Compte rendu de lecture : Dominique Warfa & Pascal J. Thomas
Serait-ce un pastiche de roman d'“aventures scientifiques” et donc une entreprise nostalgique ? Serait-ce un roman d'espionnage dans lequel les agences gouvernementales laisseraient la place aux réseaux franc-maçons ? Ou alors une uchronie ? Un roman steampunk ? Une réminiscence du “lost-world novel” style Conan Doyle ou Rider Haggard ? La Cité entre les mondes, dernier opus publié de Francis Valéry, est certainement un peu tout cela, et on peut y ajouter un zeste de cryptozoologie, un soupçon de Grands Anciens, un monolithe noir, une masse de clins d'œil tant au monde de la S.-F. qu'à l'Histoire du vingtième siècle et à ses personnages clés.
Il s'agit surtout d'un récit parfaitement jubilatoire, qui remplit donc la première exigence du contrat de lecture : procurer un franc plaisir de découverte. C'est en effet un livre qui, ne le cachons pas, se révèle une précieuse source de bonne humeur ! Néanmoins, il ne faudrait pas en conclure que nous sommes en présence d'une caricature littéraire sans contenu propre. Valéry a dans le même temps écrit un livre sérieux — et oserais-je dire “humaniste” ? —, qui sait aborder des problèmes graves au cœur d'une narration par ailleurs à rebondissements. Le sort de l'Afrique et la critique au vitriol du colonialisme qui parcourt tout le récit en est un bon exemple : il ne doit pas y avoir beaucoup d'auteurs de S.-F. qui dédient un roman à Patrice Lumumba — même pas Mike Resnick.
Et cette Cité… se révèle tout autant un excellent roman de S.-F., comportant tous les ingrédients classiques, à commencer par les ffloughs, extraterrestres télépathes en forme de grenouilles à visibilité variable. Peut-être dira-t-on que la S.-F. n'en constitue pas l'élément moteur — qu'elle aurait même tendance à se diluer au cœur du foisonnement thématique, que le syncrétisme dudit foisonnement tient un peu du fourre-tout, que l'auteur a trop voulu en faire et qu'à trop embrasser. Ces critiques ne tiennent pas compte du principal attrait : ce plaisir toujours intact de découvrir page après page l'invention permanente qui mène le récit, malgré sans doute l'une ou l'autre baisse de régime.
Le professeur Blumlein, son assistant Joseph Plumet — on se croirait chez Tardi ! —, leur nouvel ami Hercule Crouquet et la charmante Agatha Miller sont en route pour l'Afrique. L'une se croit destinée au mariage, l'autre part retrouver son frère, les deux premiers s'en vont à la chasse au dinosaure. Quelque part au plus profond des jungles du Kongo, le Mokêlé m'bembé fait en effet parler de lui : Bob Morane n'est pas loin, lui non plus. Chacun sa quête, qui subira bien entendu nombre d'avatars au fil de l'action, jusqu'à nouer tous les protagonistes autour du destin de l'espèce et de la planète, rien moins.
Nous sommes en 1913, et l'Europe craint la guerre, qui pourrait embraser les grandes puissances et leurs colonies : l'Empire français, la Britannie et le Grand Reich. L'aventure africaine, les dinosauriens perdus et les extraterrestres manipulateurs sont autant de décors ou d'accidents sur une route qui est aussi celle d'un combat de l'ombre — entre puissances ou face à un apprenti “Maître du monde” du style grand mongol chauve à la main artificielle. Les clins d'œil sont légion, redisons-le, mais contrairement aux ouvrages faniques lourdement référentiels, ils n'alourdissent pas le récit, l'absence de décryptage ne nuisant pas à l'action. Qu'importe si le lecteur n'identifie pas Hercule Crouquet — mieux connu en S.-F. sous le nom de Delsemme. L'important n'est-il pas que le Belge, agent secret de la maçonnerie, inspire son futur détective à miss Agatha Miller, qui finira épouse Blumlein et non Christie ? (Message personnel à l'auteur : un Crouquet dans un tel roman, Francis, voilà qui prend déjà pas mal de place, mais des frères jumeaux, n'est-ce pas trop ?)
Il convient de dire un mot de l'esthétique du roman. La grande érudition de Francis Valéry fait évidemment merveille lorsqu'il s'agit de traquer le détail qui tue, et sa connaissance du roman populaire du début du siècle fait toute la richesse de son choix thématique. La narration explose de même dans tous les sens, ou plutôt attire à elle tous les procédés, passant des articles de la presse du moment aux carnets personnels en passant par le style épistolaire ou les extraits d'essais historiques. (Les effets sont évidemment quelque peu exigés par le genre uchronique : il faut bien, à certains moments, expliquer l'univers du roman, et on sait que tel est souvent le piège pour l'écrivain, lequel s'en sort ici à son honneur.)
Je le réaffirme : les détails qui créent l'effet de réel ne nuisent en rien au foisonnement de l'intrigue. Qu'importe si sur le navire qui emmène Blumlein vers le Kongo, on croise un médecin alsacien par ailleurs pianiste, qui part fonder un dispensaire ? On sourira, comme du fait que le bailleur de fonds de l'expédition soit un Hugo Gernsback patron de presse parisien — à défaut de s'en être allé créer la scientifiction aux États-Unis, ou de la scène finale qui ridiculise le savant prussien Von Toplitz et qui renvoie au Monde perdu de Conan Doyle.
Si Darwinia de Robert Charles Wilson, dont l'univers est proche, se révèle profondément sérieux, la Cité entre les mondes parvient à forcer la réflexion en faisant sourire. Ce n'est pas rien. Dites, Monsieur Denoël, on sait que la suite est prévue : donnerez-vous à Gilles Dumay votre bénédiction pour la publier ?
---===§===---
Une seconde opinion…
Un plaisir vénéneux de l'uchronie est cette licence qu'elle accorde de jouer avec des personnages historiques, de leur faire endosser une biographie impossible — pour cause de circonstances gauchies —, voire même de modifier leurs talents ou leur caractère. Personnages historiques, connaissances personnelles, voire même — plus rarement — personnages des fictions d'autres auteurs, Valéry joue sur tous ces registres et s'en donne à cœur joie.
Samuel Blumlein, donc, est à bien des égards un avatar du Salomon Bernstein qui guidait les destinées de l'Agence Arkham [1]. Scientifique de haut niveau, il témoigne d'un éclectisme cognitif (de la physique théorique à la cryptozoologie) qui n'était déjà plus de mise au XIXe siècle — en dehors des pages des romans populaires, naturellement. À ses côtés Joseph Plumet, doué de l'enthousiasme juvénile et de la naïveté que l'on suppose consubstantielle du rôle de fidèle assistant. Autour d'eux gravitent une galaxie d'amis et d'ennemis, organisés selon les rivalités politiques de l'époque (entre une alliance France/Grande Bretagne et l'Empire prussien : nous sommes dans un monde parallèle, mais là aussi, la “Belle Époque” prépare une guerre mondiale), et selon le réseau souterrain de la franc-maçonnerie.
Des dinosauriens survivant au fin fond de l'Afrique ? Il n'en faut pas plus pour lancer nos amis dans une de leurs aventures les plus stupéfiantes… Euh, pardon, j'en viens à oublier que si Salomon Bernstein marchait sur les traces de Bob Morane, Samuel Blumlein se contente, lui, de passer de temps en temps dans ses cheveux sa main aux doigts largement écartés [2]. Et ses aventures et sa vision du monde feraient plutôt penser à Paul D'Ivoi. Plus d'ailleurs qu'à cet autre Verne, celui qui ne prend pas d's, sauf à son prénom, ah oui, Jules.
Ce recyclage de la littérature populaire de la fin du XIXe siècle ou du début du XXe (Doyle, Burroughs) était, en fin de compte, déjà pratiqué par Henri Verne au long de ses Bob Morane. Et avant lui, par Kenneth Robeson, dont les aventures de Doc Savage — conçu à la belle époque des pulps — boit souvent à la source de la tradition des “mondes perdus”. La Cité entre les mondes partage d'ailleurs avec les Doc Savage des procédés de construction de l'intrigue : si notre monde quotidien subit l'intrusion de personnages réellement extraordinaires, dont l'origine est un postulat de S.-F., nos héros — ils doivent être plusieurs, pour se perdre et se retrouver, être capturés en détail et se libérer mutuellement — sont aux prises avec d'affreux méchants bien prosaïques, issus de notre monde, gangsters ou agents d'une puissance étrangère. Aujourd'hui toutefois, le cannibalisme littéraire du roman d'aventures ne répugne plus à se passer par surcroît un os dans le nez, et à se revendiquer. Post-moderne ou steampunk, chacun selon son jargon de prédilection.
Valéry ne peut se résigner longtemps au rôle d'un pasticheur fidèle. On remarque vite les emprunts à l'Histoire, avec des personnages comme le — maléfique — professeur Oppenheimer, ou plus souvent à l'histoire littéraire (Agatha Miller, Hugo Gernsback) et là le Valéry critique, connaisseur de l'ancienne S.-F. française, nostalgique peut-être de son effacement devant la variété d'origine américaine, adresse au lectorat de S.-F. un clin d'œil énorme. D'autres ne sont perceptibles qu'à des cercles plus ou moins restreints du fandom : le capitaine Loevenbruck est un personnage mineur ; Hercule Crouquet, par contre, emprunte son physique et sa façon de parler — brillamment reproduite — à son alter ego réel. Wilson Tucker, qui avait pratiqué à tour de bras le procédé consistant à peupler ses fictions d'amis et connaissances — sous leur vrai nom —, a donné naissance dans le fandom américain au néologisme tuckerization pour désigner ce genre d'emprunts ; Roland Wagner est sans doute l'exemple le plus notoire de tuckérien pratiquant dans la S.-F. française, avec pour résultat — pour les lecteurs “naïfs” — un peu plus de profondeur savoureuse dans les rapports entre personnages.
C'est un jeu respectable, mais qui reste anecdotique. Valéry peut mieux, et le prouve au détour des chapitres, avec des charges contre le colonialisme qui contrastent fortement avec le nationalisme inconscient de son protagoniste en début du roman. Reconnaissons à sa décharge que celui-ci n'a jamais voyagé « plus loin que l'estuaire de la Gironde », et que la comparaison entre colonies européennes et État Indépendant du Kongo lui ouvre les yeux.
Cette indépendance africaine d'un État est une des modifications majeures introduites dans le cadre historique par l'uchronie de ce roman. Notons qu'en dépit des nombreuses similarités de contexte (époque, présence des symbiotes télépathes (les ffloughs), cité antique du Zimbabwe, cryptozoologie), la nouvelle "l'Oiseau de Zimbabwe" se situe dans une histoire parallèle encore différente : pour ne prendre qu'un exemple, dans celle-là, c'est Louis XIX qui règne sur la France, alors que dans ce roman-ci, ce sont les Napoléon qui ont joué les prolongations — mais la République est rétablie avant l'ouverture du livre. "L'Oiseau de Zimbabwe" consacrait un certain temps à la description de son cadre historique. La Cité entre les mondes procède exclusivement par allusions, et il est assez difficile de recoller tous ces fragments (une gare de Waterloo à Paris, par exemple) en un tout cohérent. De même, on nous dit que l'état indépendant du Kongo, après le procès et l'exécution de l'aventurier Stanley, est plus prospère que les pays colonisés ; mais rien ou presque n'est montré de son fonctionnement, ni dit de l'histoire qui a mené à la constitution du bassin du Kongo en un État unifié — sans que ce soit sous la férule d'un Léopold.
Un point original : le rôle joué par la franc-maçonnerie dans le roman. Je n'en sais pas assez sur l'histoire de ce mouvement pour apprécier la déviation par rapport à notre histoire à partir des notes historiques données dans le roman, mais j'ai parfois — comme d'ailleurs le personnage de Plumet ! — été agacé par l'omniprésence et la comique suffisance des “frères”. Que plus de la moitié des personnages principaux partagent la même poignée de main secrète affaiblit quand même la tension dramatique…
Le livre n'en dit guère non plus sur les extraterrestres transdimensionnels qui sont responsables — au-delà d'un accident de géologie trop commode pour être honnête, sorti tout droit du Monde perdu — des phénomènes de survivance qui attirent en premier lieu l'attention de Samuel. Bref, tout se passe comme si, tout à sa tâche de roman d'aventure, le livre en oubliait d'être de la S.-F. qui pense. Qui se prend la tête, dirait un banlieusard parisien. Directive éditoriale ? Choix délibéré, ou dicté par la hâte ? Si je regrette l'orientation, je n'ai pas regretté la lecture de l'ouvrage, toujours bien écrit, varié dans le ton, et parsemé des saillies humoristiques que l'on attend de Valéry. Il joue, je vous dis ! Et j'espère que la suite qu'il nous promet répondra à certaines des questions laissées sans réponse dans le premier roman.
[1] Série de livres de regrettée mémoire aux éditions DLM, écrite à plusieurs mains sous la direction de Francis Valéry.
[2] Et qui ne sont pas déformés par la pratique du karaté, sport inconnu de notre casanier héros.
---===§===---
—NdlR : le lecteur pourra se reporter à un autre compte rendu de lecture paru dans KWS nº 37.
Document : Quarante-Deux/Keep Watching the Skies! nº 36, mai 2000/Compte rendu de : la Cité entre les mondes
Création : dimanche 28 mai 2000
Dernière modification : lundi 5 janvier 2004