Préfaces et postfaces de Gérard Klein

Philip K. Dick : Romans 1960-1963

deuxième tome de la réédition des principaux romans de Science-Fiction de l'auteur, 2012

préface de Gérard Klein, 2012

par ailleurs :
Vies rêvées, vies réelles

« Mon Dieu ! Ma vie (à savoir mes expériences de février-mars 1974) ressemble en tout point à l'intrigue d'une dizaine de romans ou de nouvelles que j'ai écrits. Jusqu'aux faux souvenirs, à la fausse identité. Je suis un personnage de roman de PKD, le contexte USA-1974 s'efface, celui de la Rome antique s'installe progressivement à sa place, et avec lui la personnalité de Thomas et les souvenirs authentiques. Bon sang ! Mais c'est un mélange de "l'Imposteur", du Temps désarticulé et d'Au bout du labyrinthe — et peut-être aussi d'Ubik tant que j'y suis ! »

Philip K. Dick, notation antérieure à l'Exégèse (1978)(1)

« Je pense que tout le monde devrait être une machine. »

Andy Warhol

S'il n'est pas un aventurier (Philip K. Dick n'a presque jamais quitté la Californie sauf pour quelques incursions au Canada et au moins une exploration en Europe), il n'en a pas moins le cœur aventureux en plus d'un sens. Dans sa tête et dans ses livres, il a mené plusieurs vies, la plupart imaginaires, quelques-unes dans ce que nous appelons la réalité.

Imaginez un labyrinthe avec mille chambres. Au fond de chacune de ces chambres, déjà difficiles d'accès, s'ouvre une porte. Cette porte s'ouvre sur le vide, sur un mur ou sur une ville composée de mille labyrinthes, le nombre n'étant que métaphorique car personne n'a pu les compter. La porte de chacune des chambres de ces labyrinthes donne sur une planète entière de labyrinthes. Dans le ciel de cette planète, mille milliards de galaxies recèlent un nombre impossible à chiffrer de tels mondes. À peine en avez-vous pris conscience que l'ensemble se déchire comme un puzzle dont les pièces se dispersent aussitôt en changeant de forme. Telles sont la vie et l'œuvre de Philip K. Dick. Je n'ai exploré que quelques voies de ce labyrinthe. On m'a proposé de vous y guider, en stalker. J'ai eu la faiblesse d'accepter ou plus précisément (et strictement entre nous), Dick lui-même m'est apparu en rêve, nimbé d'un rayon rose, et m'a intimé l'ordre de le faire. Vous me pardonnerez, et lui aussi, je l'espère, s'il m'arrive de vous égarer.(2)

Il y a deux façons de raconter la vie d'un écrivain : tenter d'établir sa biographie littéraire, c'est-à-dire passer en revue son œuvre en essayant d'en faire ressortir les textes et les traits les plus marquants ; parcourir sa vie au sens le plus courant du terme, de sa naissance à sa mort, en insistant sur son éducation, sa formation, sa vie sentimentale, son évolution psychologique et autres anecdotes dont le relevé, à travers documents, lettres, témoignages est toujours pire qu'approximatif. La difficulté est que les deux approches ne coïncident pas vraiment et que la seconde n'explique jamais la première de façon satisfaisante. Il faudrait du reste y adjoindre l'histoire économique, sociale et culturelle de son temps.

C'est ici la biographie littéraire que je privilégierai, revenant plus brièvement sur la vie dite réelle, laissant au lecteur le soin de se reporter au livre de Lawrence Sutin(3) et accessoirement aux détails disponibles sur l'internet.

L'œuvre est imposante, 49 romans dont 3, jamais publiés, ont été perdus, et 36 édités de son vivant(4) plus un dernier inachevé, 121 nouvelles d'après la même source, mais environ 130 selon Jacques Chambon dans sa présentation de l'excellent recueil en quatre tomes qui en réunit 120.(5) Les trois romans perdus sont “réalistes”, à l'exception du troisième qui serait un mélange d'un roman “littéraire” et d'un thème de Science-Fiction situé dans un avenir proche. À quoi il faut ajouter six volumes de lettres choisies, deux recueils au moins d'essais, et un énorme et inclassable volume, the Exegesis of Philip K. Dick, réunissant après son expérience mystique de 1974 un journal, des notes éparses et des fragments qui en font pour notre auteur un peu l'équivalent des Pensées de Pascal.

Il m'est impossible de détailler les nouvelles dans cette biographie littéraire succincte. Mais elles tiennent dans l'œuvre la place d'un fil rouge. Écrites entre 1947 et 1981, publiées aux États-Unis entre 1952 et 1987, elles relèvent toutes, sauf erreur de ma part, de la Science-Fiction. Par là elles témoignent de la fidélité de l'auteur à un genre qui l'avait marqué dès son adolescence et sa découverte de pulps qu'il conservait comme des reliques dans son fameux coffre-fort. Elles aident aussi à comprendre pourquoi, après son échec en littérature générale, il se tourne à peu près exclusivement vers la Science-Fiction, domaine où il est déjà reconnu et où il dispose d'un public. L'essentiel de sa production de nouvelles se situe toutefois entre 1952 et 1955. Même s'il en publiera jusqu'après sa mort, il consacre ensuite l'essentiel de son énergie à ses romans. Il faut noter du reste que plusieurs de ceux-ci sont des versions très enrichies de nouvelles antérieures. Si bien que ces nouvelles constituent un deuxième fil, bleu, celui de la genèse de ses romans et aussi de l'évolution de son doute ontologique.

Je distingue quatre phases dans la biographie littéraire de Philip K. Dick. Une première phase dite “réaliste”(6) où il multiplie des romans par lesquels il espère se faire reconnaître comme un écrivain “normal” (1950-1960) ; une deuxième phase d'apprentissage où il fait se succéder à un rythme rapide des romans de Science-Fiction qui lui permettent plus ou moins de vivre de sa plume (1953-1961) ; une phase de maturité ou d'affirmation pendant laquelle il multiplie les chefs-d'œuvre, toujours dans le domaine de la Science-Fiction (1961-1973) ; et enfin une phase que je qualifierai de mystique ou de métaphysique, faute d'avoir trouvé un meilleur terme, et qui inclut d'une part la Trilogie divine, en fait une tétralogie détaillée ci-dessous, et bien entendu son étrange Exégèse que ses éditeurs font débuter en 1974, qui l'accompagnera jusqu'à sa mort et qui réunit une multitude de textes épars demeurés inédits de son vivant. Comme on l'a vu, ces phases se recoupent ou se superposent en partie, et aucune n'est vraiment caractéristique : ainsi la phase dite ici de maturité inclut-elle aussi, malheureusement, bien des romans secondaires.

Ce découpage est trop scolaire pour correspondre à la complexité de l'homme, de sa pensée et de l'évolution de son œuvre. En particulier, la dernière phase que j'hésite à qualifier est issue directement de l'interrogation constante de Dick sur le réel, sur la nature profonde du monde. Il a compris, je dirai plutôt “réalisé”, en sachant que je commets là un anglicisme, très tôt que l'apparence qui nous obsède n'est qu'une illusion. Les physiciens le comprennent aussi, d'une autre manière : ils savent que la dureté de la table ou du clavier sur lequel je tape ce texte recouvre en fait un espace vide à plus de quatre-vingt-dix-neuf pour cent et que la solidité qui s'oppose à mes doigts n'est due qu'à la charge électrique des électrons des atomes. Dick n'a pas négligé, loin de là, les enseignements pratiques de la physique, mais il a voulu aller plus loin, dans le champ d'une méta-physique au sens originel qui donnerait accès à une expérience plus profonde. Plus peut-être qu'une réalité au-delà de la réalité, ce sont toutes les manières de l'explorer, de l'inventer et de la conter qui l'ont passionné, comme en témoigne son Exégèse. C'est au fond ce chemin, du réalisme psychologique et social à un “surréalisme”, que je vais tenter de retracer.

Le premier roman, réaliste, de Dick, Ô nation sans pudeur,(7) est situé assez bizarrement dans la Chine maoïste qui n'aurait pas dû être le premier souci de cet auteur de vingt-deux ans.

Puis vient les Voix de l'asphalte(8) qui fait plus directement écho à la vie de Dick et évoque probablement son second mariage en difficulté avec Kleo Apostolides. Lui succèdent quatre romans de Science-Fiction, puis un nouveau roman réaliste, Pacific Park,(9) trois romans de Science-Fiction, deux nouveaux romans réalistes dont les manuscrits sont perdus, a Time for George Stavros(10) et Pilgrim on the hill,(11) plus trois autres dans la foulée, la Bulle cassée,(12) Bricoler dans un mouchoir de poche(13) et Nicholas and the Higs(14) dont le manuscrit est également perdu. Puis de nouveau un roman de Science-Fiction, suivi — Dick ne renonce pas — de quatre romans réalistes, Sur le territoire de Milton Lumky,(15) Confessions d'un barjo,(16) son unique roman réaliste publié et traduit de son vivant, l'Homme dont toutes les dents étaient exactement semblables(17) et Humpty Dumpty à Oakland.(18)

En 1962 survient le miracle attendu. Dick obtient le prix Hugo pour son premier véritable chef-d'œuvre, le Maître du Haut Château,(19) acquiert une très relative aisance, et renonce pour longtemps au réalisme pour se consacrer à la Science-Fiction. Il ne reviendra au réalisme qu'à la fin de sa carrière, après la révélation de 1974, avec quatre romans qui composent en français la Trilogie divine :(20) Radio libre Albemuth,(21) SIVA,(22) l'Invasion divine(23) et la Transmigration de Timothy Archer.(24) Il a laissé un roman inachevé, qui aurait été un curieux mélange de réalisme et de Science-Fiction, the Owl in daylight.(25)

La plupart de ces romans réalistes sont aujourd'hui traduits en français. Je suis d'un sentiment mitigé quant à la multiplication de ces traductions. D'un côté, je trouve souhaitable que l'œuvre complète d'un auteur aussi important mais aussi inégal que Dick devienne accessible au lecteur français. De l'autre, je redoute que le lecteur qui commencerait par là ne soit déçu par des textes moyens ou même médiocres et ne s'en trouve rebuté d'aller voir plus loin, vers les chefs-d'œuvre. On se souviendra qu'un seul de ces romans réalistes a été publié (et même traduit) de son vivant, malgré les efforts de son agent, et que les éditeurs sollicités n'avaient peut-être pas entièrement tort.

Dans ses romans réalistes, Dick pratique une célébration de la médiocrité. Je ne parle pas ici de leur éventuelle médiocrité esthétique et littéraire quoiqu'on ne puisse écarter sa mise en cause dans l'hésitation des éditeurs à les publier avant les grands succès de l'auteur dans le domaine de la Science-Fiction. Une erreur fréquente de thuriféraires après qu'un auteur a commis des chefs-d'œuvre consiste à considérer toutes ses œuvres comme également dignes d'intérêt. Ces romans ne sont pas inintéressants, juste passables. Mais c'est à une autre médiocrité que je fais ici allusion : celle de la vie de ses personnages, indiscutablement et inexorablement des médiocres. Ce n'est pas de la médiocrité de leur personnalité ou de leur situation sociale qu'il est question ici, mais de leur instabilité. Les personnages de romans en général, comme ceux de tragédies, sont mus par un destin, la nécessité, l'ananké, le fatum, ou ont souvent pour moyen la passion, avec lesquels le lecteur les regarde se débattre tout en étant assuré de leur défaite même s'il ignore le tour qu'elle prendra. Les personnages des romans réalistes de Dick au contraire sont saturés d'incertitudes quant à leur vie sentimentale, professionnelle, sociale, quant à leur avenir. On l'a défini comme un « romancier existentiel ».(26) C'est peut-être ce qui a dérouté ses éditeurs potentiels. Le coup de génie de Dick sera de remplacer cette incertitude existentielle par une incertitude ontologique. Cela ne se fera certes pas en un jour, ni en une œuvre.

Dans ses premiers romans de Science-Fiction, elle n'apparaît guère. Certes, le pouvoir est conféré par le hasard dans le tout premier publié, Loterie solaire.(27) La connaissance de l'avenir n'en protège en rien, au contraire, dans les Chaînes de l'avenir.(28) C'est avec l'Œil dans le ciel(29) qu'elle commence à se dessiner. Mais ce n'est que dans son premier chef-d'œuvre, le Maître du Haut Château, qu'elle prend toute sa dimension. Il ne cessera plus de la développer. L'outil de l'incertitude ontologique est ici le Yi-King, ancestral instrument de divination chinois que le roman contribua grandement à faire connaître.

Cette incertitude ontologique, Dick la pousse plus loin qu'aucun autre écrivain de Science-Fiction, au point peut-être de sortir subrepticement du genre. L'espace et surtout le temps, donc la causalité, perdent toute réalité concrète. Ses confrères, même les plus audacieux, qu'ils écrivent des anticipations, des excursions dans des univers parallèles ou des uchronies, respectent fondamentalement la linéarité du temps, la causalité, l'idée même de réalité. Dick l'inverse, la bouscule, développe peu à peu le thème de l'irréalité, de l'illusion du temps et de l'espace, et finit par les théoriser plus ou moins dans son Exégèse. Par là, il déborde la Science-Fiction antérieure et même ultérieure. Il se moque ouvertement de ses poncifs, voyages interstellaires, robots et androïdes, mutants dotés de pouvoirs parapsychologiques,(30) sans cesser pour autant de les utiliser mais à des fins de déstabilisation.

De même ses anticipations nous ramènent invariablement à un tableau de l'Amérique des années 1950, celle de ses romans réalistes, tableau agrandi, noirci, extrapolé, exagéré, mais toujours reconnaissable dans ses banlieues, ses exclus et la concentration croissante des pouvoirs au profit du Gouvernement Fédéral et des trusts et autres megacorporations. Ce en quoi il voit assez juste pour être rapidement annexé par les critiques marxistes ou marxiens. Par cette incertitude ontologique, Dick se situe à la fois à l'intérieur et à l'extérieur de la Science-Fiction. Et c'est sans doute pourquoi il a été apprécié de lecteurs qui n'aimaient guère le genre : ainsi Alain Dorémieux, qui lui préférait de beaucoup le Fantastique ou l'insolite, a été un grand amateur de l'œuvre dickienne. Lire Dick jusque dans ses moindres romans et nouvelles, c'est prendre du LSD sans buvard. Et sans LSD. C'est suivre la préconisation de Timothy Leary : faire l'expérience d'une réalité différente et de la sorte mettre en question la réalité ordinaire, habituelle, conventionnelle.

Plutôt que de passer en revue dans leur ordre chronologique de composition les trente-deux romans de Science-Fiction de Dick entre 1953 et 1973, je préfère signaler les plus importants, ce qui n'est pas simple. Le premier, dont on a déjà parlé, est le Maître du Haut Château. Puis viennent en quelques années de grands textes alternant certes avec des romans plus alimentaires. On remarquera que, tout au long de sa carrière dans la Science-Fiction, Dick se montrera prodigieusement inégal, faisant se succéder de véritables chefs-d'œuvre et d'inquiétants ratages. Mais même ceux-ci, nombreux, méritent de retenir l'attention du dickien fervent car ils recèlent parfois des perles ou éclairent la genèse des autres. Et il faut se souvenir toujours des conditions très précaires de son existence.

L'Œil dans le ciel est le premier de ses romans de Science-Fiction que Dick lui-même considère comme « un grand pas en avant »(31) et le premier aussi « à poser avec succès la question qui l'obsédait, à savoir : “Qu'est-ce qui est réel ?” ».(32)

Glissement de temps sur Mars,(33) mettant en scène un gamin autiste enfermé dans son avenir qu'il prévoit (c'est un précog), annonce les univers délabrés de la suite.

Dr Bloodmoney(34) doit son titre, suggéré par Donald Wollheim, au film de Stanley Kubrick, Dr Folamour, et bien qu'il ait été écrit avant sa sortie en 1964, en constitue une sorte de suite puisqu'il se situe dans un monde postérieur à une guerre nucléaire. C'est l'un des romans les plus déjantés de son auteur où apparaît le thème du jumeau fœtal télépathe, inspiré selon Dick de sa sœur Jane. Il y développe avec virtuosité la multiplicité des points de vue.

En attendant l'année dernière(35) fait appel, entre autres idées considérables, à une drogue, le JJ-180, qui permet de voyager dans le temps, à un dictateur plutôt bienveillant, Molinari, que l'on dit inspiré de Mussolini, et à des extraterrestres alliés et hostiles sans que l'on sache d'emblée lesquels sont l'un ou l'autre. Les préoccupations philosophiques de Dick y prennent une place de plus en plus importante par rapport à ses œuvres précédentes.

Les Clans de la lune alphane(36) n'est sans doute pas l'un des chefs-d'œuvre de Dick, mais il met en scène, sur la lune du titre, un ancien hôtel psychiatrique dont les patients abandonnés à eux-mêmes ont créé une société en se regroupant par clans selon leur pathologie, paranoïaques, schizophrènes, hébéphrènes, dépressifs et obsessionnels. Cette société en équilibre peu stable se trouve menacée par le retour des Terriens qui veulent les soigner. « Ce que Dick veut montrer avec ce roman, c'est d'une part la relativité de la notion de normalité et la possibilité d'une culture différente ; d'autre part que la société “normale” de la Terre est entièrement noyautée par les polices, la CIA et les psychiatres, et que la libération exige qu'on se débarrasse de cette enrégimentation ».(37) Dick plaide manifestement pour sa chapelle.

Le Dieu venu du Centaure(38) est l'un des trois ou quatre chefs-d'œuvre incontestés de Dick. Barney, précog des Combinés P.P. qui vend des Poupées Pat aux colons de Mars, se retrouve dans un univers hallucinatoire après avoir absorbé du K-Priss, drogue ramenée du système du Centaure par Palmer Eldritch dont on ne sait s'il est bienveillant ou démoniaque. La publicité du K-Priss proclame : « Dieu promet la vie éternelle. Nous, nous la dispensons. ». Eldritch apparaît sous la forme d'un masque aux yeux à fentes, ce qui fait écho à la vision apparue à Dick en 1963 (que j'évoque plus loin). Roman difficile mais génial dont la cohérence n'est pas le trait majeur, le Dieu venu du Centaure entretient de nombreuses relations avec d'autres œuvres de Dick et en particulier avec les romans “initiatiques” de sa dernière période.

La Vérité avant-dernière(39) relève de la veine paranoïaque de Dick. À la surface, une guerre est prétendument en cours et les humains se terrent dans des abris souterrains, fabriquant des soldats-robots au prix de grandes privations. Mais la réalité est tout autre : la guerre est finie, les puissants mentent et se partagent d'immenses propriétés-jardins où les solplombs leur servent de domestiques. Ramener tout ce monde à la surface ne va pas être une partie de plaisir.

À rebrousse-temps(40) n'est pas un chef-d'œuvre, mais c'est peut-être le seul roman de Science-Fiction qui exploite l'idée d'un renversement du temps. Tout s'y déroule à l'envers et les morts sortent de leur tombe pour commencer leur vie.(41) Le seul auteur à ma connaissance à avoir développé le même thème, dans une nouvelle, est Juliette Raabe avec son "Journal d'une ménagère inversée" en 1963.

Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?(42) est devenu célèbre du fait de son adaptation au cinéma par Ridley Scott sous le titre Blade runner. Dick en a dit pis que pendre, le considérant comme un de ses pires romans, ce qui est très exagéré. Il dit aussi qu'il n'a écrit que la moitié de son projet initial, ne sachant plus où aller, et qu'il en a bâclé la fin. Ce fut aussi, hélas, mon avis quand il me fut proposé et que je le refusai. Une de mes rares erreurs éditoriales. On y retrouve des éléments d'Ubik, écrit la même année.

Ubik(43) est probablement le plus classique des chefs-d'œuvre de Dick, le roman par lequel devrait commencer le lecteur non féru de Science-Fiction. Et pourtant, dès la première page où Joe Chip parlemente vainement avec sa porte qui refuse de s'ouvrir s'il ne glisse pas une pièce dans la fente, c'est l'apothéose du doute sur la réalité qui n'est jamais ce qu'elle dévoile. Un choc pour tous ses lecteurs.

Au bout du labyrinthe(44) conduit ses personnages sur un monde sans retour et à l'extrémité de leurs propres fantasmes. Largement inspiré d'expériences psychédéliques sur fond de LSD, c'est le seul à propos duquel Dick reconnaît en avoir consommé. Tout espoir d'atteindre une réalité “vraie” en disparaît.

Coulez mes larmes, dit le policier(45) se situe à la limite entre roman noir et univers de Science-Fiction. Jason Taverner, producteur de télévision, idole des téléspectateurs, se retrouve un matin dans une chambre sordide et dans un autre monde où personne ne le connaît, une Amérique du futur proche transformée en un univers concentrationnaire. Dick l'écrit juste après le départ de sa quatrième épouse, Nancy, et il s'y met en scène.

Substance mort(46) marque une nouvelle étape de l'évolution qui ramène Dick à la littérature réaliste. Il s'agit de drogue, mais surtout, dans un avenir proche, de lutte contre la drogue, dont la pire de toutes qui donne son titre au roman, et ses trafiquants. Il y déverse son expérience, très concrète, du monde des junkies qu'il a souvent accueillis dans sa demeure. Mais il y pousse aussi, plus loin qu'il ne l'a jamais fait, le doute sur l'identité. Nul n'est ce qu'il semble et surtout ce qu'il croit. C'est peut-être le roman le plus personnel de Dick.

Si je devais recommander trois romans de Dick, ce seraient le Maître du Haut Château, Ubik et le Dieu venu du Centaure, à lire de préférence dans cet ordre.

Après 1973, Dick connaît une longue période de dépression et de silence que viennent interrompre ses visions ou du moins ses étranges expériences de 1974, sur lesquelles je reviendrai plus loin et après lesquelles il n'écrira plus de Science-Fiction à proprement parler. Il s'interroge dans son Exégèse sur le sens et la portée de ces expériences qu'il attribue à l'intervention d'un SIVA, Système Intelligent Vivant et Agissant dont il ne parvient pas à décider s'il s'agit d'un Dieu ou d'une Machine. Cette recherche imprègne les quatre romans qui seront réunis en France dans la Trilogie divine, comprenant les déjà cités Radio libre Albemuth, SIVA, l'Invasion divine et la Transmigration de Timothy Archer. Le dernier roman est marqué par sa rencontre avec l'étrange évêque épiscopalien de Californie, James A. Pike, qui périt dans le désert du Sinaï où il s'était aventuré dans des conditions rocambolesques sur les traces de Jésus.

Je reviendrai dans une préface ultérieure sur ces œuvres qui témoignent des préoccupations religieuses, voire mystiques, de Philip K. Dick et qui conduisirent nombre de ses admirateurs à prendre quelques distances avec lui, notamment lors de son fameux discours de Metz, en 1977.(47)

On observe une nette relation entre le Pop Art et l'œuvre de Dick. D'abord en matière de dates et d'époque. Andy Warhol est né le 6 août 1928, la même année que Dick. La grande époque du Pop Art se situe entre 1952 ou 1955 et la fin des années 1970, comme l'œuvre de notre auteur. La plupart des artistes les plus réputés du domaine sont à peu près ses exacts contemporains. Ainsi Roy Lichtenstein, Claes Oldenburg, Robert Rauschenberg, Richard Hamilton, pour n'en citer que quelques-uns. Bien entendu, la contemporanéité ne signifie pas grand-chose. Mais il y a d'autres similitudes. Le Pop Art rompt avec la tradition picturale et emprunte ses thèmes, ses objets, ses récupérations à des genres, à des icones ou des productions populaires, de la bande dessinée et des boîtes de conserve aux affiches lacérées ; le Pop Art fonctionne par assemblages souvent complètement désorganisés (et qu'on ne me parle pas de savantes compositions). De la même façon, Dick, après avoir renoncé à s'introduire dans la littérature générale puise son inspiration dans la Science-Fiction des pulps qui l'a fasciné dès l'âge de douze ans. Et ses romans, auxquels on a parfois reproché sinon une incohérence du moins une incohésion, sont aussi des assemblages, parfois à partir de nouvelles antérieures, des fix-ups selon une tradition propre à la Science-Fiction et dérivant de ses modes d'édition : la nouvelle en revue, l'assemblage en livre. Comme je l'ai déjà signalé, le véritable objet de Dick, c'est comme pour les artistes du Pop Art, le quotidien des années 1950 et 1960, ses marges et ses déchets.

Alors une question se pose. Les artistes précités du Pop Art et beaucoup d'autres sont vite devenus riches et célèbres. Dick est demeuré pauvre durant presque toute sa vie, et parfois misérable, et est longtemps demeuré obscur(48) sauf évidemment aux yeux de ses admirateurs. Le même objet ne produit pas les mêmes effets. Les raisons me semblent assez évidentes. Il faut du temps pour lire un livre alors qu'il suffit d'une seconde pour déchiffrer le Superman de Warhol (1960) ou le Diptyque d'Eddie de Lichtenstein (1962) que j'ai sous les yeux, icones aisément reproductibles et déjà dérivées d'icones. L'autre raison, plus générale, est qu'il suffit à un artiste pictural, dans le meilleur des cas, de vendre durant toute sa vie de quelques dizaines à quelques centaines d'œuvres à des clients richissimes(49) pour acquérir notoriété et fortune, alors qu'un écrivain doit vendre des dizaines ou plutôt des centaines de milliers d'exemplaires. Je passerai sur les différences radicales de canaux, galeries et éditeurs, qui nous entraîneraient trop loin.

La vie de Philip K. Dick éclaire-t-elle son œuvre ? Jusqu'à un certain point.

Philip Kindred Dick et sa sœur jumelle Jane Charlotte sont nés à Chicago le 16 décembre 1928, six semaines avant terme. Jane mourut le 26 janvier 1929 après avoir été transférée à l'hôpital, sans doute de malnutrition. Philip fut alors placé dans une couveuse. Sa mère, Dorothy, vint le voir tous les jours jusqu'à ce qu'il lui soit rendu. Dorothy expliqua très tôt à son fils les circonstances de la disparition de Jane et lui communiqua probablement la culpabilité intense qu'elle devait ressentir.

Edgar, le père, né en 1899, avait participé à la Première Guerre mondiale en Europe. Il épousa Dorothy, née aussi en 1899, en 1920, l'emmena en 1927 à Washington où il avait obtenu un poste au ministère de l'Agriculture, puis à Chicago en 1928. Fin 1929, Edgar fut nommé à San Francisco puis la famille s'installa en 1931 à Berkeley que Philip K. Dick ne devait guère quitter. En 1933, Edgar et Dorothy divorcèrent, officiellement parce qu'Edgar était envoyé à Reno, dans le Nevada, et que Dorothy refusait de déménager. « La liberté dont rêvait Dorothy n'était pas d'ordre sexuel, mais psychologique : elle voulait l'autonomie et le droit d'élever son fils à sa guise. »(50)

Philip crut que son père l'abandonnait et il semble l'avoir reproché toute sa vie à sa mère, et avoir même pensé que Dorothy l'empêchait de revoir son père. Je risquerai ici une brève approche des relations de Philip avec ses parents. Avec son père, il semble avoir eu une relation moins filiale que de camaraderie. À sa mère, il opposera sa froideur supposée, la mort de Jane et l'accusera même d'avoir voulu l'empoisonner lui, « afin de parachever l'extermination de sa progéniture ».(51) À lire Sutin et différents témoignages, la réalité paraît assez différente : Dorothy semble s'être occupée exclusivement, peut-être excessivement, de son fils ; elle ne se remaria qu'en 1953 bien après que Phil avait pris son envol. La relation entre Dick et sa mère semble avoir été fusionnelle et ambivalente et elle dura aussi longtemps que sa vie. Notons, côté ambivalence, que Dorothy est blonde et qu'il fit une fixation durable sur la fille aux cheveux noirs qui connut plusieurs avatars. Je me risquerai à dire qu'il semble avoir occupé auprès de sa mère la place de son père. Ils s'appelaient souvent par leurs prénoms et il envisagea même, un temps, de prendre comme nom de famille celui de sa mère, Kindred. Sa mère, qui avait elle-même des ambitions d'écrivain, le soutint et l'encouragea dans sa carrière difficile.

Le jeune Dick était manifestement un garçon brillant, voire surdoué, lecteur précoce et vorace, bon dessinateur, grand amateur de musique et en particulier de Beethoven, mais comme beaucoup de surdoués, un élève très irrégulier qu'un séjour en pension acheva de dégoûter de toute institution scolaire. Il découvrit la Science-Fiction à l'âge de douze ans, en 1940, et commença à dévorer et à collectionner des pulps. Il se mit à écrire et même à publier. À neuf ans, il crée son propre périodique, le Daily Dick. Il remet ça à treize ans avec the Truth, termine un premier roman, perdu, à quatorze, et collabore au moins deux ans à la Berkeley gazette. Après des années irrégulières mais honorables au lycée tout en suivant une psychothérapie, il abandonne ses études en 1947, alors qu'il travaille depuis 1944, sans doute d'abord à temps partiel, chez Herb Hollis qui tient une boutique de radio et de disques, University Radio, où sa culture musicale le fit remarquer par le patron. Hollis, qui semble avoir joué un rôle paternel auprès de Dick, lui inspirera plusieurs personnages de ses romans. Dick passe ensuite dans un magasin de musique, Art Music, appartenant au même Hollis. C'est là qu'il rencontre Jeanette Marlin, qu'il épouse en mai 1948 pour divorcer en novembre « pour bris de disques ».(52) Elle ne supportait pas son électrophone qu'il écoutait la nuit. Le futur apôtre de la caritas(53) ne dépose pas moins les affaires de sa première femme sur le palier devant sa porte lorsqu'il décide de se séparer d'elle.

En 1949, il tente de reprendre des études universitaires à Berkeley. Il n'y resta que deux mois, officiellement parce qu'il refusait de suivre une formation d'officier de réserve, alors obligatoire ; plus vraisemblablement parce qu'il ne supportait pas la fréquentation des cours, notamment victime d'agoraphobie. On lui accorde en janvier 1950 une décharge honorable signifiant qu'il n'avait pas été exclu. Il écrit son premier roman achevé cette année-là. La même année, il fait la connaissance d'Anthony Boucher, le rédacteur en chef du Magazine of fantasy and science fiction(54) où il publiera sa première nouvelle l'année suivante.

C'est aussi en 1950, année faste, qu'il épouse en juin sa seconde femme, Kleo Apostolides, étudiante à Berkeley, d'origine grecque et fille aux cheveux noirs, rencontrée à l'été 1949 alors qu'elle a dix-huit ans, dans la boutique de disques. Elle lui apporte pendant huit ans la stabilité dont il a besoin. En 1952, Dick abandonne son emploi. Il en trouve un autre qu'il quitte en 1953. Il a publié sa première nouvelle en 1951, mais un de ses romans, Loterie solaire, ne paraîtra qu'en 1955, lui apportant un à-valoir probablement modeste. Il n'a pas chômé pour autant puisqu'il a produit dix romans et une cinquantaine de nouvelles.(55) Mais sans le soutien moral et financier de Kleo, il n'aurait pas pu persévérer. À partir de 1954, sa situation va, un peu, s'améliorer. Il vend grâce à l'agence Scott Meredith vingt romans à Donald A. Wollheim qui les publiera en rafale dans les Ace Books puis dans les DAW Books.(56) Dick écrit à un rythme d'enfer avec pour carburant les amphétamines. Il lit aussi énormément et se constitue ainsi une culture aussi éclectique qu'impressionnante.

C'est ici que se manifeste un des paradoxes dont Dick est coutumier. Il aime la Science-Fiction depuis son adolescence, mais il a honte d'en écrire et d'en publier, sans doute sous l'influence du snobisme littéraire de son entourage à Berkeley. Il dénigre allègrement sa production dans ce domaine et surtout ses nouvelles et ne rêve que de voir publiés ses romans réalistes. Il méprise les fans, « un ramassis de trolls et de cinglés »,(57) mais assiste tout de même à la Convention de 1954 où il rencontre Harlan Ellison et Alfred Elton van Vogt qu'il admirait et dont l'œuvre, notamment le Monde du non-A,(58) l'influença plus que toute autre à ses débuts dans la Science-Fiction.

En 1958, Phil et Kleo quittent Berkeley pour Point Reyes Station, une bourgade à l'écart où ils font sensation et fréquentent un groupe d'illuminés qui compte sur des extraterrestres pour les sauver, en soucoupe volante, de la fin, imminente, du monde. Et Dick tombe amoureux au mois d'octobre 1958 d'une jeune veuve blonde, Anne Rubinstein, qui a des relations dans le milieu littéraire. Il lui déclare presque aussitôt sa flamme, l'épouse le 1er avril 1959 et s'installe chez elle. Il se montre assez peu élégant à l'égard de Kleo lors de leur divorce en lui reprochant une fausse escapade amoureuse, alors qu'elle est tout à fait arrangeante et qu'elle renonce à tout titre de propriété sur leur maison commune et sur les droits d'auteur de Dick.(59) C'est pendant sa lune de miel avec Anne que Dick écrit Confessions d'un barjo durant l'été 1959.

Laura Archer naît le 25 février 1960. Dick aurait dit, selon Anne : « Maintenant, enfin, ma sœur est compensée. ».(60) Un peu plus tard, Dick s'installe dans une masure à l'écart et c'est là qu'il écrit en 1961 le Maître du Haut Château. Le succès d'estime du livre, publié en 1962 chez Putnam, puis le prix Hugo qu'il obtient en 1963, marquent un tournant décisif dans la carrière de Dick malgré des ventes d'abord décevantes. Il est pris au sérieux, pour un roman de Science-Fiction, et il n'écrira plus rien de réaliste avant longtemps. Il est entré dans l'époque de ses chefs-d'œuvre, entrecoupée, il faut bien le dire, de textes moindres.

En 1963, Dick connaît une expérience étrange, la première dont il fasse état : « j'ai levé les yeux vers le ciel et j'ai vu un visage. […] Gigantesque, il emplissait un quart du ciel. Il arborait des fentes aveugles à la place des yeux ; il était tout en métal, il était cruel et, pire que tout, il était Dieu. ».(61) Il se précipite dans une église dont le prêtre lui dit qu'il a vu Satan et le rassure d'une bénédiction. Plus tard, il expliquera cette vision par le souvenir de son père coiffé de son masque à gaz de la guerre de 1914. Il logera ce visage dans le Dieu venu du Centaure : c'est celui d'Eldritch, dieu sans joie qui contrôle les hallucinations. Ce roman paraît chez Doubleday, éditeur réputé, et marque un autre tournant dans la carrière de Dick.

Mais sa situation financière ne s'améliore pas vraiment et il devient jaloux des succès financiers de sa femme qui a créé une petite entreprise de création de bijoux. L'été 1963, il manipule son psychiatre et la fait interner d'office. Elle supporte apparemment sans broncher cette avanie et est libérée au bout de quinze jours.(62) Le 9 mars 1964, Dick déposa une demande de divorce, fit de fréquents séjours chez sa mère, et le divorce fut prononcé en octobre 1965. Il ne paya jamais la pension alimentaire qu'il devait pour Laura.

Il s'installe chez des amis à Berkeley puis avec une nouvelle compagne, Grania, à Oakland. Naturellement, leur liaison passe par des hauts et des bas. Il propose à Anne de renouer, tombe amoureux de Carol, l'épouse de son éditeur et ami, Terry Carr, et finit par se marier pour la quatrième fois en juillet 1966 avec Nancy Hackett, rencontrée en 1964, et qui s'est installée chez lui en 1965. Il écrit en 1966, en pleine nouvelle lune de miel, son plus grand chef-d'œuvre, Ubik. Isolde, sa deuxième fille, naît le 15 mars 1967. Et c'est à travers la sœur de Nancy qu'il rencontre, dès 1964 ou 1965, l'évêque épiscopalien de Californie, James A. Pike, avec qui il aura de fougueux entretiens théologiques et qui lui inspirera le personnage de la Transmigration de Timothy Archer.

Bien entendu, Dick ne tarde pas à reprocher à Nancy, qui a trouvé un modeste emploi à la Poste, de gagner plus que lui. C'est en 1967 qu'il acquiert une coûteuse armoire-classeur-coffre-fort dans laquelle il entasse tous ses trésors, de sa collection de pulps à ses propres livres. Il se met à consommer, en sus des amphétamines, des drogues diverses. Un contrôle fiscal exacerbe sa fibre paranoïaque, ce qui ne l'empêche pas de signer une pétition dans Ramparts contre la guerre du Việt Nam en 1968. En 1970, il doit faire une demande d'aide sociale, ce qui l'humilie. En septembre de la même année, Nancy le quitte. Seul, désespéré, Dick affronte une des périodes les plus sombres de son existence. Il s'entoure d'amis puis de personnages de plus en plus douteux. Il multiplie les aventures sentimentales ou plutôt les tentatives d'aventures avec des femmes deux fois plus jeunes que lui. En novembre 1971 survient l'étrange épisode du coffre, ouvert à l'explosif selon Dick, forcé selon la police, et vidé de son contenu. On n'en saura jamais plus, bien que Dick ait invoqué diverses pistes dont celle de la CIA.

Il est invité à la Convention de SF de Vancouver où il débarque le 16 février. Sa maison est saisie puis pillée. Il n'a plus rien. Sa vie va changer. Il pense même s'installer à Vancouver, squatte chez des amis dont il tente de rompre le couple, sombre, fait une tentative de suicide, se retrouve à l'hôpital et finit par être admis à X-Kalay, centre de désintoxication pour drogués, en se faisant passer (dit-il) pour héroïnomane alors qu'il ne touchait jamais à cette drogue. Il en sort au bout de trois semaines, au moins débarrassé de sa consommation d'amphétamines. Il revient à Fullerton, près de Los Angeles, squatte de nouveau, s'éprend à peu près de toute jeune femme qu'il croise, surtout si elle est brune, envoie quelques demandes en mariage et manque devenir SDF. En juillet 1972, il rencontre Tessa Busby. Elle a dix-huit ans, des ambitions d'écrivain, et va devenir sa cinquième épouse bien qu'il lui arrive de la frapper.

Sa carrière et surtout ses revenus prennent une (petite) meilleure tournure grâce notamment à ses traductions françaises. L'inspiration lui revient, il entame Substance mort,(63) « portrait fidèle des années drogue ».(64) En juillet 1973 naît Christopher. En septembre, il reçoit un premier paiement pour l'adaptation au cinéma du futur Blade runner.

En février-mars 1974, il eut des visions qui ramenèrent à sa conscience, selon lui, des vies antérieures, lui firent voir des « tableaux phosphéniques » et le mirent en contact avec une entité mystérieuse, déesse, sainte ou Intelligence Artificielle, ou encore Jane, sa sœur jumelle, expériences qu'il transcrivit dans SIVA (Système Intelligent Vivant et Agissant) et qu'il commenta sans fin dans son Exégèse et qui communiquait avec lui par rayons roses.(65)

Il est toutefois si impécunieux en 1975 que Tessa demande une aide à Robert A. Heinlein qui leur accorde un prêt. Inévitablement, Dick délaisse Tessa qui le quitte pour un temps, emmenant Christopher, en février 1976. Il tente de se suicider, retrouve assez d'envie de vivre pour se faire hospitaliser, et abandonne définitivement Tessa durant l'été alors qu'il courtise déjà une autre femme.

Désormais, Dick vivra seul et finira par s'y faire, ou du moins, il ne se remariera pas. Durant l'été 1976, il s'est installé avec Doris Sauter qui le quittera à l'automne, à Santa Ana, dans une résidence protégée, toujours dans le comté d'Orange, adresse qu'il ne quittera plus. En octobre, il se fait admettre dans un hôpital psychiatrique pour un bref séjour. Il a repiqué à l'alcool et aux amphétamines. En 1977, il reçoit la visite d'une admiratrice, Joan Simpson, qui l'accompagnera en septembre au festival de Metz dont il sera la vedette. Il rédige SIVA en 1978, achève l'Invasion divine en 1981. Il se lance dans la rédaction de la Transmigration de Timothy Archer.

Sa situation financière s'est sensiblement améliorée du fait des rééditions de ses anciens romans, de leurs traductions et de l'avancement du projet Blade runner. Mais il n'en profitera guère. À la fin 1981, il n'est plus que l'ombre de lui-même. Le 18 février 1982, il fait une crise cardiaque, est retrouvé inconscient sur le sol de sa demeure et mourra à l'hôpital le 2 mars.(66)

De la vie riche et complexe de Philip K. Dick dont je n'ai pu donner ici qu'un aperçu, on peut tirer trois traits. Le premier, c'est que malgré un énorme travail, une production régulière de romans et de nouvelles, un excellent agent, Scott Meredith, et des éditeurs au total fidèles et souvent compréhensifs, Philip K. Dick est demeuré pauvre, voire carrément fauché, la majeure partie de sa vie, au contraire de nombre de ses prédécesseurs et contemporains qui ont également œuvré dans la Science-Fiction, ainsi Robert A. Heinlein, Frank Herbert, Robert Silverberg, Harlan Ellison et bien d'autres. Dick n'était sans doute pas un gestionnaire modèle, mais ses difficultés tiennent aussi au côté novateur de son œuvre (sans négliger son irrégularité qualitative) qui fait aujourd'hui son renom mais qui ne l'a pas aidé à s'imposer auprès du public. Ses à-valoir demeurent faibles presque jusqu'à la fin, et ses revenus sont comparables, aux produits des traductions près, à ceux d'un auteur français de la même époque. Ses divorces successifs, en le privant du soutien ou au moins du partage des frais de la vie courante que lui apportaient ses épouses, n'ont évidemment rien arrangé.

Un deuxième trait, c'est que malgré une tendance à l'hypocondrie, il ne s'est guère soucié de sa santé. Il refuse souvent de consulter un médecin et ne fait pas prendre régulièrement sa tension. Consommant à des doses industrielles amphétamines et diverses drogues, alcoolique à divers moments de sa vie, avalant parfois des quantités considérables de vitamines et autres suppléments alimentaires sous le prétexte de soigner son état psychique,(67) il en paie le prix en mourant à cinquante-trois ans alors que sa vie s'annonçait enfin sous de meilleurs auspices.

Le dernier trait tient à son rapport aux femmes et en particulier à ses épouses. Dick était un séducteur qui ne pouvait ni se passer d'une présence féminine ni rester durablement marié. Il a traité ses cinq épouses au moment de leur séparation de façon assez épouvantable. Il jette les affaires de Jeanette sur le palier. Il néglige de donner à Kleo sa part sur leur propriété commune et l'accuse d'infidélité. Il ne versera jamais, certes aussi pour cause d'impécuniosité, la pension qu'il doit à Anne pour leur fille Laura. Nancy ne supporte plus ses sautes d'humeur dues aux amphés. Il lui arrive de frapper Tessa.(68) Et pourtant, toutes, sauf peut-être la première dont on ne sait pas grand-chose, l'ont soutenu et, semble-t-il, materné. Et ses relations avec ses nombreuses amies ne semblent pas moins conflictuelles, passé la lune de miel. Il leur faut être à tout moment à son service. Cela dit, il était certainement capable d'aimer ses femmes et ses enfants, mais sur un mode bien à lui.

La structure psychique de l'écrivain permet-elle d'éclairer ces points et en particulier le dernier ?

Psychologues et psychanalystes s'interdisent en principe de disséquer la personnalité d'un patient qu'ils n'ont jamais vu, et se promettent d'éviter l'interprétation sauvage de ses faits et gestes, dont ses œuvres. C'est cependant une tentation à laquelle ils ne résistent guère, à commencer par Freud. Je m'en autoriserai donc.

Dick manifeste, toute sa vie, une sérieuse inadaptation psychologique et sociale qu'il compense plus ou moins bien par divers artifices. Peut-on risquer un diagnostic sur sa pathologie mentale ? Il y invite fortement en tentant de nous faire croire qu'il est schizoïde et/ou paranoïde dès sa jeunesse. Or il n'est ni l'un ni l'autre à proprement parler. Certes des psychiatres et assimilés que Dick a consultés à divers moments de sa vie ont diagnostiqué l'un ou l'autre, voire l'un et l'autre. Mais les résultats de leurs examens et prescriptions, à lire Sutin et à en croire Dick lui-même, incitent à douter de leur compétence. Ils ont des circonstances atténuantes : d'abord, à l'exception du docteur X (qui fut apparemment le pire de tous), ils ont vu Dick brièvement à l'occasion de crises paroxystiques et ne savaient pas grand-chose ou rien de sa vie et de son œuvre ; ensuite, ils se sont laissé manipuler par lui (j'en donnerai un exemple lourd de sens en ce qui concerne le docteur X) ; enfin, c'est Dick qui témoigne en général de leur rencontre, et ce n'est pas un gage de fiabilité.

La schizophrénie et la paranoïa sont des psychoses lourdes, en principe exclusives l'une de l'autre bien qu'on parle de schizophrénie paranoïaque, qui correspondent à des signes bien précis. Les états schizoïdes et paranoïdes leur sont apparentés, en plus vagues, et correspondent souvent à l'indécision des praticiens sur l'état de leur patient.

Sans aller jusqu'au DSM-IV-TR,(69) la nosologie des personnalités schizoïdes et paranoïdes exclut la candidature de Dick. La Folie,(70) de Jean Thuillier, caractérise la personnalité schizoïde « par la froideur affective, l'insensibilité aux sentiments d'autrui, la restriction du champ des fréquentations ». Quant à la schizophrénie, elle correspondrait à « la perte de l'unité et de la cohérence de l'activité mentale ». Sur la paranoïa, le même ouvrage note qu'elle relève de l'hypertrophie du Moi et entraîne orgueil, égocentrisme et tendances mégalomaniaques, méfiance, psychorigidité avec froideur affective, apparence monolithique des pensées. D'un manuel à l'autre, on peut observer bien des variantes, mais la tonalité générale reste la même. Or rien chez Dick, ni chez l'homme ni chez l'auteur, ne permet de conclure à sa froideur affective, à son évitement des fréquentations, à la psychorigidité. Sur le dernier point, il donnerait plutôt dans la labilité, passant de tout à son contraire. Les signes de paranoïa qu'a pu manifester Dick semblent d'abord procéder de son abus des amphétamines dont c'est un effet secondaire bien connu. Cela mis de côté, comme le relève Norman Spinrad, le climat politique aux États-Unis dans les années 1950 et 1960 incite à la paranoïa, et Dick a vu globalement juste sur le présent et l'avenir de son pays.

Tout au plus pourrait-on rallier Dick assez sérieusement à la paraphrénie « grâce à l'extraordinaire capacité du paraphrène à rester intégré socialement malgré la richesse et le foisonnement de ses thèmes délirants ».(71) Mais si cela nous donne un terme, cela ne nous renseigne pas sur l'étiologie.

Marcel Thaon, qui disposait d'une solide base théorique et qui a bien connu Dick, nous propose une piste dans sa préface au Livre d'or(72) et dans son article "Philip K. Dick : le roman familial psychotique"(73) en suggérant « la symbolisation d'une problématique psychique extrêmement archaïque » dans « un Roman familial psychotique, élaboration pré-œdipienne ». Qu'est-ce que cela veut dire pour le profane ?

Pour le psychanalyste, le nourrisson connaît un état primordial, donc archaïque, de relation symbiotique avec sa mère dont il dépend entièrement pour sa survie. Ensuite, le père doit s'interposer entre la mère et son enfant, mettre ainsi un terme à l'état fusionnel et permettre à l'enfant d'accéder au stade œdipien où il va désirer sa mère, s'il est un garçon (s'il est une fille, sa libido prégénitale va plutôt se porter sur le père, du moins en principe) et haïr son père qui lui en interdit la possession. La castration symbolique qu'il subit ainsi va lui permettre d'accéder au domaine de la loi et du langage. Mais ces différents états laissent évidemment des traces qui témoignent de la façon dont ont été plus ou moins bien vécus ces différents passages. L'état primordial est peu accessible par l'analyse puisqu'il est antérieur à l'accession au symbolique, mais il fascine évidemment les psychanalystes (c'est un peu leur Graal), mais aussi de plus en plus les neurologues : c'est en effet un moment fort de structuration du cerveau de nature épigénétique. Thaon ne va toutefois pas au bout de ses idées, demeurant dans une prudente abstraction.

Quels signes permettent de profiler Dick ? Il est surdoué, manque d'empathie, mais manifeste une grande intelligence des comportements humains, est manipulateur, d'humeur bipolaire avec des phases de dépression profonde, ne supporte pas l'autorité (paternelle), il possède un monde psychique tout personnel, presque autistique, se montre vorace (tout spécialement d'amphétamines, mais aussi de livres et d'affection), voire boulimique (de connaissances), exige admiration, amour et dévouement à sens unique ; peut-être quelque peu mythomane, il alterne certitudes dans ses convictions et remises en question, et il éprouve volontiers un sentiment de toute-puissance qui peut être détrôné par celui d'impuissance. J'ajouterai qu'il déclare détester sa mère et adorer son père dont elle l'aurait séparé ce qu'il lui reproche. Par une inversion typiquement dickienne, il adule le père qui ne l'a pas séparé de la mère. Mais cela confère au père absent (truqué) une ambiguïté fondamentale : il peut être absolument bon, survalorisé, ou absolument mauvais, le mal à l'état pur de la vision dans le ciel de 1963.

Dick échappe à la psychose que lui promet la théorie lacanienne puisque l'œdipe n'a pas été résolu, ni même abordé, qu'il est resté “adhérent” à la mère. Mais c'est pour entrer dans une forme de solipsisme : il invente sans cesse sa vie sans égard pour la réalité commune.

La richesse de cette symptomatologie, déjà quelque peu inquiétante, rend difficile un diagnostic un peu affirmé. Je vais revenir sur quelques traits, en particulier les moins sympathiques. Surdoué, voire catégorie génie, il le manifeste dès l'enfance à travers les appréciations de ses enseignants et… l'ennui profond que lui inspireront toujours les études institutionnelles : il sera un autodidacte éclectique.

Il ne montre guère d'empathie à l'endroit de ses femmes successives, chassant la première, Jeanette, en transportant ses affaires sur le palier de leur appartement avant de changer les serrures,(74) se montrant peu élégant vis-à-vis de la deuxième, Kleo, au moment de leur divorce, alors qu'elle se montre très arrangeante, dénigrant les activités pourtant réussies de la troisième, Anne, oubliant après qu'il a divorcé de lui verser sa part du prix de la maison commune lors de sa vente,(75) et ainsi de suite, allant jusqu'à se soucier peu de sa première fille, Laura. Il se méprend totalement sur les émotions de certains de ses proches, voulant les aider à contresens et ne tenant aucun compte de leurs déclarations. Il manipule apparemment tout son monde, ses psychothérapeutes, en particulier le docteur X qui les traite tous les deux, Anne et lui, ce qui n'est pas l'indice d'une bonne pratique, et qu'il parvient à convaincre de faire interner Anne pour raisons psychiatriques. Il manipule aussi notre ami Marcel Thaon, qu'il persuade apparemment des menaces que le FBI et la CIA faisaient peser sur lui et, à mon avis, sur l'importance de la mort de sa sœur jumelle, et même son excellent biographe Sutin, pourtant prévenu semble-t-il, sur bien des points, à travers son Exégèse.

Il ne manifeste guère plus d'empathie à l'endroit du reste de l'Humanité même s'il aime à passer pour un sage compréhensif et bienveillant, ce qu'il croit certainement et peut paraître dans une certaine mesure. Il indique cependant souvent, certes dans sa fiction, mais aussi dans ses déclarations, que les autres ne sont pas pour la plupart des humains véritables, mais des simulacres, des androïdes, des robots. En fait, il a un besoin quasiment pathologique d'être reconnu, admiré, aimé. Comme un nourrisson. Sa dépendance est à la fois jouée et réelle, jouée en ce qu'elle un moyen de chantage (si tu me quittes, je meurs), réelle en ce qu'il la joue pour l'obtenir, qu'elle le nourrit.

Ce tableau fait penser à une personnalité perverse. Mais rassurez-vous, je n'imagine pas Dick en tueur en série, ni en criminel sadique ou pédophile malgré son goût pour les très jeunes femmes. Il est tout à fait capable d'émotions même s'il est peu empathique. Simplement, il met en scène sa vie et me conduit à lui appliquer, en la déplaçant, l'expression de “pervers polymorphe” qui, pour Freud, caractérisait le très jeune enfant.(76) Freud voulait dire par là que l'enfant jouissait de tout son corps érotisé. Dick, lui, a érotisé toute sa pensée. S'il fallait absolument le classer, je le qualifierais de pervers de la bonté, ne parvenant généralement pas à apporter aux objets de son attention le bien qu'il leur veut et agissant même souvent à contresens. Mais pourquoi ?

Dick affirme tout au long de sa vie que sa mère, Dorothy, était mauvaise. À l'entendre, « c'était une mère difficile : froide, vigilante et réprobatrice, affectivement refoulée et réprimant toute manifestation de colère, affaiblie par la maladie et souvent clouée au lit. ».(77) Il la charge de la mort de Jane, sa sœur jumelle, décédée alors qu'ils avaient quarante et un jours, dont toute son œuvre porterait la trace du manque et dont il a persuadé Thaon de l'importance dans ses troubles.

Lawrence Sutin ne semble guère croire à la version de Dick : il donne de nombreuses précisions sur Dorothy qui amènent à penser que c'était une mère aimante (peut-être excessivement), intelligente et cultivée, consciente de la précocité et du talent de son fils dont elle a surveillé les progrès, qui ne s'est pas remariée pendant dix-huit ans après son divorce du père de Dick en partie pour mieux veiller sur Philip. Celui-ci, qui n'en est pas à une contradiction près, lui reproche de l'avoir « enchaîné » alors qu'à dix-neuf ans il voulait quitter la maison, ce que Dorothy conteste absolument.(78)

Et si c'était l'inverse ? S'il n'avait jamais complètement échappé à la relation fusionnelle primordiale que sa mère avait développée avec lui ? S'il n'avait jamais cessé complètement d'être un nourrisson, manipulateur comme tel qui doit sa survie à son emprise sur ses parents, convaincu de son omnipotence, ne supportant aucune autorité faute d'avoir liquidé son Œdipe, et exigeant par ses pleurs un dévouement à sens unique. On trouve dans la biographie de Sutin et dans les écrits de Dick de nombreux indices à l'appui de cette thèse. Après le divorce de ses parents, il prend la place de son père : il appelle sa mère Dorothy dès son adolescence.(79) Il conservera avec sa mère, d'après ses épouses, un lien privilégié : « Quand il me parlait de sa mère, » dit Anne Dick, « Phil avait toujours l'insulte à la bouche, mais quand ils étaient ensemble, je percevais entre eux une telle intimité qu'on aurait cru voir un seul et unique système nerveux sous-tendant leurs deux organismes. ».(80) Inversion curieuse, il reproche à sa mère de l'avoir séparé de son père, à l'endroit duquel il éprouve des sentiments très ambivalents, tantôt le rejetant en raison de son autorité,(81) tantôt le prenant pour un copain, alors que pour le psychanalyste, c'est le père qui doit séparer l'enfant de sa mère. En 1963, la terrible vision qui lui apparaît dans le ciel, le masque de fer aux yeux symbolisés par deux fentes aveugles, une vision qui aurait pu figurer dans l'Œil dans le ciel, c'est le mal absolu, diabolique, celui d'un père malveillant puisqu'il l'associe lui-même à l'image « d'Edgar, son père, enfilant un masque à gaz pour lui raconter sa guerre de 1914. ».(82)

Collé à sa mère, et bien au-delà de la petite enfance, soit, mais pourquoi déteste-t-il sa mère ? Parce que la mère n'est jamais assez bonne pour le tout-petit tant qu'il n'accepte pas ses absences. Tel que le décrit Tessa après les visions/auditions de février-mars 1974, il se comporte comme un nourrisson, ne quittant pas son lit et s'y faisant nourrir par elle.(83) Ce qui ne l'empêchait pas d'aller travailler, de temps en temps. Lorsqu'il est assuré de la sécurité d'un sein, il peut s'aventurer dans les dédales de l'imaginaire au sens courant que le réel au sens de Lacan n'a pas encore supplanté et il peut transmettre le résultat de ses explorations et divagations, car il a de cet abri jadis accédé au symbolique et au langage. Pour la loi, on peut en douter, à la foi en raison de sa crainte de l'autorité et surtout de sa capacité à défier celles de la raison et à en jouer sans qu'on sache, et probablement pas lui-même, s'il est sérieux, s'il délire ou s'il plaisante, s'interrogeant lui-même sans fin sur la question dans son Exégèse.

Dick est demeuré en partie dans l'imaginaire, au sens lacanien du terme.(84) Et une autre question se pose alors. Comment Dick a-t-il échappé à la psychose ? J'imagine trois voies. La plus classique est celle de l'écriture. Il a pu évacuer dans ses œuvres la surcharge psychique héritée de son enfance.

Mais je crois volontiers que l'image fantasmatique de Jane, la fausse jumelle morte, lui a servi aussi. J'ai un peu de mal à accepter tout de go que la disparition de sa sœur l'ait traumatisé au point qu'il donne à entendre à Thaon et à Sutin. De cette mort qui résulte, semble-t-il, d'une malnutrition de l'enfant prématurée, il n'a rien pu éprouver d'autre que la culpabilité que sa mère a pu ressentir et lui transmettre. Celle-ci lui a du reste parlé de sa sœur avec, semble-t-il aussi, mesure et sensibilité, n'enfermant pas ce décès dans un silence mortifère. Mon sentiment est que Dick a transféré sa partie psychotique sur le “souvenir” instrumentalisé de Jane, se permettant ainsi de conserver en lui cette partie clivée de lui-même tout en la tenant à distance. La lecture attentive de ses œuvres où la jumelle est transposée renforce cette hypothèse.

Une troisième voie tient à l'externalisation du trop-plein de sa bouillonnante marmite psychique. Pensant à l'apparition dans le ciel de 1963 et à la répétition d'expériences de 1974, je préfère ce terme d'externalisation à celui de projection, psychologiquement trop connoté et qui introduirait un présupposé quant à la nature de ces expériences, et parce que c'est aussi celui que retient Thomas M. Disch lors d'un entretien : « Nous nous sommes demandé si ses rêves avaient une origine externe. ».(85) Il faut souligner que Dick ne choisit jamais entre plusieurs explications, mais qu'il maintient le doute sur leur origine, physiologique ou révélation authentique, préservant ici sa propre idée de sa santé mentale. Si en effet il admet qu'il s'agit de projections, il s'admet psychotique. Et s'il prétend au contraire qu'il s'agit de visions authentiques, il court le risque d'être classé comme tel par la plupart des gens. En demeurant dans l'expectative, il se tient à l'écart. Je ne me permettrai, pour ma part, de porter aucun jugement sur la genèse de ces expériences déroutantes.

Toutefois, elles ne seraient pas si rares. Des enquêtes conduites au vingtième siècle indiquent que dix à quinze pour cent des populations occidentales en auraient connues même si ceux qui les ont subies se montrent réticents à les évoquer. Sur cette population, qualifiée d'ayant eu des hallucinations, vingt-cinq pour cent environ présenteraient des signes de psychose.(86)

Sans aller jusque-là, je proposerai que Dick était, selon l'école psychanalytique ou psychiatrique dont on se réclame, un pervers narcissique ou un manipulateur, ce qui revient au même.(87) Le lecteur ingénu doit bien comprendre que je ne porte ici ni jugement ni condamnation, mais que je risque seulement un diagnostic. J'ai pour Dick une immense admiration, et pour l'être humain qu'il fut une égale sympathie.

Tout écrivain est un être singulier, mais Philip K. Dick plus que tous les autres. Et surtout, plus souvent. Mythomane conscient de l'être, il avait un considérable sens de l'humour.

Cette approche naïve de la psychologie de Philip K. Dick et de ses troubles manifestes a-t-elle un intérêt ? À mon sentiment, elle nous aide à comprendre qu'une personnalité, certes exceptionnelle, même très perturbée, conserve une créativité étonnante. Et en allant un peu plus loin, que ses écarts à la normale, enfin ce que nous considérons comme la normale, lui permettent de nous faire entrevoir quelque chose d'étrange, mais qui est profondément humain et que l'on trouve aussi dans les productions de ce que l'on nomme, assez improprement à mon avis, l'Art Brut. Dick n'en relève certes pas, mais il peut nous y introduire. Visitant récemment l'exposition consacrée à Marcel Storr, bâtisseur visionnaire, « enfant abandonné, balayeur de feuilles mortes […] artiste de génie »,(88) j'ai été frappé par la représentation de villes à la fois utopiques, totalitaires et inquiétantes qui m'ont fait penser à celles de Dick, notamment celles de Loterie solaire. Marcel Storr (1911-1976), qui n'a jamais connu ni la gloire ni l'aisance et n'eut pour atelier que la loge de concierge de sa femme, commença par des cathédrales imaginaires. Là où Dick conclut son œuvre, à peu près.


  1. Cité par Lawrence Sutin dans Invasions divines (Divine invasions, 1989), biographie indispensable à tout dickien sérieux. En français chez Denoël en 1995. Édition de référence : Gallimard › Folio Science-Fiction, nº 88, 2002, p. 518.
  2. L'anthologie d'Hélène Collon, le Kalédickoscope : regards sur Philip K. Dick (Encrage, 1992 & 2006), est un vade mecum indispensable qui peut vous éviter de vous perdre tout à fait. Il réunit des textes sur Dick et quelques entretiens avec lui. Parmi ces articles, "la Transmutation de Philip K. Dick" de Norman Spinrad ("the Transmogrification of Philip K. Dick", 1990) est l'un des brefs essais les plus intelligents et pertinents qui aient été écrits, à mon sens, sur l'homme et son œuvre.
  3. Op. cit.
  4. Si j'en crois la liste de Wikipedia.
  5. Nouvelles 1947-1952, 1952-1953, 1953-1963 & 1963-1981. Ces recueils exceptionnels ont été réunis par Jacques Chambon et Hélène Collon qui a harmonisé les traductions et établi une indispensable bibliographie. Ils contiennent aussi quelques préfaces, présentations, lettres et courts essais de Dick. Denoël › Présences, 1994-1998. Reprise en deux volumes, Nouvelles 1947-1953 & 1953-1981 : Denoël › Lunes d'encre, 2000, réimprimé en 2006.
  6. J'ai placé entre guillemets le terme “réaliste” pour désigner les romans dits straight ou mainstream, parce que je ne suis pas certain de leur réalisme. Je ne le ferai plus dans la suite de cette préface.
  7. Gather yourselves together, 1950, 1994, 2012. La première date est celle de la rédaction, la deuxième celle de la première publication américaine et la troisième celle de la parution française.
  8. Voices from the street, 1952, 2007, 2007.
  9. Mary and the giant, 1954, 1987, 1994.
  10. 1956.
  11. 1956.
  12. the Broken bubble, 1956, 1988, 1993.
  13. Puttering about in a small land, 1957, 1985, 1993. D'abord sous le titre français de : Mon royaume pour un mouchoir.
  14. 1958.
  15. In Milton Lumky territory, 1958, 1985, 1992. D'abord sous le titre français de : Au pays de Milton Lumky.
  16. Confessions of a crap artist, 1959, 1975, 1978. Aussi sous le titre français de : Portrait de l'artiste en jeune fou.
  17. the Man whose teeth were all exactly alike, 1960, 1984, 1989.
  18. Humpty Dumpty in Oakland, 1960, 1986, 1990.
  19. the Man in the High Castle, 1961, 1962, 1970.
  20. En 2002 chez Denoël. Radio libre Albemuth en sera extrait en 2009 à l'occasion de la traduction de l'édition originale définitive de 1999, et les trois romans restants reparaîtront en véritable trilogie et sous le même titre en 2013.
  21. Radio free Albemuth, 1976, 1985, 1987.
  22. VALIS, 1978, 1981, 1981.
  23. the Divine invasion, 1980, 1981, 1982.
  24. the Transmigration of Timothy Archer, 1981, 1982, 1983.
  25. 1982.
  26. Roger Bozzetto dans Fiction, nº 371, février 1986, p. 168-169, à propos de : le Bal des schizos (We can build you, 1962, 1969, 1975).
  27. Solar lottery, 1954, 1955, 1968.
  28. the World Jones made, 1954, 1956, 1976.
  29. Eye in the sky, 1955, 1957, 1959. Voir ma préface au précédent recueil, Romans 1953-1959.
  30. Dick est très clair là-dessus. Dans plusieurs entretiens, il indique qu'il ne croit pas une seconde à la télépathie ou à la précognition, thèmes introduits au forceps dans la Science-Fiction américaine par John W. Campbell, Jr., qui, dans la foulée des publications de Rhine, y croyait dur comme fer. Ces pouvoirs parapsychiques étaient certes déjà représentés dans la Science-Fiction ancienne, en provenance de l'occultisme et de sa tentative de scientifisation dans la Métapsychique de Meyers, Crookes et de Richet.
  31. Sutin, p. 201.
  32. Sutin, p. 211.
  33. Martian time-slip, 1962, 1964, 1981. Une version écourtée, All we Marsmen, avait été publiée dans la revue Worlds of tomorrow en 1963 (Nous les Martiens dans la revue Galaxie en 1966-1967). Ce roman figure dans le présent recueil.
  34. Dr. Bloodmoney or How we got along after the bomb, 1963, 1965, 1970. Sutin lui accorde la note 9 sur une échelle de 10. Ce roman figure dans le présent recueil.
  35. Now wait for last year, 1963, 1966, 1968.
  36. Clans of the Alphane Moon, 1964, 1964, 1973.
  37. Georges Bormand dans Bifrost, nº 18, mai 2000, spécial Philip K. Dick, p. 140.
  38. the Three stigmata of Palmer Eldritch, 1964, 1965, 1969.
  39. the Penultimate truth, 1964, 1964, 1974.
  40. Counter-clock world, 1965, 1967, 1968.
  41. On me permettra de citer Fernando Pessoa à ce propos : « Ce ne sont pas les vivants qui meurent, ce sont les morts qui naissent. ».
  42. Do androids dream of electric sheep?, 1967, 1968, 1976. Devenu après la sortie du film de Ridley Scott (1982) Blade runner, titre racheté d'un synopsis tout autre de William S. Burroughs de 1979 (le Porte-lame) inspiré du roman d'Alan E. Nourse, the Bladerunner (1974).
  43. Même titre original, 1966, 1969, 1970.
  44. a Maze of death, 1968, 1970, 1972.
  45. Flow my tears, the policeman said, 1970-1973, 1974, 1975. D'abord sous le titre français de : le Prisme du néant.
  46. a Scanner darkly, 1973, 1977, 1978.
  47. Voir ma préface au précédent recueil, Romans 1953-1959.
  48. En plus d'un sens, il l'est toujours comme le souligne Sutin pour les É.U. et à peine moins en Europe aux yeux de l'Établissement culturel.
  49. Entre lesquels les galeries cotées vont introduire une concurrence atteignant les sommets de l'irrationnel pour toute une partie de l'art contemporain.
  50. Sutin, p. 75. La biographie succincte que je risque ici est tirée pour l'essentiel de cet ouvrage.
  51. Sutin, p. 57.
  52. Sutin, p. 148.
  53. À propos de ce terme, voir ma préface au troisième recueil, Romans 1963-1964.
  54. Dont l'édition française partielle devint la revue Fiction (1953-1990).
  55. Il en publie un bon nombre jusqu'en 1954 dans le magazine Galaxy, dont le rédacteur en chef était Horace Gold.
  56. Voir ma préface au précédent recueil, Romans 1953-1959.
  57. Sutin, p. 193.
  58. the World of null-A, 1945.
  59. Sutin, p. 232-233. Dick renoua cependant une relation d'amitié avec elle.
  60. Sutin, p. 242.
  61. Sutin, p. 290.
  62. Sutin, p. 283.
  63. a Scanner darkly, 1973, 1977, 1978.
  64. Sutin, p. 448.
  65. Sur toute cette période, il importe de lire le chapitre 10 de la biographie de Sutin ainsi que plusieurs articles de l'anthologie d'Hélène Collon.
  66. Sur la vie de Dick, outre le livre de Lawrence Sutin, voir, dans le Kalédickoscope, l'article "Dans le monde qu'il décrivait : la vie de Philip K. Dick" de Jeff Wagner ("In the world he was writing about", 1985).
  67. Sutin, p. 472.
  68. Sutin, p. 443.
  69. Que j'ai tout de même consulté.
  70. Histoire et dictionnaire (Robert Laffont › Bouquins, 1996).
  71. Thuillier, p. 655.
  72. Presses Pocket, 1979.
  73. Dans Science-Fiction et psychanalyse (Dunod, 1986).
  74. Sutin, p. 148.
  75. Je reconnais que les circonstances d'un divorce sont peu propices à la manifestation de l'empathie, mais dans la biographie de Sutin les exemples abondent de cette incapacité, que je ne peux résumer ici.
  76. Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle (Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie, 1905, dans le deuxième essai) et Introduction à la psychanalyse (Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse, 1917).
  77. Sutin, p. 57.
  78. Sutin, p. 139-140.
  79. Sutin, p. 57.
  80. Sutin, p. 256.
  81. Dick écrit en 1979 dans l'Exégèse : « J'ai peur 1) des autorités civiles (César) ; & 2) de Dieu (Siva). D'où l'on peut déduire que j'ai peur de l'autorité sous toutes ses formes, de tout ce qui est pouvoir. ». Sutin, p. 481.
  82. Sutin, p. 290 & 291.
  83. Sutin, p. 494.
  84. Voir le premier chapitre de Comprendre Jacques Lacan de Jean-Baptiste Fages, petit ouvrage très clair que je ne peux résumer ici (Privat, 1971).
  85. Sutin, p. 499.
  86. Voir "Visions for all" de Bruce Bower dans Science news, vol. 181, #7, 7 avril 2012. Voir aussi When God talks back de T.M. Lhurmann (Knopf, 2012).
  87. Voir "les Pervers narcissiques, prédateurs impitoyables" de Martine Laronche dans le Monde des dimanche 27 & lundi 28 mai 2012, p. 21. Et aussi les Pervers narcissiques de Jean-Charles Bouchoux (Eyrolles, 2009).
  88. Philip Dagen dans le Monde du jeudi 29 décembre 2011, p. 21.