Compte rendu de lecture : Sébastien Cixous & Noé Gaillard
Resnick est un choix éditorial de Jacques Chambon qui présida aux destinées de "Présence du futur", "… du fantastique" et de "Présences" tout court. On ne discutera pas des goûts et des couleurs ; il faut de tout pour faire un monde, et même des romans mineurs. Celui-ci en est un, qui mêle une aventure copiée sur celle du célèbre journaliste Stanley (Docteur Livingstone, I presume ?) et l'analyse d'un certain style de presse en empruntant au citoyen Kane des traits de caractères que n'aurait pas reniés Orson Welles.
On se croirait dans Daktary ou dans un épisode de Tarzan sans Lord Greystocke, quand le méchant fait subir les pires avanies aux gentils au nom d'un réalisme objectif qui fait fi des valeurs humaines. Le tout est raconté par un témoin/acteur de l'expédition de Markham, mais incapable, lui, d'un comportement d'ambitieux. Ce personnage, qui subit pour n'avoir pas ou avoir trop su, qui était effectivement Markham, est fade et sa jambe blessée ne justifie ni sa “lâcheté” ni son incapacité à intervenir. Et Resnick nous fait peut-être comprendre — ce que ne disent ni le titre, ni vraiment l'histoire — que si des salauds existent c'est parce que nous le voulons bien…
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Une seconde opinion…
Quand il n'écrit pas des westerns galactiques, Mike Resnick — c'est bien connu — produit des récits de Science-Fiction fortement influencés par l'Afrique. Bon, je simplifie un tantinet par esprit de provocation envers ses fans, mais la vérité n'est pas lointaine. Aussi, lorsque vous saurez que l'univers dans lequel se déroule ce roman présente peu de points communs avec le Far West, vous n'aurez aucun mal à déduire la source d'inspiration de l'auteur.
Le journaliste et écrivain Robert H. Markham organise une expédition sur la planète Bushveld [1] afin de retrouver Michael Drake, l'inventeur du vaccin contre l'ybonia, dont on est sans nouvelles depuis des années. Il apparaît comme le seul espoir face à la souche mutante du virus qui a déjà ravagé plus de trois cents mondes. Ramener Drake à la civilisation permettrait surtout à Markham, incarnation de l'arrivisme, de transmettre son nom à la postérité. Le savant se distinguant par une modestie excessive, Resnick accentue le contraste entre les deux hommes et suggère d'emblée leur rivalité : « On dirait que Drake est pour lui un adversaire auquel il se mesure plutôt qu'un homme qu'il a l'intention de secourir » (p. 24). Markham s'oppose aussi au narrateur (Stone), has been épris d'aventures, qui accepte de diriger l'expédition pour échapper au médiocre emploi de bureau que lui impose son infirmité. Sans approuver le journaliste, il se soumet peu à peu à sa domination, mais ne parvient jamais à partager l'intensité de son appétit :
« J'ai accompli des tas de choses, me suis-je défendu. J'ai ouvert des mondes, mon nom est lié à des animaux, à des lieux…
— Je n'ai pas dit que vous n'aviez rien accompli. J'ai dit que vous n'avez pas cherché la grandeur. Pour cela, il ne suffit pas d'être couronné de succès. Il faut être porté. Il faut ressentir un vide… une faim d'ogre.
— Au creux de l'estomac ? ai-je demandé sèchement.
— Au fond de l'âme.
— Je préfère rester moi-même » (p. 103).
De fait, le roman est le récit d'une double, voire d'une triple dévoration : Markham est rongé par l'ambition et il phagocyte son entourage, corps et âmes. Il est à sa manière un vampire, dont l'inhumanité, presque caricaturale, est sans cesse mise en avant. Mais un vampire atypique puisque sa soif est anthume : il est un mortel en quête d'immortalitéou plutôt de l'état intermédiaire du non-mort, trépassé sur le plan physique quoique toujours vivant dans une certaine mesure. Indice onomastique : Stone (pierre) sera l'un des rares protagonistes à ne pas être ingurgité totalement, tandis que Drake (canard) verra s'estomper son rêve sauvage… J'ai parlé d'une triple dévoration car le public de Markham exerce la sienne. Si Resnick fustige, comme beaucoup, les dérives du journalisme, il n'oublie pas que notre responsabilité est en jeu : « Le public a un formidable appétit [2], Mr Stone. […] Nous sommes ici précisément parce qu'il ne veut pas venir. Il préfère se délecter [3] de nos expériences par procuration » (p. 123). L'ouvrage aurait dû s'intituler Markham ou les dévorations, voire Markham ou les vases communicants !
Fidèle à son habitude, Mike Resnick tisse de nombreux liens intertextuels : il adresse un clin d'œil à Nicobar Lane (p. 11) et compare son roman au Moby Dick d'Herman Melville, dont il proposa une relecture en 1981 [4] :
« Le capitaine Achab ne faisait-il pas clouer au mât du Pequod une pièce d'or destinée au premier marin qui repérerait la Baleine blanche ?
— Il était à la recherche d'un monstre qui tuait les hommes ; nous sommes à la recherche d'un saint qui les sauve.
— Toi, tu parles de la proie. Moi, je te parle du capitaine » (p. 156).
Markham ou la dévoration n'est pas sans rappeler non plus Cœur des ténèbres de Joseph Conrad [5] qui apparaît comme un modèle parfois inversé. Chacun de ces récits décrit la cauchemardesque quête dans un milieu sauvage d'un être hors du commun, considéré comme un dieu par les indigènes. Mais même si la barbarie n'est pas dans le même camp, la morale est quasi identique : le colonisateur sort perdant. Et comme on connaît l'immense culture de Resnick dans le domaine africain — Conrad s'était inspiré de son expérience congolaise pour Cœur des ténèbres —, on ne saurait incriminer le simple hasard.
L'Afrique, tiens, parlons-en. Il règne sur Bushveld une chaleur accablante. Stone ose d'autant plus volontiers le terme de “safari” (p. 39) que l'expédition traverse une “savane”, peuplée d'antilopes, de panthères rouges et d'“arboricrobates”. Ouvre ton mot-valise, ami lecteur, et un petit singe en jaillira, heurtant des cymbales ! Les indigènes, baptisés Yeux-orange, défendent leurs huttes à l'aide de lances. Gentiment niais et incapables de mentir, ils personnifient le mythe du bon sauvage à grand renfort de clichés : une fois pacifiés, ils servent de bêtes de somme aux humains et chantent, le soir, en faisant cuire la viande ! On peut d'ailleurs les humilier à leur insu [6] et les fouetter au besoin : « Ce sont mes frères de sang, et je les aime — mais il faut parfois les punir » déclare Vaughn, un humain originaire de Bushveld. « Ils s'en remettent vite. Et puis je ne crois pas qu'ils soient aussi sensibles à la douleur que vous et moi. Ils sont plus bas sur l'échelle. […] L'échelle qui te sert à les mesurer par rapport à nous. […] Ils sont des millions et nous une poignée. Il faut ce qu'il faut. On ne peut pas les laisser nous marcher sur les pieds » (p. 101-102).
Au fait, pourquoi l'Afrique ? Parce que la conquête spatiale implique le colonialisme, répond Resnick, et que ce continent offre cinquante et un exemples « tous différents les uns des autres, des effets à long terme de la colonisation, non seulement sur les colonisés, mais aussi sur les colonisateurs » [7]. Bon, d'accord, on a vu que Markham ou la dévoration portait une violente charge contre le colonialisme et la bonne S.-F. doit garder un œil vigilant sur le réel. Mais est-ce satisfaisant d'un point de vue strictement science-fictif ? Le doute est permis… Il ne suffit pas de colorier les panthères et les yeux des autochtones pour obtenir un univers extraterrestre crédible. Resnick manque d'audace dans ses démarquages et le moins qu'on puisse dire, c'est que ça ne s'arrange pas avec le temps ! Peut-être craint-il que le lecteur ne discerne pas ses sources… Les puristes protesteront une nouvelle fois en se demandant pourquoi l'auteur ne se reconvertit pas dans la littérature mimétique. Les autres se laisseront séduire par le rythme de ce récit fertile en péripéties et immoral comme la vie. « L'ambition déplaît quand elle est assouvie / D'une contraire ardeur son ardeur est suivie… » écrivait Corneille voici trois siècles et demi [8]. Sentence que Resnick met aujourd'hui à profit !
[1] Wink-wink, nudge-nudge !
[2] C'est moi qui souligne.
[3] C'est moi qui souligne.
[4] the Soul eater. Le lecteur ne manquera pas de relier ce titre à l'extrait de la page 103 cité plus haut.
[5] Heart of darkness (1902). Cette longue nouvelle fut transposée dans le cadre de la guerre du Viêt-Nam par Francis Ford Coppola pour son film Apocalypse now (1979).
[6] « Dans vingt ans, ils auront sans doute envie de me lyncher pour ça, mais pour l'instant, personne n'a éduqué leur sensibilité. Et puis » a ajouté Vaughn avec un petit rire, « je ne peux pas les appeler “boys” dans leur langue. Il n'y a pas de mot correspondant. » (p. 40).
[7] Je crois être quelqu'un de très normal… Entretien avec Mike Resnick réalisé par Pierre-Paul Durastanti in Galaxies nº 8 (printemps 1998), p. 143.
[8] Cinna, acte II, scène 1.
Document : Quarante-Deux/Keep Watching the Skies! nº 34, novembre 1999/Compte rendu de : Markham ou la dévoration
Création : lundi 29 novembre 1999
Dernière modification : lundi 5 janvier 2004