KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Iain Banks : Retour à Stonemouth

(Stonemouth, 2012)

roman de littérature générale

chronique par Pascal J. Thomas, 2018

par ailleurs :

On ne me voit que très rarement à la plage. Pourtant, j'ai aussi mes lectures d'été, et mon péché mignon, ce sont les romans d'Iain Banks, ceux sans “M.” qui ne relèvent pas de la SF. Si j'ai épuisé les romans de SF de Banks, Culture ou autres, il me reste à lire quelques-uns de ses livres sans “M.”, dispersés au long de sa carrière ; celui-ci est un des derniers.(1)

Dès les premières pages, le miracle des phrases de Banks opère : je plonge instantanément dans l'univers du roman,(2) et des familles rivales de la ville fictive de Stonemouth, et je ne peux m'empêcher de tourner les pages.

Imaginez qu'un estuaire de plus échancre la côte est de l'Écosse, quelque part au nord d'Aberdeen : celui de la rivière Stone, à l'embouchure de laquelle est installée la ville de Stonemouth, ses plages glaciales, son port de pêche, son pont suspendu… et ses deux familles d'entrepreneurs respectés, transporteurs et patrons de pêche pour l'image publique, trafiquants de drogue pour l'essentiel de leurs revenus et de leur influence. Banks transforme son Écosse en une Sicile de brume, de bruyère et d'ajoncs : personne ne dit rien, mais tout le monde sait, à commencer par la police, qui collabore discrètement avec les maîtres de la ville. Comme l'explique le député européen du coin, on ne peut pas empêcher les gens d'avoir envie de se défoncer, bière et whisky ne suffisent pas toujours à la jeunesse. “We need, in effect, to emplace our own harm-reduction programme in the absence of one agreed on internationally or even nationally. And that, frankly, is where Donald and Mike come in. Along with the local police, of course.” (p. 192 de l'édition originale chez Little, Brown).

Deux familles, donc. Les MacAvett, menés par Michael, Mike Mac pour faire court. Éternels seconds dans la compétition pour le marché de la défonce, ils acceptent leur condition de bonne grâce mais maintiennent leur position face au numéro 1… Les Murston, installés dans la superbe Hill House au-dessus de la ville entière, et sous l'autorité de Donald,(3) heureux père de quatre garçons et deux filles, qui ont tous entre vingt et trente ans et des décimales au moment où se déroule notre histoire.

Histoire qui commence un vendredi, quand Stewart Gilmour revient dans sa ville natale de Stonemouth, où il n'a plus mis les pieds depuis cinq ans. Bien sûr, ses études d'art à Londres et son job dans un cabinet d'architectes de la capitale britannique l'ont tenu à l'écart de l'Écosse, mais s'il n'a pas rendu ne serait-ce qu'une visite à ses parents, c'est que le clan Murston le menace d'un sort funeste s'il osait. Stewart n'est pas à proprement parler un membre du clan MacAvett, même si Mike Mac est son parrain,(4) et ami avec M. Gilmour père, qui pourtant s'abstient soigneusement de toute activité illégale. Et cette seule qualité ne vaut pas bannissement. En revanche, il a vécu une histoire d'amour avec Elli Murston, fille aînée de Don, qui s'est honteusement mal terminée. Il était aussi ami depuis sa tendre adolescence du père de Don, le vieux patriarche Joe Murston. Celui-ci venant de décéder, Stewart a la permission de passer un unique week-end à Stonemouth, où il va pouvoir rencontrer tous ses anciens amis. Et Elli ? Qui sait ce qu'elle pense, qui sait ce que feront les impulsifs et violents garçons Murston s'ils apprennent que leur sœur a revu celui qu'ils haïssent toujours…

À notre époque connectée, l'assortiment de procédés utilisés par l'auteur pour justifier l'absence presque complète de contact entre Stewart et ses pairs pendant cinq ans est peut-être le point faible de l'intrigue. Ce détail mis à part, le roman est admirablement construit. Au cours des trois jours jusqu'à l'enterrement du lundi, flash-backs et conversations reconstruisent le passé de Stewart et, dans une certaine mesure, celui de Stonemouth, tandis que dans le présent la tension monte avec notre prise de conscience du danger potentiellement mortel que représentent les Murston. On trouvera dans le livre tous les points forts de Banks, la texture autant des précipitations écossaises (fréquentes, trempées, réfrigérantes) que des conversations généreusement arrosées (de bière, de whisky, de cocktails innommables…). Bref, on en a pour son compte.(5) L'auteur revisite sans s'appesantir quelques-uns de ses motifs préférés, comme l'inceste frère-sœur, ou les ponts, et lance le minimum syndical de piques politiques.

Retour à Stonemouth se lit tellement bien que j'en suis un peu gêné : j'ai l'impression de retrouver le même cocktail que dans the Quarry ou the Steep approach to Garbadale. Des livres qu'on peut acheter dans un quelconque WHSmith d'aéroport, lire vite, et vite oublier. Bien entendu, c'est magnifiquement ciselé, mais cette facilité semble devenue un objectif en soi. Un détail insignifiant qui est peut-être signifiant : de temps en temps, Banks passe une couche d'accent écossais, procédé pour lui de routine. Dans un cas, la phrase est “traduite” en anglais standard — curieuse précaution, quand on se souvient de la fréquence et de la longueur des passages affublés d'un accent autrement obscur dans ENtreFER ou Efroyabl ange1. Comme s'il fallait à tout prix ne pas effaroucher un public bien plus large, celui des thrillers et des soap operas. Après tout, il faut le rappeler, Banks faisait bouillir la marmite avec sa littérature générale, qui se vendait fort bien ; et pouvait ainsi prendre le temps d'écrire la SF qu'il aimait, et se vendait trois fois moins.

Cet avertissement étant posé, loin de moi l'idée de jeter l'interdit sur les parasols et les transats, ou tout autre endroit confortable où l'on pourra profiter tranquillement du talent d'un auteur surdoué, et plus addictif que les stupéfiants qu'engloutissent allègrement nombre de ses personnages.

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 83, novembre 2018


  1. Le tout dernier fut the Quarry, sorti en 2013, inédit en français et chroniqué par mes soins dans KWS en 2017.
  2. Un rapide regard sur l'internet m'apprend qu'il a même été adapté en série télévisée.
  3. En général abrégé en “Don”. Aucune chance que ce soit une coïncidence…
  4. Au sens propre !
  5. En Banks. Je sais, je ne devrais pas.

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