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KWS nº 31-32, mai 1999

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Poupée aux yeux morts
roman de Science-Fiction
Roland C. WAGNER
Fleuve noir, collection "S.-F. Métal", nº 38, avril 1998, 494 p., 59 FRF.
(première édition : Fleuve noir, 1988, en trois volumes)

Compte rendu de lecture : Pascal J. Thomàs

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Kerl est un naute qui n'a pas eu de pot : au retour d'un voyage interstellaire, à la suite d'une panne de délangevinisateur (ne demandez pas de détails), il a vieilli de cinquante ans. Et, version inversée du paradoxe de Langevin, sa petite amie Sue, elle, n'a pas vieilli d'un jour. Physiquement. Mais elle a été conditionnée pour servir de prostituée dans les quartiers chauds de Sahara Beach. À partir de cette situation un peu tirée par les cheveux, la lutte de Kerl pour tirer Sue des griffes de ses souteneurs (et de celles, plus redoutables, de son conditionnement) se transforme en combat contre les résidus de l'Ère Néopure — toujours redoutables alors même que les puritains qui avaient empoisonné la jeunesse de Kerl et Sue ont perdu le pouvoir pour céder la place aux Expansifs (artisans d'un retour à une société libérale, à tous les sens du terme).

Les Expansifs ne sont pas sans travers, mais les Néopurs sont véritablement d'affreux jojos, ennemis de tout ce qui est bon dans la vie, le sexe, les drogues, et le rock'n'roll. Si Wagner se mêle peu de politique ici, ou plutôt le fait à sa manière — en présentant la source des problèmes comme une force transcendante, quasi-démoniaque — les quelques détails qu'il donne sur l'avènement des Néopurs grâce à la prolifération de Milices issues d'un protofascisme poujadiste sont encore plus d'actualité aujourd'hui qu'il y a dix ans.

Et ne sont pas dues à la réécriture du livre — vérification faite, très peu de choses ont été changées entre les deux versions. Quelques coups de pinceau, par-ci, par-là, pour effacer des maladresses d'écriture, la suppression des passages qui résumaient les volumes précédents pour le lecteur qui aurait acheté au détail la première édition, quelques changements d'ordre dans des explications par souci de cohérence, un passage dont la violence est atténuée… mais certains chapitres n'ont pratiquement pas changé. Alors même que — l'habitude que j'ai prise de l'auteur ? le fait de se plonger dans un livre qui prend de la place dans la main ? — je suis rentré dans le roman avec une facilité et un plaisir que je ne me souviens pas avoir ressentis il y a dix ans. Même les coutumières grappes de qualificatifs à la Wagner — dont le titre même du livre fournit un avant-goût — m'ont paru supportables, alors qu'elles se sont largement effacées dans ses œuvres plus récentes. Seul ajout véritable, quelques plaisanteries de plus ; Wagner ne se lasse pas des jeux de miroir, et les pratique avec nettement plus d'ironie que par le passé (pour ma plus grande jubilation).

Encouragé par l'ambiance, j'ai lu avec jubilation tous les passages où les personnages commentent, sur un ton qui va du sérieux de fin du monde à celui d'une lecture de ventes aux enchères dans les conventions françaises, un mystérieux manuscrit qui semble parodier une bonne partie de la S.-F. que Roland Wagner a pu lire dans sa vie (il concerne de malheureux extra-terrestres nommés les Wags…). Et les protagonistes ne se privent pas de le faire remarquer. Comme dans toute œuvre de Wagner qui se respecte, au demeurant, les références culturelles explicites foisonnent. L'intrigue les rationalise : Kerl était parti avec un chargement impressionnant d'archives culturelles qu'il fallait sauver de la censure néopure, et les a abondamment parcourues pendant son demi-siècle de solitude. Cependant, je trouve encore qu'il rencontre de façon fortuite un nombre suspect d'étudiants de l'ère Pré-Néopure avec lesquels il peut commenter ses chansons de rock favorites…

Pour en revenir au contenu proprement science-fictif du livre, que Wagner présentait comme un virage vers la S.-F. “hard”, il faut reconnaître une belle ampleur cosmique au concept de cette Perturbation qui balaye l'Univers en en modifiant les lois, happant la Terre au passage comme elle l'a fait pour tant de civilisations de la Galaxie. Mais la Perturbation a le dos large, alibi qu'elle devient pour toutes les manifestations parapsychologiques utiles à l'intrigue ou amusantes pour l'auteur (et le lecteur, reconnaissons-le : ah, ce moment où le cannabis perd ses vertus, et où il faut se rouler des joints de feuilles de platane…). On pense au space opera le plus classique, remis sans cesse au goût du jour, comme on pouvait encore le constater en lisant par exemple un Feu sur l'abîme de Vernor Vinge (qui est postérieur à Poupée…). Mais l'idée de base est celle que l'on trouvait déjà dans ce space opera émotionnel et humaniste qu'est "le Viol Cosmique" de Theodore Sturgeon. Avec un fond de mysticisme qui résiste toujours à la logique scientifique (pourtant exercée) de Wagner. Par exemple, les androïdes ont beau avoir un corps d'humain, et un comportement d'humains qui pourrait difficilement s'expliquer sans une intelligence humaine, ils sont dans le cadre du livre dépourvus de la conscience qui en ferait des êtres dignes de respect. Pourquoi ? Je ne me souviens d'aucune explication cohérente, surtout quand on les compare aux salvoïdes, des clones qui, eux, conquièrent une sorte de liberté et de respect de leur personnalité.

Au fond pourtant, Wagner reste en phase avec sa génération de la S.-F. française, celle qui a dans les années 80 exploité sans relâche la thématique du créateur, artiste et démiurge. Dans les scènes paroxystiques de la fin du roman, l'art commande à la matière et s'impose à l'univers. Hélas, ce déferlement de création est vécu comme une maladie mentale, catalysé qu'il est par le personnage ambigu et finalement peu ragoûtant de Manuel Garvey (oui, il est pitoyable, oui il se rachète, mais…). Le point de vue sur l'art reste celui du consommateur (Kerl) plus que celui du créateur (Manuel). Wagner serait donc plus en opposition de phase qu'en phase véritable ?

En gardant ce point de vue à l'esprit, on ne fera pas injure à l'auteur en analysant le roman, finalement, au travers de ses modèles — qui remontent à la fin du XIXe et au début du XXe siècle plutôt qu'à la Science-Fiction. Sans prendre un sous-titre aussi appuyé que les Futurs mystères de Paris, Poupée… se réfère sans cesse au roman-feuilleton, avec ses courses-poursuites, ses bagarres, ses voyages incessants, ses rencontres baroques. Les rencontres répétées avec le cirque (reconstitué) sont emblématiques à cet égard. Et bien sûr le combat final pour sauver l'univers. Le bon peuple doit en avoir pour son argent.

Ce bon peuple, dans le livre, c'est le peuple de Paris, copié sur l'image qu'en avait la Belle Époque, ses romans populaires, ses chansons aussi, complaintes dont l'écho a porté jusqu'à Edith Piaf, dont l'icône apparaît dans le roman de façon significative — sur fond de Tour Eiffel ! L'enracinement dans le terroir parisien est total, et la ville présentée sous toutes ses facettes. Paradoxal, puisque le centre de l'astronautique, le point de départ de Kerl et d'attente de Sue, est la ville nouvelle de Sahara Beach. Mais celle-ci, entrevue seulement par le filtre d'un métro qui rappelle beaucoup son homologue parisien, ne semble pas vivre sous la plume de l'auteur (on ne peut lui en faire grief : cette vie ne peut être que connivence entre écrivain et lecteur, connivence plus difficile quand elle porte sur un lieu imaginaire).

Dernier point fort du livre, une obsession du vieillissement qui marquait, sans doute, le difficile passage à la maturité de Roland Wagner en tant qu'écrivain. Autant Kerl que Manuel sont des hommes jeunes piégés dans des corps de vieillards ; Tem, le nouveau héros de Wagner, semble avoir acquis quelque chose du calme d'un homme mûr, sans en porter les cheveux blancs. Œuvre charnière, Poupée aux yeux morts se lit mieux qu'encore bien : avec un plaisir renouvelé.

Pascal J. Thomàs

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Document : Quarante-Deux/Keep Watching the Skies! nº 31-32, mai 1999/Compte rendu de : Poupée aux yeux morts
Création : mardi 1er juin 1999
Dernière modification : lundi 5 janvier 2004