Compte rendu de lecture : Éric Vial
Il y a deux ans, pour les quarante-cinq ans de la collection “Urania”, laquelle dispense tous les quinze jours un roman, ou plus rarement un recueil de nouvelles, dans tous les kiosques transalpins, Valerio Evangelisti, fort du succès de ses romans, a pu réaliser une anthologie italienne, mêlant auteurs de Science-Fiction (ou rôdant dans les parages des diverses paralittératures) et jeunes auteurs mainstream, reconnus de l'autre côté des Alpes, mais assumant la part de S.-F. présente dans leur imaginaire, entre rock, informatique, cinéma et bandes dessinées — ceux-là sont connus sous le non de cannibali. Quelques articles s'ajoutent aux nouvelles — classées par ordre alphabétique d'auteur, moyen de régler toutes les questions de préséances et d'organisation : un essai passablement subjectif sur les couvertures de la collection, des réflexions de son directeur, des souvenirs du frère du fondateur, et un panorama étoffé de ces quarante-cinq dernières années de publications dans la péninsule. Reste que l'essentiel, ce sont les nouvelles, treize au total (en Italie, c'est plutôt le 17 qui est réputé néfaste), très différentes les unes des autres, et pourtant avec souvent un air de famille.
Cet air de famille peut être dû au fait qu'on a le plus souvent affaire à une littérature de la déglingue, de la marginalité ou de la marginalisation. Avec un clochard alcoolique mis à la porte de chez lui après un inceste chez Ammaniti. Avec des zonards se rêvant un moment maîtres du monde parce qu'ils savent voyager dans le temps, jouant éventuellement à Orange mécanique dans une boîte de nuit, et croisant, de nouveau, un clochard chez Brolli. Avec une humanité à la dérive parce que privée totalement de lumière par un phénomène inconnu chez Carabba. Avec un chômeur non moins alcoolique que le premier cité mais plutôt moins répugnant, qui met fin sans l'avoir voulu à une invasion extraterrestre chez Dazieri. Avec un commando terroriste né des dégats de la crise et des restructurations au nord, des répressions au sud chez Evangelisti. Avec un vagabond de l'espace, pilote et truand tout à la fois, avec à côté de lui, ou face à lui, une collègue-concurrente cyborguisée chez Forte, lequel à vrai dire utilise là des archétypes et de la Science-Fiction et du roman noir. Avec des handicapés rejetés dans les ténèbres extérieures des quartiers périphériques, mais fort capables, sur leurs fauteuils roulants, de massacrer un policier venu enquêter dans leur domaine, chez Garlaschelli. Avec une gamine tournant dans une version interactive de films d'horreur, et que la médecine permet de reconstituer ou de modifier après chaque massacre, chez Vallorani.
On pourrait y ajouter le père de famille de Novelli, sombrant dans la folie quand les jeux de son fils coïncident avec une invasion extraterrestre, ou la déclenchent, ou la facilitent. Et la fille qui, chez Scarpa, a été plaquée par son petit ami et n'arrive donc plus à mobiliser ses talents psychiques pour assurer le champ de forces qui remplace l'eau de piscines de l'avenir, et qui réhydrate une photocopie lyophilisée de son ex-compagnon, supposée ainsi revivre pour quelques minutes dans l'état d'esprit qui était celui du modèle au moment de sa confection. Et même la glaciologue soviétique victime d'une agression aérienne, touchée à la tête et transformée en servante abrutie dans une base arctique, personnage secondaire du texte de Masali, ou encore le scientifique victime d'une expérience, enfermé en lui-même tandis que sa vie privée se défait à l'extérieur, chez Voltolini, voire, à la limite, l'ange gardien analphabète chargé de protéger un écrivain chez Giorgi.
Cette littérature de la déglingue est aussi une Science-Fiction parfois moins d'idées (il y en a) ou d'images (il y en a aussi, parfois étonnante, parfois particulièrement dérangeantes, insidieuses ou relevant du grand-guignol) que de personnages. Ce qui est assez rare pour être noté. On pourra imaginer évidemment qu'il y a là très directement l'influence de l'anthologiste, Evangelisti, et de l'ombre de Nicolas Eymerich. Il y a également la conséquence de la déglingue, tournant (comme on vient de le voir si on n'a pas sauté la très fastidieuse énumération précédente) autour de personnages, même si certains sont des archétypes, des silhouettes dans une histoire qui n'est pas réellement centrée sur eux ; ou le résultat de situations plus que d'élaborations psychologiques. Il y a aussi, dans un cas, celui de Brolli, la volonté de se mettre en scène soi-même, vivant et mort, journaliste et réserve momifiée d'ADN pour normalisation mégalomaniaque de l'humanité. Cet autoportrait partiellement parodique cousine avec les codes spécifiques du mainstream, ce qui, dans le cas de cette anthologie, renverrait à la fois à une tradition littéraire et à un projet spécifique, celui de la fusion des littératures et de la confluence des auteurs.
Reste qu'au-delà de ces convergences entre nouvelles, et d'autres que d'autres commentateurs se chargeraient d'identifier, d'énumérer et de développer, on est loin d'avoir affaire à un tout monolithique. Mais cela, j'espère que c'était déjà évident à la lecture de ce qui précède. La variété commence d'ailleurs avec la simple longueur des textes, de dix à soixante pages, avec leurs points, du monologue intérieur à la description distanciée, avec leur style, du baroque au parti pris de neutralité descriptive. Elle continue avec les thématiques, ou les genres, ou les cadres. On a en effet du fantastique ancré dans le quotidien contemporain, de l'épouvante pure et simple avec hémoglobine à la clé, de l'allégorie plus ou moins lyrique (façon auteur de littérature générale égaré, ce n'est peut-être pas ce qu'il y a de mieux), de l'onirique, de la politique-fiction avec fond technologique, du space opera, de la farce sur un thème aussi traditionnel que l'invasion extra-terrestre… Et en se limitant à la stricte S.-F., on ne peut pas dire qu'on soit volé : on se balade dans le temps, on explore un trou noir, la Terre est au moins trois fois envahie, on vole en dirigeable vers le pôle dans les années 1920, on est victime d'expériences scientifiques aventurées, etc. Les amateurs y retrouvent largement leurs billes. D'autant que 5900 lires, cela fait à peu près vingt francs. À ce tarif, évidemment, on peut ne pas aimer la majorité des textes et pourtant ne pas se sentir volé.
Chacun dira ce qu'il aime, ou plutôt ce qu'il préfère. Par goût, et dans l'un des cas par mauvais goût, je voudrais ici revenir sur deux textes. Celui de Dazieri, d'abord. Par mauvais goût, justement. Parce que, tout en faisant le portrait d'un paumé contemporain, il vient de la bande dessinée et de la dérision, avec ses grumeaux de chair de la taille d'un hippopotame, dotés de petites pattes, et qui emballent tout ce qui les intéresse sur la Terre (malheureusement pour nous, ce qui les intéresse chez l'être humain, ce sont les dents et la peau…). Parce qu'à côté du grotesque, il y a là quelques méchancetés grinçantes sur les rumeurs triomphalistes de temps de guerre, et probablement d'autres époques encore. Parce qu'en dix pages et un happy end, il y a là un beau concentré de désespoir rigolard. Et puis le texte de L. Masali. Un peu parce que c'est le plus long. Un peu parce c'est l'auteur de les Biplans de D'Annunzio, au Fleuve Noir, en grand format, et que dans la nouvelle il met en scène le même personnage principal que dans le roman. Un peu parce qu'il parle d'histoire, et de l'entre-deux-guerres, que cela me renvoie à mon métier et qu'on ne se refait pas. Et puis parce qu'il est à la fois totalement étranger à la S.-F. et totalement immergé en elle, comme peut l'être une uchronie, alors que ce n'en est pas une. Parce qu'il relève de l'aventure aérienne, de la conquête des pôles, parce qu'il réveille des références un peu étrangères à notre culture franchouillarde (Nobile, ou Amundsen). Parce qu'avec une icône fondamentale du steampunk, le ballon dirigeable, il prolonge chronologiquement celui-ci en l'installant dans l'entre-deux guerres. Cela lui permet de s'enrichir d'une dimension politique immédiate, laquelle me semble assez peu présente dans les récits pseudo-victoriens, avec d'une part le fascisme et surtout le nazisme qui pointe assez vite son groin, et d'autre part, au travers du personnage principal, un discours également présent dans les Biplans…, dès la citation de Joseph Roth qui ouvre le volume, à savoir le discours de l'appartenance politique, de la frontière, des appartenances nationales multiples, discours peu évident dans une France qui se rêve comme un État-nation, mais extrêmement prégnant dans un nord-est italien qui fut austro-hongrois jusqu'en 1918, et aux abords de Balkans. Il faut ajouter que le fond de l'histoire, bien qu'elle soit située dans les années vingt, renvoie tout à fait directement à certaines de nos peurs contemporaines, pas seulement le nazisme ou ses régurgitations jumelles et prétendument tricolores, mais aussi un problème écologique dont il est aussi périodiquement question que du trou de la Sécu. On aura compris qu'il s'agit d'ozone. Bref, des personnages, de l'aventure, de la politique, de la spéculation sur la science. Cela devrait contenter beaucoup d'amateurs, et sur des bases fort diverses. Mais chacun fera son hit-parade, avec peut-être une mention spéciale pour le texte d'Evangelisti, sans Eymerich mais dans la partie quasi-contemporaine de son univers, et qui prendra sans doute de l'épaisseur, gagnant en intérêt au fur et à mesure que des connexions pourront être établies avec des romans ou d'autres nouvelles.
Que dire pour conclure ? Qu'il faut apprendre à déchiffrer l'italien. Que ça vaut la peine. D'autant que l'anthologie publiée en France chez Payot, toujours sous la houlette de Valerio Evangelisti, Fragments d'un miroir brisé, ne reprend que trois de ces textes (dont celui du maître d'œuvre, et celui de Masali, heureusement), pour des raisons de droits et de choix éditoriaux.
Document : Quarante-Deux/Keep Watching the Skies! nº 33, août 1999/Compte rendu de : Tutti i denti del mostro sono perfetti
Création : mardi 10 août 1999
Dernière modification : lundi 5 janvier 2004