Articles de Gérard Klein

In memoriam : Frank Herbert

au sommaire de la revue Fiction, 1986

article de Gérard Klein

J'ai hésité jusqu'à présent à écrire quelque chose sur la mort de Frank Herbert tant j'ai été choqué par sa disparition soudaine et, pour moi du moins, tout à fait inattendue. De plus, je n'aime guère écrire à l'occasion des deuils ou sur les morts. Les mots tirent toujours l'émotion du côté de la convention.

Mais Frank a joué un grand rôle dans ma vie, dès avant que je le connaisse. J'ai lu en 1967 ou 1968 (avant les événements de mai 1968) le premier Dune. J'ai été fasciné, et lorsqu'en 1969, j'ai créé la collection "Ailleurs et demain", Dune figurait sur ma première liste d'ouvrages à traduire. Aucun éditeur français ne s'y était intéressé : trop long, trop obscur, trop coûteux. La traduction fut une aventure difficile, le succès fut lent, mais dès la parution en France, dans une indifférence assez générale, je me suis senti fier et heureux d'avoir édité Dune. J'étais naïvement sûr de l'avenir du livre. Et je crois que Frank Herbert lui-même a toujours conservé une amitié particulière pour ses admirateurs et éditeurs de la première heure.

Je devais rencontrer Frank et Bev quelques années plus tard lors de leur premier (?) voyage à Paris, vers 1975. Nous avons beaucoup parlé, en particulier sur la signification politique et économique de son œuvre. On a dit — non sans raison — que Frank avait beaucoup emprunté à des traditions et à des œuvres antérieures. C'est le lot de tout écrivain et une constante de la Science-Fiction. Mais son apport le plus original, le plus profond et peut-être le plus secret, en dépit des apparences, concerne à mes yeux les manifestations du pouvoir, le long terme des sociétés humaines, la politique et le néo-féodéalisme multinational où nous sommes engagés. Cet aspect, j'en suis persuadé, apparaîtra de plus en plus nettement à mesure que l'avenir révélera de l'œuvre son côté non pas prophétique mais prédictif et en quelque sorte théorique, en bref son intelligence du présent.

Entre les nombreuses et trop rares occasions que j'ai eues de rencontrer Frank et Bev, je voudrais évoquer deux circonstances mémorables.

La première concerne un déjeuner entre Frank et Alejandro Jodorowsky qui est depuis les années 60 un de mes plus proches amis. L'adaptation, malheureusement avortée, de Dune par Jodorowsky nous avait rapprochés après des années de séparation puisqu'elle avait ramené Alejandro de México à Paris. Jodorowsky est un homme de très grand talent et de vision, qui n'a pas encore donné toute sa mesure : il n'est pas facile d'être chilien. Après l'échec du projet Dune, il demeura longtemps blessé et amer. Il avait totalement investi deux années de sa vie dans cette entreprise qui se brisa sur un refus de distribution des Majors américaines. De son côté, Frank était assez réticent à l'endroit des libertés qu'Alejandro avait prises avec son livre. Je voulais les réunir. Nous déjeunâmes finalement ensemble chez Bofinger, près de la Bastille, dans une brasserie alsacienne. Ils arrivèrent un peu tendus. Une demi-heure plus tard, ils étaient les meilleurs amis du monde, échangeant leurs expériences artistiques et philosophiques comme des initiés blagueurs et non comme des gourous. À l'issue du déjeuner, Frank promit à Alejandro de lui confier la réalisation d'un film tiré du Preneur d'âmes (que j'avais publié en français) si le succès du Dune de Dino De Laurentiis lui en donnait les moyens. Le destin en a décidé deux fois autrement.

L'autre fois fut aussi celle où je vis Frank et Bev ensemble, heureux, chaleureux, pour la dernière fois. Ils étaient venus chez moi et je leur avais annoncé une surprise. Quelques minutes plus tard, l'invité que j'attendais sonna à la porte. C'était, de passage à Paris, Arthur C. Clarke. Frank ne l'avait pas vu depuis dix ans. Je ne sais pas s'il l'a revu. Nous avons dîné dans un petit bistrot juste en dessous de mon appartement. Ils étaient très gais, très contents de s'être retrouvés au hasard des voyages. Clarke taquinait Frank en lui racontant comment on lui avait proposé un million de dollars pour quatre chiffres : 2010, et affirmait n'avoir pas la moindre idée de ce qu'il allait écrire dessous.

J'étais moi-même très heureux mais aussi ce soir-là fatigué, malade, épuisé, et comme la nuit s'avançait, Bev dit à Frank, gentiment : « Tu ne vois pas que ce garçon est malade. Il faut le laisser se reposer. ».

Je devais souvent y repenser. Je n'avais rien que de passager. Elle était malade. Elle savait ce que je ne savais pas, qu'elle allait bientôt mourir. Et je n'ai jamais revu Frank non plus.

Il a dû soigner Bev. Puis elle est morte. Du temps a passé. Frank a annoncé sa venue et peut-être son installation provisoire dans le Midi de la France. Nous l'avons attendu. Il n'est pas venu. Un ami l'a croisé à Tokyo, par hasard, et m'a donné de ses nouvelles. Bonnes. Presque une année encore et son agent me transmet la nouvelle de sa mort. Comme toujours dans ces cas-là, cela m'a semblé d'abord irréel, incroyable.

Je voudrais donner à Bev, ici, une pensée toute particulière. C'était une grande dame, avec ce que cela peut comporter de dignité et de distinction mais aussi de finesse et de tendresse. Elle rayonnait. Lady Jessica lui doit sûrement beaucoup. J'ai été très ému par l'hommage que lui rend Frank, en postface de la Maison des mères, et par le tableau où il se met en scène avec elle sous les traits du Jardinier, comme faisaient volontiers les Maîtres flamands de la Renaissance. Je me souviens aussi de l'effort désespéré que tente Jorj X. McKie dans Dosadi pour réveiller le Dormeur et lui arracher la possibilité de rejoindre sa bien-aimée. Je comprends et je partage la douleur de madame Theresa Shackleford avec qui Frank avait choisi de poursuivre sa vie, et je lui demande pardon pour ce que je vais écrire. Mais je crois que Frank a rejoint Bev en le sachant et en le désirant, et j'espère de tout mon cœur qu'il y a un Dormeur miséricordieux qui les a réunis et un Jardin où leurs amis leur rendront visite.