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KWS nº 40, septembre 2001

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la Lune seule le sait
roman de Science-Fiction
Johan HELIOT
Mnémos, collection "Icares", octobre 2000, 278 p., 110 FRF.

Compte rendu de lecture : Philippe Heurtel & Pascal J. Thomas

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Nous sommes en 1899. Un 1899 parallèle puisque, dans ce monde uchronique, Napoléon III continue de régner sur un Empire plus puissant que jamais. Son pouvoir et son exceptionnelle longévité, il la doit aux événements survenus dix ans plus tôt. À la fin de l'Exposition Universelle de 1889, un vaisseau extraterrestre a surgi dans le ciel de Paris. Bientôt, les Ishkiss, ces êtres venus d'ailleurs, ont conclu une alliance avec Louis Napoléon. Si la technologie des extraterrestres est basée sur la biologie, ils ont en revanche tout oublié des sciences physiques et de technologies telles que la métallurgie. Or, cette race en bout de course a désormais besoin d'aide pour survivre. Les Ishkiss s'installent donc sur la face cachée de la Lune, offrent leur technologie organique à Napoléon, le voyage dans l'espace, en échange de la science et de la coopération des ingénieurs de l'Empire.

Cette alliance bouleverse la face du monde et l'équilibre des forces. Des vaisseaux hybrides, faits de chair et de métal, font l'aller-retour entre la Terre et la base Cyrano que Napoléon III fait construire sur la Lune. La technologie organique s'immisce dans la vie quotidienne. L'Empereur, ivre de puissance, après avoir muselé l'opposition, a des vues conquérantes sur ses voisins, sur la Lune, peut-être sur les Ishkiss, et sur l'Univers tout entier !

Mais la révolte gronde, des hommes et des femmes luttent dans l'ombre contre le tyran. Parmi eux, Victor Hugo, toujours en exil dans les îles anglo-normandes. En cette année 1899, le célèbre écrivain fait appel à un non moins fameux confrère : Jules Verne. Il lui confie une mission périlleuse : prétextant un reportage pour le journal Le temps, l'auteur de De la Terre à la Lune va se rendre sur la base Cyrano et retrouver la trace de Louise Michel. En effet, c'est à trois cent mille kilomètres de Paris que la révolutionnaire utopiste purge une peine dans le terrible bagne lunaire institué par le tyran. Victor Hugo n'a plus de nouvelles de celle sur qui reposent tous les espoirs de révolution sur la Lune. Verne embarque donc dans une nef Ishkiss. Ignorant que la police de l'Empire a eu vent du projet, et que l'espion Jaume est sur ses traces…

Le premier roman du jeune Johan Héliot, dont on a déjà pu lire quelques nouvelles dans diverses revues et anthologies, s'inscrit donc dans le courant “steampunk”. Mais, échappant au piège d'un certain classicisme qui menace les œuvres de ce genre, Héliot est parvenu à en respecter le “cahier des charges” tout en y introduisant des touches originales. On trouve bien dans la Lune seule le sait l'élément uchronique (le règne prolongé de Napoléon III), des dirigeables sillonnent le ciel de l'Empire, les Tour Eiffel se multiplient dans Paris et les grandes villes, des personnages historiques réels (Victor Hugo, Jules Verne, Louis Napoléon, Louise Michel, et d'autres) deviennent des personnages de fiction, le bagne de Cayenne se trouve transposé sur la Lune… On trouve les indispensables éléments rétro-futuristes basés sur la technologie de la fin du XIXe — telle cette véritable panoplie de James Bond dont est doté Verne pour sa mission secrète sur la Lune !

Mais plutôt que de mettre des machines à vapeur à toutes les sauces et à tous les étages, Héliot a fait preuve de plus d'originalité grâce à l'apport de la technologie organique des extraterrestres. Des insectoïdes parcourent rues et bureaux pour faire parvenir les courriers urgents, certains animaux servent de monture sur la Lune, tandis que d'autres protègent leurs cavaliers du froid et du vide. En quête d'immortalité, Napoléon III se transforme en un monstrueux hybride de chairs et de métal.

Rien à dire, l'auteur a réussi son coup. Il est parvenu à décrire ce à quoi aurait ressemblé notre dix-neuvième siècle si les Ishkiss avaient soudainement débarqué. L'univers qui en résulte est riche, foisonnant, débordant de sens of wonder et pourtant crédible, à la fois étrangement familier et radicalement étranger.

La contrepartie de cette indéniable qualité, c'est que le décor vole un peu la vedette à l'intrigue. Ceci est particulièrement flagrant durant la première moitié du livre. Chaque étape du voyage de Verne (Brest, Paris, la base Cyrano, le bagne) est l'occasion de dévoiler un nouvel aspect de l'univers du roman. Tant mieux, car on se régale, mais on a aussi un peu l'impression de piétiner : à chaque fois que l'intrigue pourrait démarrer, cette dernière s'efface devant le décor. C'est dans la seconde moitié du roman que l'histoire prend réellement toute son ampleur.

Une histoire d'espionnage et de révolution qui couve par ailleurs tout à fait intéressante. Les personnages sont bien campés. On y trouvera certes de petits défauts ; par exemple, le déguisement du policier Jaume est transparent pratiquement depuis le début, et c'est avec de gros sabots que Heliot tente de faire peser nos soupçons sur d'autres protagonistes. On pourrait presque reprocher à l'auteur de faire montre de naïveté utopiste — mais après tout, c'est aussi le contexte et le sujet qui l'imposent, d'autant que Héliot a pris le parti d'une narration “à la manière de”, d'où un style parfois faussement suranné. Au passage, il convient de saluer la plume talentueuse de l'auteur : non seulement ce dernier a des idées, mais de surcroît il a du style !

Philippe Heurtel

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Une seconde opinion…

Sedan, 1870 : l'Empire français remporte sur les Prussiens une victoire inespérée, et le pouvoir absolu de Louis-Napoléon, qui écrase facilement une Commune de Paris embryonnaire [1], se prolonge pendant des décennies. Victor Hugo reste en exil à Guernesey. Et Jules Verne, intellectuel résistant aussi, est parti pour les Caraïbes sur son voilier. L'arrivée des Ishkiss en 1889 change la donne… dans un sens favorable à Napoléon le Petit !

Je n'avais lu de Johan Heliot que deux nouvelles dans les anthologies de la série Escales, qui n'annonçaient en rien ce premier roman, lauréat — avec une marge comfortable — du Prix Rosny aîné 2001. Et il le mérite amplement. Très bien ficelé, le livre tient en haleine du début à la fin. Les recettes sont classiques, mais bien appliquées, avec un rien d'ironie ; protagonistes attachants, méchants vraiment répugnants, tragédie et espoir, et des paysages extraordinaires.

Il faut aussi saluer la qualité de la documentation historique entreprise par Heliot, qui va chercher par exemple d'authentiques policiers d'époque, Jaume et Andrieux, comme personnages secondaires [2], et connaît fort bien la vie de ses protagonistes écrivains. Un plaisir majeur de l'Uchronie est de retrouver des personnages déjà connus par l'Histoire, forcés par des circonstances inédites, à réagir en fonction de ce que nous savons de leur caractère. Verne, par exemple, fait passer le voyage du fantasme à l'assouvissement, voire à l'écœurement de l'exil.

Chose importante, les situations, même tragiques, sont prises avec une certaine distance, un certain humour — les personnages de journalistes en fournissent un bon exemple ; la rafale de clichés racistes sur les Marseillais étant bien entendu à prendre au second degré, comme un reflet déformé des opinions bien réelles des Français (nordistes) de l'époque. Heliot s'amuse beaucoup à faire du “à la manière de”, avec pour modèle le roman populaire de la fin du dix-neuvième siècle. Fantômas ou Arsène Lupin autant que Verne au demeurant ! Et si le déguisement de l'inspecteur Jaume ne trompe pas le lecteur averti, c'est un aspect jubilatoire de la complicité entre auteur et connaisseurs — si peu que ce fût — des classiques du roman populaire. Le tout étant servi par une écriture pastichant très efficacement celle de l'époque ; c'est-à-dire qu'elle évoque les souvenirs que je peux avoir de mes lectures juvéniles de Verne, par exemple, sans sacrifier la dynamique du récit que nous en sommes venus à attendre aujourd'hui par des digressions aussi longues que celles de l'auteur vedette des éditions Hetzel.

On sera amené — comme d'autres commentateurs l'ont déjà été — à se poser la question du statut du roman. Les uchronies postulant une évolution divergente de, disons l'Empire Romain, ne sont pas écrites à la manière de Virgile ni de Jules César. La production d'artefacts littéraires délibérément anachroniques connaît dans la S.-F. une certaine vogue depuis Tim Powers et K. W. Jeter — un livre avant-coureur ayant été la Machine à voyager dans l'espace, de Christopher Priest. Au premier steamer, au moindre Zeppelin, le chœur des commentateurs, et même mon collègue Heurtel, entonne le fameux mot en “s” [3]. Et, c'est vrai, Heliot s'affranchit quelque peu des contraintes de la S.-F. en construisant ses extrapolations scientifiques à partir des connaissances de l'époque du livre, et non de la nôtre. C'est frappant en matière médicale : Louis-Napoléon devenu cyborg évoque le monstre de Frankenstein bien plus que la biologie moléculaire. Dommage, soit dit en passant, qu'on ne côtoie pas plus ce personnage monstrueux, mais sorti du commun par la transformation de son corps.

Heliot va plus loin — mais là, je crois bien que c'est involontaire — en se fendant de quelques phrases confuses sur le rétablissement de la gravité normale à l'intérieur de la base lunaire via une surpression atmosphérique ; et semble confondre face cachée et face obscure de la Lune [4], ce qui tend à faire penser qu'il vit dans un endroit où le ciel est perpétuellement nuageux, pour n'avoir jamais observé les phases de notre satellite naturel. Jules Verne, en tout cas, serait mort de honte plutôt que d'écrire des choses pareilles.

Peccadilles. L'aspect politique est celui qui domine le livre. Son Verne est bien celui qui publia Mathias Sandorf, un plaidoyer pour la libération des peuples soumis par les Empires Centraux, ou Kéraban le Têtu, charge impitoyable contre toutes les bureaucraties [5]. Sur ce plan politique, l'extrapolation est cohérente, sinon vraisemblable — la possibilité de d'un socialisme anarchiste, non-dictatorial, relève encore de l'acte de foi dans notre monde ; mais étant donnée la coopération d'extra-terrestres composites et télépathes, je ne dis pas… En tout cas, la foi, même naïve, sauve le livre, en lui donnant une ferveur à la fois historiquement fondée et contemporaine, l'avidité des patrons et l'ivresse du pouvoir n'ayant pas beaucoup changé en cent ans. Une réjouissante excursion dans l'uchronie, donc.

Pascal J. Thomas

[1] Comment s'est-elle produite, dans une ville qui n'a été ni assiégée par les Prussiens, ni coupée du contrôle gouvernemental ? L'auteur se garde de nous le dire, comme il ne s'attarde pas sur les causes d'une divergence plutôt surprenante — la bataille de Sedan, comme toute la guerre de 1870, avait été notoirement mal engagée…

[2] Je dois ici remercier l'auteur, qui donne ces précisions dans une très intéressante postface.

[3] Les pages de publicité en fin du présent volume sacrent même le steampunk “genre littéraire”, à l'égal du roman ou de la tragédie, doit-on croire…

[4] « L'obscurité gagnait à mesure qu'il avançait en direction de la fache cachée de la Lune. À l'horizon, une nuit perpétuelle noyait le paysage sous une coulée d'encre », p. 192. On pourrait penser que “face cachée” est employé ici de façon métaphorique, pour parler de celle qui ne voit pas le Soleil — le mot “perpétuel” serait cependant hors de propos —, mais l'auteur récidive en expliquant plus loin dans le roman la présence du gros des vaisseaux Ishkiss sur la face de la Lune qui est invisible aux téléscopes terriens par la nécessité de les protéger des rayons du Soleil… qu'il semble confondre avec notre bonne vieille Terre !

[5] « Tous les États se valent, et ils ne valent pas une peau de pastèque » : je cite de mémoire. Bien entendu, on peut aussi voir Kéraban, riche marchand qui se refuse à acquitter un nouveau péage sur le Bosphore, en précurseur des libertariens anarcho-capitalistes.

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Document : Quarante-Deux/Keep Watching the Skies! nº 40, septembre 2001/Compte rendu de : la Lune seule le sait
Création : mercredi 13 mars 2002
Dernière modification : lundi 5 janvier 2004