Compte rendu de lecture : Jean-Louis Trudel & Pascal J. Thomas
Comme son nom l'indique, ce troisième roman de Ward et premier de Miller a lieu en pays cathare. Après avoir signé deux autres ouvrages de fantastique se déroulant dans la région pyrénéenne, Ward ne pouvait éviter de s'intéresser aux mythes et légendes de son propre coin de pays. Et qui dit Cathares dit Montségur. Quel autre lieu a rassemblé autant de légendes, de contes, voire de racontars ?
Ward évoque avec son habileté coutumière les mœurs de l'arrière-pays lorsque les touristes sont partis, les secrets d'un passé enfoui mais toujours proche de la surface et le choc de l'irruption dans le présent de créatures issues des plus antiques croyances. Après la figure mythique de l'ours pyrénéen Artahé et l'utilisation des figures légendaires de la culture basque dans Irrintzina, Ward fait appel ici aux traditions cathares de l'Ariège.
Miller, selon le préfacier Francis Valéry, a enrichi le style de Ward et a aidé celui-ci à approfondir les personnages. Cependant, si les personnages féminins ont effectivement une profondeur et une épaisseur qui n'étaient pas aussi évidentes dans les livres précédents de Ward, le protagoniste masculin est nettement plus passif que le héros d'Irrintzina et Valéry tend fort justement à le rapprocher du personnage principal d'Artahé, quelque peu ballotté par les événements.
Certes, le chanteur Peire Aicart jouit de circonstances atténuantes. Il vient d'être frappé durement par la mort de sa femme lorsque le roman débute. De plus, il passe presque tout le roman à chercher à savoir ce qu'il doit faire. Ayant autrefois illustré la cause de l'occitan, il devient presque sans s'en rendre compte l'axe d'une lutte mystique pour le trésor des Cathares, perdu depuis la chute de la forteresse de Montségur au treizième siècle. Car beaucoup de monde tourne autour du château aujourd'hui en ruines et des grottes décorées de pentagrammes qui permettraient peut-être de retrouver un trésor depuis longtemps perdu…
Il y a les Dominicains, ces Chiens de Dieu qui furent jadis l'âme de l'Inquisition. Il y a aussi Elke Stroder, l'héritière directe ou indirecte de certains des ésotéristes allemands autrefois fascinés par l'espoir de retrouver le Saint-Graal chez les Cathares. La Société del Gai Saber entretient son héritage cathare et veille sur Peire Aicart, mais elle cache bien le reste de son jeu. Jordanne, quant à elle, est moins secrète : elle aime Peire depuis longtemps et croit le moment venu pour elle de se faire aimer. Il y a même un fantôme, l'énigmatique Kyot qui prétend être la Mémoire des lieux… Et le Drac, surnom local du diable longtemps maîtrisé par d'anciens enchantements, est aux aguets…
Le nombre de factions en présence complique nettement l'action et enlève au roman la “lisibilité” qu'il devrait avoir pour susciter un vrai suspense. Les Dominicains, éliminés en quelques pages avant le dénouement, ne jouent à peu près aucun rôle dans la conclusion du livre alors qu'ils ont dominé plusieurs chapitres. Kyot fait franchement double emploi avec la Société del Gai Saber et il n'est pas plus disert qu'elle. C'est d'ailleurs une des faiblesses flagrantes du roman : la tension narrative en vient à dépendre beaucoup trop du mutisme de ceux qui savent. Surtout qu'ils se taisent sans véritable justification ; ainsi, Peire interroge en vain Kyot, qui prétend tout savoir du passé :
« Dites-moi ce que je dois faire, Kyot. Je ne sais même pas où se trouve le trésor. Si j'arrive à le découvrir, qu'est-ce que je suis supposé faire ? Aidez-moi !
— Mon rôle n'est pas de t'indiquer ta mission. Je me contente de perpétuer le souvenir. Les signes que tu attends se trouvent en toi » (p. 234).
Allons, qu'est-ce qui empêche Kyot de mettre au moins Peire Aicart sur la piste en lui parlant du passé ? Ce sont clairement les auteurs du roman qui le bâillonnent, car rien dans la logique de son rôle n'exige un tel mutisme. La Société del Gai Saber attend aussi jusqu'au dernier moment pour apprendre à Peire ce qu'elle sait.
Du coup, la révélation finale de la nature du trésor n'est pas entièrement convaincante, faute de préparation adéquate des lecteurs, et elle est plutôt inattendue, en dépit de quelques indices ténus semés par les auteurs.
Les auteurs relancent aussi la tension en faisant intervenir le Drac, mais comme ses intentions ne sont pas véritablement claires, puisque le trésor n'a pas été identifié, le Diable reste lui aussi un peu flou. Ses violences erratiques sont censées générer une part de suspense, mais sa brutalité bestiale apparaît presque mesquine en regard de l'enjeu cosmique révélé dans les ultimes pages du livre.
Si ces défauts structurels (surabondance de forces en présence, faux suspense résultant de silences inexplicables, flou inutile des véritables enjeux de l'aventure) sont propres au livre, je dois dire que mon enthousiasme a été un peu refroidi par le choix du sujet. Ward avait fait œuvre plus originale dans Artahé et Irrintzina, mais Montségur, les Cathares et l'occultisme connexe sont des sujets plus que rebattus. On peut donc avoir plus de mal à embarquer dans le fantastique cathare. Même si les pentagrammes qui parsèment le livre sont des parties intégrantes authentiques du décor régional, mille et uns occultistes, satanistes et romanciers de Fantasy ont déjà usé et abusé de ce symbole. Il faudrait sans doute consacrer une dissertation épique à la chose pour ressusciter un peu de l'immanence maléfique du pentagramme.
Enfin, je confesse que je suis légèrement désarçonné par le choix de faire d'une aventurière — qui n'a pas reculé devant la torture requise pour mener un interrogatoire mortel — l'amante de Peire Aicart et celle qui portera l'espoir de l'humanité. L'épilogue fait état des épreuves qu'elle a “traversées”, mais non des remords qu'elle pourrait éprouver… Curieuse “profondeur” du personnage…
Bref, si le roman demeure intéressant par son évocation de lieux encore sous l'emprise du passé, l'intrigue emprunte de trop nombreux détours pour rester palpitante de bout en bout. Après la réussite d'Irrintzina, ce roman déçoit un peu et nous fera surtout attendre le prochain.
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Une seconde opinion…
Le fantastique est littérature de l'intrusion du surnaturel dans le quotidien : sur ce point, je tombe bien d'accord avec la quatrième de couverture du présent ouvrage. Cette intrusion peut cependant être mise à profit pour servir des objectifs bien différents. La terreur, vécue par le lecteur qui s'identifie à d'infortunés protagonistes — et nous tenons là, presque, une définition de la subdivision du fantastique étiquetée “horreur” —, mais aussi l'exploration de traditions plus ou moins oubliées, d'embranchements plus ou moins apocryphes de l'histoire culturelle de l'humanité. On pense, pour citer deux exemples bien différents, à Tim Powers ou à José Luis Borges. Ariégeois, se documentant depuis des années sur les Cathares et leur baroud d'honneur de 1243-44 à Montségur, Philippe Ward semblait s'engager sur cette dernière voie.
De ce point de vue, ma déception est à la hauteur d'espoirs peut-être exagérément optimistes. Sans nul doute, le profane en matière d'hérésies dualistes et de croisade “des Albigeois” apprendra une foule de choses en lisant ce livre. Il lui faudra cependant les démêler des spéculations douteuses qui y sont insérées — à dessein : c'est le jeu, pour pimenter l'intrigue ! — et des détails entièrement du cru des auteurs. Il lui faudra aussi se méfier d'un certain nombre d'invraisemblances de détail qui affaiblissent la cohérence de l'ensemble. Comme cette évocation d'une “croix cathare”, alors que les hérétiques dualistes languedociens, qui se disaient chrétiens, refusaient la croix, vue comme instrument de la torture du Christ — et non comme symbole de rédemption. Comme l'insistance sur l'occitan comme une “langue hérétique” [1]. Comme ce personnage croate, Anto Sakic, évêque et catholique fanatique, qui a appris l'occitan mais semble ignorer le sens du mot drac (qui désigne selon les régions d'Occitanie et les contes un dragon, un ogre, le Diable, et toutes sortes de croque-mitaines), ou l'existence des Patarins de Dalmatie et Bosnie au XVe siècle (et de leurs voisins dualistes d'Italie du Nord). Comme de décrire le prénom du héros, Peire, comme « le prénom d'un troubadour célèbre », alors que Pèire est simplement la forme occitane de "Pierre", un prénom dont la vogue en pays chrétien ne s'est pas démentie depuis des siècles… les pinailleurs relèveront même très rapidement au moins deux troubadours parmi les plus célèbres prénommés Peire (Vidal et Cardenal).
Sur un mode bien plus mineur, je regretterai que les éditions CyLibris n'arrivent pas encore au niveau technique de maisons plus établies ; on relève encore dans le texte, qui n'a pas dû être relu avec assez d'attention par l'éditeur, de petites incohérences (qui était le chef de la garnison de Montségur, Arnaud-Roger de Mirepoix, ou son frère ? p. 176-177) ou impropriétés (un simple moine promu “prélat”, p. 203) et même une poignée de fautes d'orthographe. La maquette, par contre, est en progression. Et l'existence de petites maisons d'éditions qui occupent tous les créneaux laissés dégarnis par les grandes est toujours une joie pour le lecteur. On leur souhaite sinon de grandir, du moins de prospérer, et de toujours s'améliorer.
Ni roman d'érudition ni roman d'introspection, le Chant de Montségur se présente plutôt comme un roman d'action, où les personnages rebondissent de complot en surprise. Se disputent la moindre bribe d'information sur le trésor caché par les Cathares un groupe d'érudits amoureux des troubadours, la Société del Gai Saber ; le cardinal Anto Sakic, et ses séides Dominicains de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, autrement dit l'héritière contemporaine ; Elke, responsable d'une maison de disques qui emploie des séides pour le moins patibulaires ; et les survivants d'un groupe de résistants témoins en mars 1944 (sept centième anniversaire du bûcher du Prat dels Cremats) d'événements étranges au-dessus du Pog [promontoire, colline] de Montségur. On se croirait dans un Doc Savage ! la formule des aventures du célèbre héros des pulps requérait en effet la présence d'une ou deux bandes rivales de malfrats pour entraver la progression des héros vers le mystère central de chaque épisode.
Peire, chanteur en vue dans la grande vogue de la chanson occitane, reconverti sans grande conviction dans la variété en français ou en anglais, ayant récemment perdu sa femme dans un accident de spéléo, peine à trouver l'inspiration pour un prochain disque. À la fois pion et enjeu, il participe à moitié passivement à toute l'agitation qui enfle autour de lui. Ce personnage, prisonnier d'un destin trop grand pour lui et d'un passé trop prestigieux pour son présent, est sans doute plus intéressant que l'intrigue un peu mécanique dans laquelle le roman l'empêtre. Malheureusement, Peire est le seul personnage — avec, peut-être, sa voisine et amie Jordanne — à bénéficier d'un tel traitement ; les autres, s'ils sont décrits physiquement avec un luxe de détail qui me fait penser aux romans du XIXe siècle, sont aussi décrits psychologiquement en quelques phrases, sans qu'on ait trop le temps de s'appesantir sur leurs états d'âme, ou sur les actes qui permettraient de donner une substance à leurs traits de caractère. Cela peut conduire à des défauts de construction, comme le retournement d'Elke, si surprenant que je peine encore à y croire.
Ce qui ne veut pas dire que le roman n'ait pas ses points forts. Le personnage de Peire, et le triangle amoureux dans lequel il se trouve pris. La nature surprenante de la révélation finale. L'emploi à bon escient de lieux connus, mais originaux (l'hôtel d'Assezat à Toulouse — à peine dissimulé —, Montségur même [2]). L'usage détourné des élucubrations d'Otto Rahn. Autant de choses dont on se dit qu'elles auraient pu être mieux développées dans un roman qui choisisse plus sévèrement entre les diverses pistes qu'il amorce. Tel quel, le Chant de Montségur fascine, mais me laisse un goût d'inaccompli.
[1] L'Église a pu s'allier au pouvoir français lors de son invasion des terres du Comte de Toulouse, qu'elle n'aimait guère, mais elle a continué pendant des siècles à utiliser l'occitan comme elle a toujours utilisé les langues qui lui permettaient de communiquer avec les fidèles, quelles qu'elles fussent ; on compte même bon nombre de prêtres parmi les lettrés occitanistes des XIXe et XXe siècles, en dépit du fait que bien des occitanistes aient transformé les Cathares et leurs défenseurs nobles, a posteriori, en héros tragiques d'une problématique indépendance occitane.
[2] En regrettant que Miller et Ward ne rappellent pas en passant au lecteur ce qu'ils savent fort bien, et dont ils tiennent compte, à savoir que la forteresse que l'on visite actuellement a été construite après le célèbre siège de 1244, par l'occupant français.
* CyLibris a la sympathique particularité d'être une maison d'édition lancée sur le Web, dont le catalogue est consultable à <http://www.cylibris.com/>. On peut aussi commander leurs livres par courrier (24 rue Greneta — 75002 Paris) ou télécopie : +33 1 42 36 39 12.
Document : Quarante-Deux/Keep Watching the Skies! nº 40, septembre 2001/Compte rendu de : le Chant de Montségur
Création : mercredi 13 mars 2002
Dernière modification : lundi 5 janvier 2004