Compte rendu de lecture : Pascal J. Thomas
La productivité littéraire de Benford est un admirable mystère chez un homme qui par ailleurs et accessoirement, enseigne, et de faire de la recherche dans une université, de conseiller gouvernants et bureaux techniques de l'administration, et de vendre des idées tirées de son œuvre au cinéma ou à la télévision. En plus des romans qu'il produit régulièrement (the Martian race en 1999, l'Ogre de l'espace cette année), il trouve le moyen de publier régulièrement des nouvelles, dont beaucoup sont — de son propre aveu, dans la postface — des romans compressés — les idées y sont, manquait le temps de les écrire, sans doute.
Le présent recueil regroupe des textes parus au cours des années 90 — ou à la fin des années 80 — dans des magazines de S.-F., mais aussi dans des sources moins accessibles comme des anthologies, et dans un cas le quotidien Los Angeles Times. La seule exception, "the Scarred man", remonte à 1970 ; Benford a visiblement inclus cette nouvelle, assez moyenne du point de vue dramatique, pour faire remarquer sa priorité sur l'idée des virus informatiques lancés sur les réseaux. À l'époque, l'idée était bien nouvelle — et correspond, nous explique-t-il, à une partie de son expérience personnelle de jeune chercheur alors que l'ancêtre de l'Internet se construisait sous la houlette du Department of Defense.
Grosso modo, une première catégorie de textes dans le livre relèvent de l'extrapolation à court terme et de la satire sociale, et restent assez brefs. "Zoomers" est un aperçu d'une journée de travail dans un monde beaucoup plus réalitévirtualisé encore que le nôtre, mais son originalité est dans la relation entre les protagonistes. "Kollapse", peut-être le plus faible du livre, se moque des accros du Net, caricaturés en survivalistes ineptes. La nouvelle ne marche pas pour moi, sans doute parce que trop peu crédible dès son point de départ. "the Voice" [1] relève de la dystopie assez classique, et rend hommage explicitement à son modèle, Fahrenheit 451. Satirique aussi, "In the dark backward" se moque plutôt des intellectuels que des anti-intellectuels, avec la mésaventure d'une historienne qui remonte clandestinement le temps pour rencontrer Shakespeare avant sa mort. Paradoxes et retournements sont au rendez-vous, comme il se doit en temponautique, et pas mal d'humour aussi.
Finalement, "a Calculus of desperation", un roman comprimé en trente-cinq pages, est le meilleur des histoires du futur proche. Publié sous pseudonyme (Sterling Blake) dans une anthologie, New legends [2], où Benford avait un autre texte, il dépeint une image terrifiante des catastrophes médicales et écologistes qui pourraient nous attendre, et maintient un excellent suspense de type policier.
Deuxième grand fil du livre, la rencontre avec l'extra-terrestre (l'alien, pour utiliser le terme anglais, qui est plus général, suffisamment pour que Benford, dans sa postface, distingue le thème comme sous-jacent dans l'essentiel du recueil). "World vast, word various", texte le plus long du livre, reste un peu décevant, voire ennuyeux, dans la mesure où il ne constitue en réalité qu'un chapitre d'une anthologie d'univers partagé, Murasaki (coordonnée par Robert Silverberg, 1989). Et les extra-terrestres demeurent distants et mystérieux. "Doing alien", par contre, représente la plus courte distance possible à l'étranger, avec l'histoire d'un gars bien ordinaire vivant dans une petite ville qui arrive à se faire passer pour un de ces extra-terrestres qui viennent de temps en temps prendre un coup au bar. Nouvelle courte, maîtrisée, très réussie.
Les extra-terrestres de "High abyss" (l'autre texte que Benford avait publié dans New legends) sont étranges à notre univers même, vivant dans une structure géométrique dont l'existence est prévue par des théories du Big Bang — pendant quelques instants au commencement de notre univers. Ici les êtres vivants ne servent que de mise en valeur du paysage, objet d'intérêt par son étrangeté. Si les humains sont, par contre, présents comme explorateurs dans "a Dance to strange musics" [3], ils doivent y faire face à une planète inconnue où les formes de vie ne ressemblent en rien à celles que nous connaissons, et ont sans doute — comme les Tapis de Wang créés par Greg Egan — un but ultérieur qui n'apparaît pas dans l'univers matériel. Si le deuxième manque un peu de tension dramatique, ces deux textes peuvent aspirer au statut de roman compressé, tant l'originalité des paysages créés serait capable de soutenir des développements de toute sorte.
Enfin, deux textes du recueil tirent la plus grande partie de leurs effets de la grandeur terrible de l'astrophysique — ce que l'on attend de la part de Benford. "a Worm in the well" est une aventure spatiale sur un mode bien connu : une pilote d'astronef indépendante, sorte de camionneur ou de caboteur du système solaire, audacieuse mais fauchée, va devoir accomplir un haut-fait extraordinaire d'exploration scientifique (à la surface du Soleil, ou presque) pour payer ses dettes. Et tenir le lecteur en haleine, ce qu'elle fait très bien. "As big as the Ritz" est le dernier des romans compressés, et on peut y trouver un peu tout ce qui fait Benford : les paysages astrophysiques originaux, la politique plutôt droitière et rugueuse, le regard satirique sur l'université… et c'est un texte excellent, malgré son parti pris franchement affiché. Il faut savoir qu'aux USA, et en particulier sur les campus universitaires, une question importante pour le mouvement féministe est le date rape, les rapports sexuels non consentis entre deux étudiants qui sortent ensemble. Si le problème de départ est réel — et lié par exemple à la surconsommation d'alcool… —, les tentatives de le résoudre peuvent conduire à des règles assez byzantines pour des situations difficiles à codifier, et irrite pas mal d'hommes — et même quelques femmes. Les militantes les plus acharnées du "No means no" se recrutent en général dans les sciences humaines, qui ont pris sous leur aile depuis des années des spécialités très américaines et politisées comme les Women's studies (et toutes sortes de cours destinés à des groupes ciblés). Tout cet arrière-plan est combiné de façon irrésistible quand le protagoniste de Benford, un étudiant en sciences dures (astrophysique, même) surmonte brutalement les objections de sa petite amie sociologue pour pénétrer les parages d'un trou noir (p. 134-135). Je vous laisse élaborer les interprétations sexuelles. C'est un grand moment de Benfordisme, et très drôle.
Comme d'habitude, Benford présente ses idées avec une prose étudiée, parfois trop (le mot "gavotte" est utilisé, au figuré, au moins trois fois dans le recueil, et je peux vous dire que ça choque encore plus en français qu'en anglais), mais bien plus agréable que l'écriture utilitaire de ses collègues de hard SF. Et les idées ne manquent jamais dans ses textes.
[1] Traduit en français sous le titre de "la Voix", Galaxies nº 12.
[2] Présentée par Greg Bear et Martin H. Greenberg, Tor, 1995. Cf. compte rendu dans KWS nº 16.
[3] Traduit en français sous le titre d'"Au son de musiques inconnues", Galaxies nº 17.
Document : Quarante-Deux/Keep Watching the Skies! nº 38, janvier 2001/Compte rendu de : Worlds vasts and various
Création : jeudi 1er février 2001
Dernière modification : lundi 5 janvier 2004