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KWS nº 40, septembre 2001

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l'Échelle de Darwin
(Darwin's radio)
roman de Science-Fiction
Greg BEAR
Robert Laffont, collection "Ailleurs et demain", mai 2001, 520 p., 22,71 EUR.

Compte rendu de lecture : Pascal J. Thomas

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Le thème du mutant a fait florès dans la S.-F. des années 40 aux années 60. Dans le cadre d'une vision scientifique du monde qui fait surgir l'intelligence de la matière via une longue échelle de formes de vie, il est naturel de postuler l'existence d'un stade supérieur de la race humaine, et d'imaginer les tensions sociales qui peuvent en découler. Les mutants ont pu, au gré des évolutions de la S.-F., se faire image des Juifs pourchassés par les Nazis, reflet des conflits de générations des années 60, ou monstres vomis par les ratés de l'énergie nucléaire — mais ce dernier aspect nous intéresse moins en l'occurrence. Depuis vingt ans, les homo superior avaient brillé par leur absence en S.-F… en dépit de l'activité sans cesse plus productive des sciences de la vie, et de l'inspiration qu'elles fournissent à la S.-F. d'aujourd'hui.

L'évolution ultérieure de la race humaine n'est pas un thème nouveau pour Greg Bear — qui en a traité de forts divers. Dans la série la Reine des anges, l'Envol de Mars, Oblique [1], il ne s'agit que d'améliorations technologiques de l'appareil mental — pas une mince affaire, tout de même ! — mais dans Héritage [2], la planète Lamarckia — tout un programme ! — était le siège d'un processus évolutionnaire radicalement différent. Et dans la Musique du sang, la race humaine se fondait dans un super-être à l'échelle de la planète ; et déjà, le point de départ de la transformation était la colonisation de l'humain par un micro-organisme.

L'Échelle de Darwin démarre comme un thriller médical. Une épidémie inconnue provoque des fausses couches en série, au point que la natalité en est menacée, et une psychose s'instaure aux USA. Aux prises avec l'ennemi microscopique, un “chasseur de virus” du CDC (Center for Disease Control), Christopher Dicken ; et une biologiste moléculaire, Kaye Lang, dont les travaux ont mis en évidence des séquences d'ADN, restes fossiles dans notre génome de virus qui auraient pu y entrer il y a des millions d'années — mais surtout, qui pourraient en ressortir pour redevenir contagieux…

Dans le même temps, Mitch Rafelson, anthropologue audacieux, mais discrédité à la suite d'une dispute avec les tribus indiennes sur la propriété d'ossements qu'il avait étudiés [3], découvre dans une caverne des Alpes des momies gelées d'hommes de Neanderthal. Un couple, avec un bébé. Qui, surprise parmi les surprises, relève de l'espèce Homo sapiens sapiens — la nôtre. Peu à peu s'imposera l'idée que la maladie a un rôle à jouer dans l'évolution de la race humaine, dans laquelle la théorie darwinienne classique n'arrive pas à tout expliquer. Mais les messages sur la radio de Darwin ne sont pas exempts de terribles parasites.

Comme toujours, Greg Bear a bien fait son travail de documentation, démontrant une impressionnante connaissance de recherches récentes en biologie moléculaire, mises au service d'une intrigue intense. Les questions philosophiques se mêlent aux questions scientifiques ; c'est sans doute inévitable pour un sujet comme l'évolution, qui touche autant à la définition de l'humain qu'à l'existence de Dieu. Face à la multiplication des personnages du roman, le véritable protagoniste est, en un sens, ce problématique mécanisme de saut évolutionnel, dont il n'est pas clair qu'il ne réintroduise pas une part de finalité dans le processus naturel (?) de l'évolution. Si l'on veut lire L'Échelle de Darwin comme un thriller, on se lassera des incessantes discussions sur le thème. Mais je préfère le voir comme une preuve que le livre interroge l'univers, à l'image de toute une lignée de chefs-d'œuvre de la S.-F.

J'avoue par contre m'être parfois égaré dans les méandres des conspirations politico-financières qui occupent la partie centrale du livre. S'il y a une épidémie à combattre, et des traitements à proposer, il y a de l'argent à gagner, des coups boursiers à faire : Bear n'ignore pas non plus cet aspect de la vie américaine — et mondiale —, implique Kaye — et surtout son mari, le malheureux Saul — dans des complications industrielles, jette un coup de projecteur sur les coulisses du pouvoir politique et économique — qui ne peuvent ni s'ignorer, ni ignorer la menace que présente la Grippe d'Hérode, nom populaire de la nouvelle épidémie. Las, pour suivre toutes les pistes que lance Bear, il aurait fallu un livre deux ou trois fois plus long ; et j'ai aussi l'impression que Bear connaît moins bien les acteurs du pouvoir que son collègue Benford, tant sur le plan technique que psychologique. Ainsi, par exemple, m'a-t-il été difficile de cerner la personnalité de Mark Augustine, supérieur de Christopher Dicken au CDC. Qu'il recherche le pouvoir est une évidence, mais il reste pour moi une ombre sans profondeur, et je ne suis pas sûr qu'une relecture du livre m'aiderait. Ce n'est certes qu'un personnage secondaire, mais il y en a beaucoup de cette sorte, qui occupent chacun un temps le devant de la scène du livre. La figure de Saul Lang, mari de Kaye, est par contre mémorable, à cause de sa souffrance mentale. Là encore, j'aurais aimé en apprendre plus sur lui, voir les choses par ses yeux ; mais Bear n'avait sans doute ni la place ni l'envie d'aller aussi loin dans son exploration de la maladie mentale qu'il l'a fait dans la Reine des anges et Oblique.

On dirait qu'en avançant dans le livre, plus ou moins consciemment, Bear a changé son fusil d'épaule. Rejetée par l'establishment scientifique et médical, Kaye finit par expérimenter sur elle-même, avec le seul soutien d'une improbable alliance de réprouvés qui va de Rafelson à ses anciens ennemis amérindiens. Simultanément, on perd de vue les luttes de pouvoir à l'échelon fédéral, les grandes compagnies pharmaceutiques, l'agitation entretenue par les Chrétiens fondamentalistes anti-avortement… Le livre se replie sur la cellule familiale, avec des sentiments qui pour n'être pas originaux (l' “horloge biologique”, l'amour paternel…) n'en sont pas moins peu fréquemment exprimés en S.-F. Pourtant, le livre renoue aussi dans ce dernier mouvement avec des traditions de l'âge d'or de la S.-F. : le savant isolé qui construit sa fusée dans son jardin — la fusée, ici, est biologique ; peu importe —, et les mutants en fuite, un motif tellement vieux qu'il en devient neuf.

Entretemps, Bear prouve son savoir-faire. Une intro-coup de poing (deux chapitres qui sont des découvertes de tombes de mères avec leurs enfants, ça marque) ; un récit qui ne se relâche jamais ; et, redisons-le, une plongée fascinante dans la science fictive, et pourtant crédible. Bref, à condition de lui pardonner son embardée incomplète vers le thriller à la Crichton, un roman de S.-F. qui témoigne de la maturité d'auteur de Bear. Je me régale.

Pascal J. Thomas

[1] Cf. compte rendu dans KWS nº 34.

[2] Cf. compte rendu dans KWS nº 15 et dans KWS nº 26.

[3] Incident calqué sur une affaire récente qui s'est déroulée dans l'état de Washington…

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—NdlR : le lecteur pourra se reporter à un autre compte rendu de lecture paru dans KWS nº 41-42.

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Document : Quarante-Deux/Keep Watching the Skies! nº 40, septembre 2001/Compte rendu de : l'Échelle de Darwin
Création : mercredi 13 mars 2002
Dernière modification : lundi 5 janvier 2004