Préfaces et postfaces de Gérard Klein

Robert Heinlein : une Porte sur l'été

(the Door into summer, 1956)

roman de Science-Fiction

préface de Gérard Klein, 2010

par ailleurs :

« Le chat est d'une honnêteté absolue : les êtres humains cachent, pour une raison ou une autre, leurs sentiments. Les chats non. »

Ernest Hemingway

Petronius le sage, quoique discret, est le personnage principal du roman de Robert Heinlein, une Porte sur l'été.

À mon avis.

Petronius est ce chat qui, en hiver, disposant d'une chatière, plutôt que de l'emprunter et de sortir dans la neige, préfère se planter tour à tour devant les onze portes de la maison, attendant qu'on lui ouvre celle qui donne sur l'été.

Les chats sont depuis si longtemps les commensaux des humains qu'il y a de bonnes chances que cela se poursuive indéfiniment dans l'avenir. Ils nous accompagneront, à moins qu'ils ne nous aient précédés, dans les étoiles.

Les commensaux, c'est vite dit.

En réalité vous et moi, enfin toute personne sensée sait que les chats sont les propriétaires de leurs humains. Dieu lui-même l'a voulu ainsi, comme l'a rapporté l'un de mes prophètes favoris, Jacques Sternberg, dans la très courte nouvelle "les Esclaves" au sommaire de Contes glacés (dont on ne saurait trop recommander la lecture).(1)

« Au commencement, Dieu créa le chat à son image. Et bien entendu, il trouva que c'était bien. Et c'était bien, d'ailleurs. Mais le chat était paresseux. Il ne voulait rien faire. Alors, plus tard, après quelques millénaires, Dieu créa l'homme. Uniquement dans le but de servir le chat, de lui servir d'esclave jusqu'à la fin des temps. Au chat, il avait donné l'indolence et la lucidité ; à l'homme, il donna la névrose, le don du bricolage et la passion du travail. L'homme s'en donna à cœur joie. Au cours des siècles, il édifia toute une civilisation basée sur l'invention, la production et la consommation intensive. Civilisation qui n'avait en réalité qu'un seul but secret : offrir au chat le confort, le gîte et le couvert.

» C'est dire que l'homme inventa des millions d'objets inutiles, généralement absurdes, tout cela pour produire parallèlement les quelques objets indispensables au bien-être du chat : le radiateur, le coussin, le bol, le plat à sciure, le pêcheur breton, le tapis, la moquette, le panier d'osier, et peut-être aussi la radio puisque les chats aiment la musique.

» Mais, de tout cela, les hommes ne savent rien. À leurs souhaits. Bénis soient-ils. Et ils croient l'être. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes des chats. »

On a longtemps cru que les anciens Égyptiens, il y a environ trois mille six cents ans, avaient été les initiateurs de cette relation. Mais on sait aujourd'hui, grâce à des analyses génétiques, que les chats ont domestiqué les humains depuis au moins dix mille ans, probablement dans le Croissant fertile, entre le Tigre et l'Euphrate, au début de l'agriculture. L'un d'entre eux s'est fait inhumer avec son humain, il y a environ neuf mille cinq cents ans, à Chypre.(2)

L'histoire première de cette domestication a été très exactement relatée par Rudyard Kipling, par ailleurs célèbre écrivain de Science-Fiction,(3) dans sa publication scientifique "le Chat qui s'en allait tout seul" présente dans le recueil Histoires comme ça.

Il résulte de cette longue histoire commune que dans l'avenir, les chats accompagneront certainement les humains dans les étoiles, à moins qu'ils n'y aillent les premiers, à la recherche de la Souris(4) cosmique.

Les écrivains de Science-Fiction l'ont bien compris qui, sous une forme ou une autre, ont fait une large place à la félinitude dans leurs écrits.(5)

Commençons, bien qu'il ne s'agisse ni sans doute du premier texte ni même de Science-Fiction, mais plutôt d'une sorte de conte bref, par "les Chats d'Ulthar" de H.P. Lovecraft. Après avoir exercé une juste vengeance, les chats obtinrent une loi nécessaire : « À savoir qu'à Ulthar aucun homme n'a le droit de tuer un chat ».(6)

Rien n'est toutefois dit sur les femmes.

Sur la punition des félicides, Philip K. Dick s'est prononcé ultérieurement. Dans sa nouvelle "l'Autremental", le meurtrier doit faire le voyage de retour sur sa planète, long de plusieurs années, sans hibernation, sans divertissement, et avec pour unique nourriture des boîtes pour chat.(7)

Dans "Peluche", Theodore Sturgeon rapporte une conversation entre un homme et un chat qui tourne à l'affrontement de leurs cynismes respectifs.(8)

Isaac Asimov, dans sa nouvelle "Chrono-minets", décrit des chats à quatre dimensions, vivant sur l'astéroïde Pallas, qui dans nos trois dimensions ont une taille normale, s'étendant toutefois dans la quatrième une semaine avant et après l'instant présent. Si bien qu'ils ne remuent la queue que le lendemain d'une caresse et qu'ils digèrent leur repas quelques heures avant qu'on les nourrisse. Malheureusement, ils ne survivront pas au rhume viral que leur transmettent les humains.(9) Ici, je dois introduire la contradiction : les chats, qui ne sont pas des chiens, ne remuent pas la queue quand on les caresse, mais plutôt quand ils sont agacés ou du moins intrigués. Asimov connaît peut-être les robots, mais pas les chats.

L'immense Van Vogt introduit l'entité féline dans sa nouvelle "Supra-cattus".(10) Un peu plus tard, il dépeint dans la Faune de l'espace(11) un redoutable minet, le Coeurl (en français le Zorl) pour qui les humains, explorateurs de l'espace profond, sont d'appétissantes souris. Dans À l'assaut de l'invisible,(12) un peu antérieur, « le nith est l'espèce animale dominante de la planète de Naze, pourvue d'une faune abondante et diversifiée. L'apparence générale du nith n'est pas sans évoquer celle de l'ours dont il a la taille et l'épaisseur, le nith étant cependant un peu plus élancé. Son corps, couvert d'une épaisse fourrure brune et grise, supporte une tête semblable à celle d'un chat, mais pourvue de trois yeux comme tout le règne animal de Naze, brillant d'une lumière surnaturelle. Ses dents sont brillantes et acérées. Il se déplace aussi facilement à quatre pattes que dressé sur ses deux membres antérieurs. Très intelligent, le nith est télépathe émetteur et récepteur ».

Le Nith est par ailleurs le vingt-cinquième ange d'après la kabbale et j'ignore totalement si A.E. van Vogt le savait.

Parmi les autres chats télépathes, assez nombreux ce qui se conçoit bien, relevons ceux de George R.R. Martin dans le Voyage de Haviland Tuf.(13)

Il y a bien entendu les faussaires qui introduisent le chat dans leur titre, parce que cela fait vendre, comme Napoléon et Paris. Ainsi Kurt Vonnegut, Jr., avec le Berceau du chat qui désigne en fait en anglais un jeu de ficelle avec les doigts.(14) Frederik Pohl remet ça avec l'Avènement des chats quantiques où il n'y aurait de chats que dans le titre.(15) Et Roger Zelazny avec l'Œil de chat qui devait être celui du chat du Cheshire dans Alice au pays des merveilles qui n'a laissé que son sourire, car je n'en ai pas trouvé trace.(16) Mais peut-être s'agit-il de la nébuleuse épiée par Hubble (le télescope).(17)

Robert Heinlein confirme sa passion pour l'espèce dans le Chat passe-muraille, un chaton du nom de Pixel, qui passe au travers des murs parce qu'il est trop jeune pour savoir que c'est impossible.(18) Il est sans doute apparenté au célèbre chat de Schrödinger.

Babaluma de Roland C. Wagner est dédié à son chat mort héroïquement face à un pitbull.(19) Connie Willis dans Sans parler du chien promène un chat sur une veine humoristique à travers le temps entre les xixe et xxie siècles afin d'éviter un redoutable paradoxe temporel.(20)

Il faudrait consacrer un chapitre entier de cette modeste préface aux félinoïdes humanoïdes. Je me contenterai d'en citer quelques-uns, ainsi la Tigrishka du Vagabond de Fritz Leiber qui appartient à une espèce humanoïde aussi séduisante qu'à l'occasion griffue, voire féroce.(21) Leiber aimait d'ailleurs beaucoup les chats et leur a consacré un recueil posthume, Gummitch & friends (1993), demeuré inédit en français à ce jour.

Ainsi aussi les félinas du Chant de la Terre, le chef-d'œuvre de Michael G. Coney, qui font leur apparition dans son Prologue, la Grande course de chars à voiles.(22) Larry Niven aurait imaginé les kzins, féroces ennemis des humains, qui apparaîtraient dans Star trek, mais j'avoue ne pas leur avoir été présenté. Peut-être ont-ils inspiré les ksins, chats télépathes géants introduits par Ayerdahl dans son roman Mytale.(23)

Enfin, le Picte, démiurge du Livre des ombres de Serge Lehman, est aussi appelé l'Homme-à-la-tête-de-chat en raison de sa capacité à se déplacer dans le temps.(24)

Le dernier chat que j'aie rencontré dans un roman de Science-Fiction, baptisé Schrödinger, est celui de la jeune Caitlin Decter dans Éveil de Robert J. Sawyer, premier volume d'une trilogie WWW contant l'émergence sur le net d'une intelligence à la suite d'événements complexes.(25) À dire vrai ce chat ne joue pas un rôle considérable dans cet enchaînement de circonstances. Mais il est là. Les chats sont des témoins.

Si les chats lisaient, ils liraient de la Science-Fiction. Ainsi parle Alain Resnais : « J'adore le chat, qui est un des seuls animaux à posséder la faculté d'imaginer. Un chat peut s'amuser tout seul avec une pelote de laine. ».(26)

Je me permettrai de préciser que ce chat réfléchit à la théorie des cordes.

J'avoue ne pas avoir épuisé, ni même effleuré ici, ce passionnant sujet qui demanderait dix volumes simplement pour le cerner. Disons que je l'ai caressé, dans le sens du poil. Il faudrait citer aussi Philip K. Dick, Jack Vance, David Weber dont le chat de Honor Harrington aurait six pattes (mais je ne sais pas compter jusque-là), C.J. Cherryh, Michael Marshall (Smith), Gilles Thomas, Louis Thirion, peut-être Alfred Bester assisté de Roger Zelazny, voire Gene Wolfe pour "le Chat", une courte nouvelle faisant partie de son cycle de l'Ombre du bourreau, d'après ce qu'on m'a miaulé à l'oreille.(27)

Je ne saurai trop recommander l'anthologie Plumes de chat, réunie par Charlotte Bousquet et préfacée par Johan Heliot, dont les droits d'auteur seront intégralement reversés à l'association Sauve qui, depuis trente ans, recueille et soigne chats abandonnés, maltraités, torturés ou destinés à l'euthanasie.(28)

Pourquoi les chats fascinent-ils autant les écrivains de Science-Fiction, et du reste avant eux, ceux de Fantastique comme Bram Stoker ? Non que les chiens soient totalement oubliés, ainsi par le célèbre Demain les chiens de Clifford D. Simak, mais ils n'ont nulle part cette aura de mystère.(29)

Un début de réponse se trouve peut-être dans le célèbre sonnet de Charles Baudelaire, "les Chats" (1847), qui leur est consacré :

« Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

Amis de la science et de la volupté
Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres ;
L'Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin ;

Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques,
Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,
Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques. »

On aura aisément reconnu dans les savants austères, amis de la science et de la volupté, geeks et nerds.

Jean Cocteau, qui faisait finement remarquer qu'il n'y avait pas de chats policiers, avait sans doute pressenti le refus de l'ordre établi qui anime la plupart des amateurs de Science-Fiction. Il n'y a pas non plus de maître-chat.

Quoique…

(Relu [enfin, c'est moi qui le lui ai relu et il n'a agité la queue qu'une fois, a cligné des paupières et a longuement bâillé à la fin, ce qui est un signe d'intérêt et non d'ennui] et approuvé par mon maître, le Potenchat Aurore qui est retourné à sa méditation sur les démons de Gödel.)


  1. André Gérard/Marabout, 1974, puis Labor, 1998 & 2006, et enfin Mijade, 2008.
  2. Carlos Driscoll, Juliet Clutton-Brock, Andrew Kitchener & Stephen O'Brien : "les Premiers chats apprivoisés" dans Pour la science, nº 384, octobre 2009.
  3. Voir, au sujet de Rudyard Kipling : Sans fil et autres récits de Science-Fiction & Rudyard Kipling et l'enchantement de la technique. le Somnium, 2009.
  4. Plus connue sous la référence NGC 4676 et résultant de la collision de deux galaxies situées à environ 300 millions d'années-lumière de la Terre.
  5. Je dois remercier ici tout spécialement les Cafards cosmiques qui, sur leur forum, sont venus à mon secours en me signalant un grand nombre de références. Je citerai ici parfois textuellement leurs apports faute d'avoir pu relire toutes les œuvres signalées. Toute erreur à propos des textes cités doit donc, le cas échéant, leur être imputée.
  6. "The Cats of Ulthar", 1920. Traduction française dans Dagon (Belfond, 1969). Dans ce qui suit, j'ai cité en général l'édition originale et la première publication en français.
  7. "The Alien mind", 1981. Traduction française dans Science-Fiction, nº 7-8, novembre 1986, sous le titre de "l'Âme des aliens", puis dans le Voyage gelé (Denoël › Présence du futur, 1990), sous le titre de "l'Esprit étranger" dans la première édition.
  8. "Fluffy", 1947 ("the Abominable house guest", 1963). Traduction française dans Mystère-magazine, nº 190, novembre 1963, sous le titre de "l'Abominable invité", puis dans la Sorcière du marais (NéO, 1981).
  9. "Time pussy", 1942. Traduction française dans Chrono-minets (Denoël › Présence du futur, 1975).
  10. "The Cataaaaa", 1947. Traduction française dans Après l'éternité (Marabout, 1972), reprise dans l'anthologie de Juliette Raabe, Bibliothèque illustrée du chat (la Courtille, 1977).
  11. The Voyage of the ‘Space Beagle’, 1950. Traduction française en 1952 (Gallimard › le Rayon fantastique).
  12. The Chronicler, 1946 (Siege of the unseen, 1959). Traduction française en 1963 sous le titre de l'Assaut de l'invisible (Hachette › le Rayon fantastique). Je cite à son propos le Bestiaire de Van Vogt dirigé par Pierre Giuliani pour Iblis, nº 2, mai-juin 1971, un fanzine inconnu de moi dont un extrait m'a été signalé par Joseph Altairac.
  13. Tuf voyaging, 1986. Traduction française en 2006 (Mnémos › Icares SF).
  14. Cat's cradle, 1963. Traduction française en 1972 (le Seuil).
  15. The Coming of the quantum cats, 1986. Traduction française en 1987 (Denoël › Présence du futur).
  16. Finalement, si. Il s'agit de : Eye of cat, 1982. Traduction française en 1983 (Denoël › Présence du futur).
  17. Il s'agit cette fois d'une nébuleuse planétaire (NGC 6543) découverte par Herschel en 1786. Elle n'aurait que mille ans et ne serait distante de la Terre que d'environ 300 années-lumière.
  18. The Cat who walks trough walls, 1985. Traduction française en 1987 (J'ai lu).
  19. C'est le septième volume des Futurs mystères de Paris (l'Atalante, 2002). [Babaluma est dédié au père de l'auteur. GK, aidé des Cafards, veut sans doute parler d'une des citations qui précèdent le roman, où Francis Bouyges parle du comportement de son chien à la vue d'un chat, et de son ressenti personnel à ce propos — Quarante-Deux]
  20. To say nothing of the dog, 2000. Traduction française en 1987 (J'ai lu › Millénaires).
  21. The Wanderer, 1964. Traduction française en 1969 (Robert Laffont › Ailleurs et demain).
  22. Cat Karina, 1982. Traduction française en 1987 (Robert Laffont › Ailleurs et demain).
  23. J'ai lu, 1997.
  24. l'Atalante, 2005.
  25. Wake, 2009. Traduction française en 2010 (Robert Laffont › Ailleurs et demain). Les volumes suivants, Watch et Wonder s'appellent en français Veille et Merveille. Il était impossible de conserver dans notre langue le bel acronyme WWW sauf à renoncer à traduire les titres.
  26. Dans le Monde daté du 4 novembre 2009, p. 22.
  27. "The Cat", 1983. Traduction française dans Silhouettes (Denoël › Présence du futur, 1990)
  28. Rivière Blanche, 2009.
  29. City, 1952. Traduction française en 1952 (le Club français du livre › Événement).