal contrôlé. Et il se figea de nouveau.

— « Bien. » dit-il. « Mais aurons-nous le temps ?

— C'est la guerre ? » demanda Laïna.

Mais le ton de sa voix montrait qu'elle n'avait aucun doute et ne posait cette question que pour la forme.

— « Je le crains. » dit Habdan.

— « La G.U.

— Qui d'autre ? Je suis inquiet pour les pèlerins, pour vous tous. » ajouta Habdan. « Votre état psychologique, dans l'attente du changement, vous rend très vulnérables, et nous allons vivre des heures difficiles. Exaltantes mais difficiles… »

Boeroe réfléchit calmement, les yeux à demi fermés. Habdan sentit grandir l'estime qu'il avait pour cet homme. Boeroe se préparait à subir son deuxième changement et il se comportait comme un Marate chevronné… La crise, la guerre, l'invasion seraient peut-être pour tout le peuple du Variana l'occasion de mettre à l'épreuve les qualités de cœur et d'âme forgées depuis un siècle. Chaque homme et chaque femme de ce pays accéderait d'un coup à la quatrième saison de la vie. C'est-à-dire à l'âge adulte. Le règne de Mara était arrivé. Le Variana serait Mara, et les sages du désert pourraient se fondre dans une communauté où chaque homme et chaque femme leur ressemblerait.

« Venez. » dit-il à ses compagnons. Il prit la direction des bois, décidé à retirer son déguisement. Ce fut à ce moment que la première bombe explosa, loin au nord, vers Cileboa.

Et tous les pèlerins surent qu'ils ne verraient jamais la fête.

Sol Vali prit le fusil que lui tendait l'homme au brassard noir. Le camion chargé d'armes portait aussi la barre noire de l'Alasimoun. Mais, pensa Sol, l'Alasimoun affronte Torogoun dans le Sudjasan : comment pourrait-il faire face à l'invasion des Unionistes au nord et à l'est ? Torogoun reste notre principal adversaire, se dit-il. Oui, notre principal adversaire car il représente la bête haineuse et stupide que nous, hommes et femmes du Variana, combattons depuis toujours. Plus que jamais, Torogoun est l'ennemi. Prétendre que les nomades pillards du désert n'existent pas est une bien grande erreur…

Belxan secoua la tête pour refuser le fusil. Aidante du palais de la Reine, elle aurait sa tâche, aussi importante que de tenir une arme — mais différente. Elle serra la main de Sol et lui dit qu'elle devait le quitter. Sol sourit gravement et avoua qu'il aurait bien voulu faire l'amour avec elle encore une fois. Ils s'embrassèrent. « Si tout va bien, nous nous reverrons… »

Tout va bien, Sol Vali. Nous avons gagné la guerre et nos ennemis ne le savent pas.

Ah, ils avaient peu de chances de se revoir et encore moins de faire l'amour.

Son fusil à la main, Sol regarda la jeune femme s'éloigner et rejoindre un groupe d'aidants rassemblés devant un autobus. Soudain, il éclata de rire. Je suis maintenant décideur, décida-t-il. Je dois décider quelque chose. Il ne savait pas trop quoi. Il décida de réfléchir.

De courtes averses se succédaient depuis le matin, coupées d'éclaircies pendant lesquelles un soleil blanchâtre se montrait au milieu des nuages éclatés. La forêt ressemblait à la mer — la mer telle que Sol l'imaginait, car il n'avait jamais traversé le désert, jamais quitté le Variana. Il reposa voluptueusement ses yeux sur le vert foncé des chênes et des hêtres, découvrit plus loin le moutonnement clair des châtaigniers. Les bois s'étendaient sur le coteau en grosses touffes irrégulières. Les chaumes pâles et les prairies sèches avançaient entre eux comme les péninsules de sable s'enfoncent parfois dans l'océan vert et bleu. Par-dessus les arbres, jusqu'à l'horizon, on apercevait une multitude de collines rondes, toutes semblables, avec de petites maisons blanches et noires — noires étaient les façades solaires —, des près vert pâle, des chaumes jaunissants et, de toutes parts, la forêt tentaculaire. Une guirlande de pins courait sur les crêtes… Avant la lèpre-rouille qui avait transformé en désert la moitié de l'ancien continent, ce type de paysage, frais, vert, touffu, opulent et doux, couvrait une bonne partie de l'Europe.

Les gens de la G.U. ne sont pas encore là, songea Sol pour se réconforter. Le désert est grand ! Puis il s'aperçut qu'il n'avait plus besoin de réconfort. Il n'était plus un enfant. Dommage pour la fête ! Cette attaque ennemie arrivait à un bien mauvais moment pour lui. Juste pour me voler mon changement ! Pourtant, la Reine a ordonné que je change, se dit-il. Pourquoi ne pas changer maintenant, tout de suite, ici même ? La fête est à trois jours de marche mais je n'ai pas besoin de la fête… Il réfléchit en examinant son arme. C'était une pièce taillée dans le bois, qui imitait assez bien un fusil de guerre de l'ancien temps. La crosse était ornée d'un dessin sommaire, symbolique : une fleur stylisée. Un creux poli, très doux, remplaçait la détente. À la pointe du canon, il y avait une petite sculpture qui semblait représenter une tête d'animal — fabuleux ou non. On ne comptait plus les espèces disparues. Beaucoup d'animaux étaient devenus, de ce fait, plus ou moins fabuleux. Un hippocampe, décida-t-il, en promenant ses doigts humides de sueur sur l'étrange figurine.

« Je ne comprends pas ! » répétait Gam Simla, oubliant qu'il avait juré quelques heures plus tôt de rayer à jamais de son vocabulaire ce mot sinistre et borné. « Je ne comprends pas, camarade. La République Milliabad ignorait tout des préparatifs de la Gulf Union. Je vous le jure. Si j'avais eu le moindre doute, je vous aurais averti. J'étais même prêt… »

Habdan Hurue le regardait. Gam détourna les yeux. Il avait failli avouer au sage d'Uderna qu'il se préparait à une totale conversion au moment où il avait appris la nouvelle de la guerre. Mais c'eût été une erreur ! Aux yeux des Unionistes, je serai de toute façon le représentant de la République Milliabad. Je n'ai pas le droit de lier mon sort à celui d'une population qui va être décimée, dispersée, traitée à coup sûr d'une façon impitoyable. Je dois rester l'observateur étranger, neutre, que j'étais il y a si peu de temps — que je suis encore pour les pèlerins… Il éprouva une douleur poignante. Une froide et longue douleur chargée de son espoir déçu, de son désespoir total. Il se sentait tellement plus proche des hommes et des femmes du Variana que de ses lointains compatriotes. Mais il ne pouvait plus rien pour le Variana. Par contre, s'il acceptait de tenir un fusil à mirages et qu'il soit pris par les soldats unionistes ou les agents secrets de la G.U., les chefs de la plus puissante armée terrestre allaient croire que la République était engagée aux côtés du Variana. Cela n'aiderait en rien le Variana mais risquait d'apporter la guerre à Milliabad. Il n'avait qu'une médiocre estime pour les dirigeants de son pays, seulement des millions de pauvres gens pouvaient mourir à cause de son imprudence. Il frissonna à la pensée du crime qu'il aurait pu commettre presque sans y penser.

La douleur en lui s'apaisa. Il crut qu'elle s'apaisait… Elle revint presque aussitôt, plus vaste et plus diffuse. Il sut qu'elle ne le quitterait jamais tout à fait, qu'il lui faudrait vivre et mourir avec elle. Il allait abandonner à la souffrance et à la mort des êtres qu'il aimait comme ses frères. Il baissa la tête, submergé par la honte. Il prononça lentement, sans oser affronter le regard d'Habdan : « Je demande à être considéré comme un observateur neutre. ».

Habdan Hurue sourit.

— « C'est naturel. Nous allons tâcher de trouver un véhicule qui vous ramène à Teatriondia. Là, vous pourrez attendre ou prendre le prochain dirigeable pour Milliabad. »

Gam Simla eut envie de mourir.

Son fusil de bois à l'épaule, Habdan Hurue considérait avec un mélange d'indulgence et de fierté l'immense désordre qui régnait dans cette petite armée improvisée.

« J'ai toujours combattu l'idée de certains Marates de créer une administration fantôme. » dit-il à Boeroe, qui se tenant près de lui avec Laïna.

— « Une administration qui eût été prête à intervenir en cas de crise grave ? » demanda Boeroe.

— « En cas de crise grave, » dit Laïna, « le Variana doit rester lui-même.

— Une volte-face de dernière heure démoraliserait notre peuple. » ajouta Habdan Hurue.

L'essentiel, expliqua-t-il, était de préserver la foi des Hommes de ce pays en leur philosophie et leur civilisation. Cette parodie de hiérarchie militaire — avec l'Alasimoun au sommet — que l'on implantait à la hâte, ne visait qu'à donner le change à l'ennemi. Les fusils à mirages contre les blindés et les lasers de la G.U. : il le fallait. Si les soldats du Variana avaient possédé eux-mêmes des blindés et des lasers, la bataille eût simplement été plus sanglante et la défaite plus lourde. La défaite militaire, bien sûr, qui était inévitable et au fond sans importance.

Les fusils à mirages avaient pu effrayer quelques pillards isolés, mais ils ne tuaient ni ne blessaient. L'armée de la G.U., déferlant avec ses chars, ses avions peut-être, ou ses dirigeables lourds, serait insensible à l'emprise mentale — quasi mystique — qui avait fait reculer les nomades du désert. Les canons du Variana ne l'arrêteraient pas plus de quelques heures : le temps pour l'ennemi d'oublier la peur superstitieuse que les mirages lui inspiraient encore !

Selon le vœu secret d'Oslobo Maslorovo et des anciens Marates, la population du Variana serait chassée de son territoire et dispersée à travers le monde : sa philosophie sociale et son genre de vie se répandraient sur toute la planète. Les déportés seraient autant de graines semées au vent ! Des millions de graines se dessécheraient, mourraient peut-être ; mais quelques-unes, quelques milliers, quelques centaines de milliers, germeraient en cette terre étrangère. Ici et là. N'importe où. Un jour, il y aurait des dizaines ou des centaines de Variana sur la Terre, dans les oasis laissées par la lèpre-rouille. Et la lèpre-rouille serait vaincue. La Terre serait reconquise par la douceur et l'amour.

Avec ses fusils de bois, le peuple des Ondia allait livrer le plus grand combat de l'Histoire. Un combat qui déciderait peut-être du destin de l'Humanité. Les envahisseurs ne pourront pas comprendre. Ils penseront que nous sommes fous, et c'est ce qu'il faut. Mas nous ne lâcherons pas nos fusils. Nous savons, nous, que nous nous battons pour l'avenir. Contre Torogoun le Noir. L'armée de la G.U., ce n'est qu'une nouvelle métamorphose de Torogoun. Nous gagnerons encore cette bataille, dès l'instant où nous garderons notre foi en nous-mêmes…

Devenus soldats en quelques minutes, les pèlerins de Cileboa s'éparpillaient le long de la route, dans les prairies et les bosquets, sans ordre ni discipline. Au diable l'ordre et la discipline !

Ils n'ont pas peur. Ils discutent gravement, s'embrassent, se serrent les mains. Ils tiennent leurs fusils avec respect et tendresse. Ils caressent les crosses et les figurines au bout des canons. Ils regardent de temps en temps le ciel, où vont surgir bientôt les aéronefs de la G.U. Ils sont prêts. Ils savent d'instinct que le combat qui se prépare sera un combat inégal. Un combat intérieur dans lequel l'ennemi n'a aucune chance. Ils savent qu'ils remporteront sur la bête stupide la plus grande victoire de tous les siècles, parce qu'ils ne cesseront jamais de croire à la force supérieure qu'ils représentent.

Boeroe eu la vision d'une femme qu'on torturait. Cela se passait longtemps après l'invasion. Des dizaines d'années peut-être. C'était une fille du Variana — même si le Variana n'existait plus. Ses bourreaux voulaient lui faire avouer que les fusils à mirages n'étaient rien que des morceaux de bois sans pouvoir, de misérables parodies de fusils de chasse ou de guerre, bricolées par des schizophrènes incapables de distinguer le rêve de la réalité. La jeune femme était à bout de résistance. Bientôt, elle cesserait de lutter. Elle avouerait tout ce qu'on voudrait. Mais c'était sans importance : elle garderait au fond de son cœur la certitude que les fusils de bois étaient invincibles.

Silla Taras, un sourire amusé sur ses lèvres douces, pensa qu'elle ne serait jamais marate. Trop tard… Tous les habitants du Variana allaient devenir marates. Elle ne serait qu'une Marate parmi des millions d'autres : c'était mieux ainsi. La planète entière serait un jour Mara. Mara, la cité lointaine — encore lointaine, mais dans le temps et non dans l'espace. La planète Mara ! Tous les hommes et toutes les femmes du Variana allaient prendre en main leur destin. Chacun serait à la fois aidant et porteur de masque, dévoué et joueur de rôle, rêveur et payeur, décideur et chanteur du ciel, poseur de pierres et chercheur de choses… Chacun serait un être humain complet et libre. Voici venir le dernier changement. Le temps de Mara approche.

Un homme prit le bras de Silla. Un Noir d'une trentaine d'années, petit, musclé et très beau.

« Tu me plais. » dit-il. « Viens. »

Silla éclata de rire. Mais elle le suivit.

« Je m'appelle Soudan Boro. » dit l'homme.

Il l'entraîna vers les près où les pèlerins se rassemblaient en foule bruyante et joyeuse.

— « Crois-tu que nous aurons le temps ? » demanda Silla.

— « Le temps ? »

Il la jeta sur l'herbe en guise de réponse. Silla se sentit infiniment jeune. Elle s'accrocha à Soudan Boro et le fit rouler près d'elle. Un bras entre ses cuisses, il la serra contre lui et commença à la déshabiller.

« On aura le temps de faire l'amour. » dit-il gravement. « On changera ensemble. Au moment du plaisir !

— Qui l'a décidé ? » demanda-t-elle en riant et en se débattant.

— « Moi. » dit le jeune homme. « Je suis le plus grand décideur du monde. Tu ne le savais pas ? »

En pénétrant Laïna, Sol Vali fut pris d'une sorte de frénésie. Autour d'eux, sur l'herbe mouillée, des centaines de corps étendus, enlacés, enroulés, lovés et mélangés, fêtaient en même temps l'amour et la guerre. Portée par les souffles et les soupirs, les chants et les râles, les cris et les appels, une onde de désir fou tournait comme un typhon parmi les pèlerins accouplés pour le rite suprême du changement.

Sol projetait son sexe dans le sexe de Laïna avec une ardeur juvénile. Depuis longtemps, il se croyait incapable de tels exploits. On lui avait dit souvent que la fête réveillait la puissance de l'homme et la sensualité de la femme et les portait vers d'étranges sommets. Sol n'y croyait qu'à moitié. Il se découvrait soudain plus fort qu'il ne l'avait jamais été. Merci Altaïriae !

Laïna gémissait sous ses coups de boutoir et essayait de l'attirer contre elle. Il résistait. Il voulait la dominer, non pour se sentir plus mâle, mais pour lui donner plus de plaisir et admirer son visage chaviré, ses yeux brillants de larmes, ses seins nus aux pointes dressées, encore humides de sa propre salive. Elle était très belle. La femme qu'on aime est toujours très belle… Sol avait rencontré Laïna une demi-heure plus tôt et il l'aimait déjà comme il ne se souvenait pas d'avoir aimé — comme on aime seulement le jour de la fête.

Sous les caresses de Belxan, Habdan Hurue se sentait naître et mourir, renaître, vivre à l'envers, aller au bout de l'éternité et revenir une fois par seconde. Il voyait au fond du ciel, très loin, un gros soleil orangé briller sur une autre terre. Les caresses étaient pareilles à une coulée d'eau fraîche dans une gorge assoiffée.

Les longs cheveux dorés de Belxan paraissaient plus blonds encore contre la peau presque noire d'Habdan Hurue. Ils s'éparpillaient sur les épaules de la jeune femme et sur sa poitrine blanche. Habdan les trouvait sous ses lèvres chaque fois qu'il voulait prendre la pointe d'un sein dans sa bouche.

Et le soleil, très bas sur l'horizon, reculait toujours plus loin, au-delà du ciel.

Habdan et Belxan étaient nus, et leurs vêtements jonchaient la mousse du sous-bois, autour d'eux. Nus pour la fête du changement. Nus malgré la guerre. Ils ne sentaient pas la fraîcheur du soir. Ils n'appartenaient plus tout à fait à ce monde.

Les seins de Belxan avaient un goût de sel. Le sexe d'Habdan était dur, fort, lourd, palpitant dans la main de la jeune femme — comme celui d'un homme de vingt ans. L'amour de Belxan éveillait dans le corps et dans l'âme de celui qui avait été un sage du désert cent pouvoirs et mille désirs défiant toute sagesse. Les yeux d'Habdan apprenaient à toucher ; ses paumes goûtaient comme des bouches ; le plaisir sexuel entrait dans sa gorge avec chaque bouffée d'air ; la musique brûlante des caresses dansait le long de ses nerfs ; et ses oreilles bourdonnantes écoutaient frissonner la peau de Belxan.

Le crépuscule tombait sur la terre comme une toile d'araignée tachée d'or et de sang.

Habdan Hurue oublia son âge. Il n'avait plus d'âge. Il était né, il avait vingt ans, cent mille ans ; il allait naître, ressusciter, mourir, vivre.

Il entra doucement dans le ventre de Belxan. Jeune et jolie Belxan. Doucement, avec une force singulière — la force du bonheur et de l'immortalité. Lentement doucement, pour vivre en elle et mourir de plaisir et changer une quatrième fois, changer mille fois, devenir, être. Belxan cria. Un mirage emplit le ciel.

Le soleil avait disparu derrière l'horizon, sonnant l'heure des chiens-démons. L'aigle-poisson bondit à l'assaut des nuages rose et mauve qui ceignaient le couchant. Une brèche formidable s'ouvrit, dévoilant le monde pourpre et noir d'après la fin des temps. Et des morceaux de pieuvres hachées, encore presque vivants, tombaient du ciel, pantelants, sur les soldats de la G.U. que les chiens attaquaient de toute part.

Boeroe Urugalo, ordonnateur du mirage, se tenait seul au milieu de la route, face à l'ennemi, les bras levés, non pour se rendre mais pour commander une dernière fois aux forces de l'illusion.

La colonne blindée de la Gulf Union s'arrêta.

Un morceau d'étoffe aux couleurs de la République Milliabad (vert et blanc) dans la main droite, Gam Simla s'avançait vers l'officier unioniste en uniforme beige qui le regardait, nonchalamment appuyé sur le capot de sa voiture. Un capitaine ou un commandant. Un soldat pointa le canon de son fusil-laser sur Gam qui agita son petit drapeau. L'officier fit signe au soldat de baisser son arme.

Gam continua d'avancer en trébuchant sur chaque caillou. Il avait honte de lui-même. Je fais ça pour le peuple de Milliabad, pensa-t-il. Pour mes amis, pour mes frères, pour tous les miens… Mais il était maintenant persuadé que sa trahison ne sauverait pas la République. Et il sentait grandir son désespoir à chaque pas.

L'officier unioniste lui adressa un petit salut cordial et moqueur. Gam eut envie de mourir.

Et il mourut.

Arrêt du cœur… Il plia les genoux, bascula en avant et s'allongea sur la route. Un projecteur s'alluma et noya son corps de lumière.

Cesser de vivre quand la vie ne vaut plus d'être vécue était un des pouvoirs acquis par les hommes et les femmes du Variana.

La nuit tombée, le mirage de Boeroe Urugalo éclata en un millier d'ombres grises qui flottèrent dans la brume et se dissipèrent lentement. La colonne unioniste s'ébranla de nouveau.

Alors, les pèlerins, devenus soldats du Variana, marchèrent à sa rencontre avec leurs fusils de bois.

Première publication

"la Fête du changement"
››› Utopies 75 (anthologie sous la responsabilité de : [Michel Jeury] ; France › Paris : Robert Laffont • Ailleurs et demain, troisième trimestre 1975 (16 juillet 1975)