Compte rendu de lecture : Éric Vial & Noé Gaillard
Quand est paru l'Ombre d'un soldat, en 1994 — tempus fugit… —, il me semble en avoir parlé dans KWS [1]. Avec des précautions rhétoriques. C'était Francis Berthelot. On pouvait y trouver un peu de Fantastique. Et on a bien le droit de parler de temps en temps de mainstream. Ou des marges du genre. Même ici.
Avec Mélusath, il pourrait en aller de même. On pourrait saluer l'ancien auteur de S.-F. voire de Heroic Fantasy, qui ne se renie pas, et qui, au dos d'une couverture immaculée, au bas d'un prière d'insérer évoquant le théâtre, les Atrides, Oreste et Pylade et des rapports entre artistes interférant éventuellement avec ceux existant entre personnages, n'hésite pas à rappeler qu'il a eu le Grand Prix de la Science-Fiction française en 1991, là où d'autres le cacheraient comme une tare. Il y est aussi question de « dérapage contrôlé vers le Fantastique, à partir de l'univers “réaliste” introduit dans les deux derniers » de ses romans, l'Ombre d'un soldat, justement, et le Jongleur interrompu. Et de fait, le fantastique est bien présent. Un fantastique discret, de l'ordre du mythologique, ou du conte. Intervenant presque tardivement, vers la page 87, quand les choses et les gens commencent à être en place. Avec un génie peint et qui prend vie, qui intervient dans la vie des personnages, qui les manipule. Qui emprunte parfois leur apparence. Qui ouvre des portes impossibles sur des univers issus de l'inconscient. Avec l'irruption du surnaturel dans un roman fort précisément daté, à la fin des années 1960. Un roman essentiellement psychologique. Ou psychanalytique. L'homosexualité, ce qui n'étonnera personne, la mère, mais aussi un personnage central de femme tourmentée, la gémellité, la culpabilité, l'âge et le temps, la coïncidence entre un prénom et un nom d'arbre, la mort, l'autorité et quelques autres choses encore. Et le théâtre, bien entendu.
On retrouve effectivement, par ailleurs, des allusions aux romans précédents. Des références. Et surtout des personnages, des thèmes. Les uniformes, l'Allemagne, l'occupation, le pantin démembré, le Carnaval moche (sous titre d'un livre d'Alain Brossat sur les Tondues. Manya, 1992. Rééd. Hachette, coll. "Pluriel", 1994). Le tout filtré par la dénégation, le refus, l'amnésie pour tout dire, ce qui permet tout à la fois de lire le volume indépendamment, et de faire le lien avec ce qui précède si l'on a le goût des réseaux, des échos et des convergences. Dans ce cas-là, on pourrait même retrouver quelque intérêt à certaine nouvelle anonyme publiée autrefois par Limite, relue en pensant à la page 126, à « la nécropole des jouets », à « ces animaux dont elle trouvait la profusion si naïve ».
Bref, on a tout à la fois du Fantastique et des convergences avec ce qui était de la S.-F., et aussi avec ce qui prétendait en être, plus une référence affirmée, légitimante, à la pratique de la dite S.-F. Le tout sous les couleurs de la littérature générale. Couleurs d'ailleurs si mêlées qu'en ressort du blanc. Le tout pour un public, celui de Fayard, peut-être d'ici quelque temps celui de France-Loisirs, public qui a peut-être ainsi une chance de plus de se dire que la S.-F. n'est pas tout à fait la sci-fi qu'il croyait. Et l'amateur de Fantastique, s'il n'est point trop sectaire, ne sera sans doute pas déçu non plus.
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Une seconde opinion…
Avec un titre pareil vous devez bien vous douter qu'il sera plus question de Fantastique que de S.-F. Exit le Berthelot de quelques grands romans en "PdF", bonjour l'auteur de Fantastique classique.
Pour mieux montrer le côté déstabilisant du théâtre et — éventuellement — de tout travail créatif — thème récurrent chez l'auteur —, Berthelot imagine l'intrusion, non expliquée, du diable du théâtre tout droit sorti d'une fresque de l'entrée de la salle, peinte par un amnésique. Notre Diable renverra chacun à soi-même et l'art triomphera.
Berthelot pose derrière tout cela une question : faut-il se détruire, se désincarner pour être ? Faut-il perdre l'enveloppe que la société nous impose pour exister ? À en croire le résultat après intervention du diabolique Mélusath, la réponse est oui. Corollaire un : il est difficile aux autres de vous aider, ils sont comme vous tissés et pris dans la même toile… Corollaire deux : l'art est la bonne piste, devenir créateur c'est aussi se créer… Corollaire trois et dernier : encore faut-il que les autres reconnaissent votre création — vous — retour à la case départ.
Berthelot sait écrire et dire simplement les “choses” complexes, c'est tout un art. Il possède aussi à mon sens ce qui fait la force des grands auteurs : la capacité de laisser en mémoire après lecture des scènes de son livre et l'impression de quelque chose de fort, une, des idées en filigrane… qui prennent un caractère obsessionnel. Sans doute parce qu'elles sont en chacun de nous. L'art de Francis Berthelot est de parvenir à les rendre en images.
[1] Oui. Cf. compte rendu dans KWS nº 8. — NdlR
Document : Quarante-Deux/Keep Watching the Skies! nº 35, février 2000/Compte rendu de : Mélusath
Création : lundi 28 février 2000
Dernière modification : lundi 5 janvier 2004