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KWS nº 31-32, mai 1999

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Cherudek
(Cherudek)
roman de Science-Fiction et de Fantasy
Valerio EVANGELISTI
Rivages, collection "Fantasy", 2000, 446 p., 149 FRF.
Nicolas Eymerich — 5

Compte rendu de lecture : Pascal J. Thomàs & Éric Vial

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Texte chroniqué alors qu'il était encore inédit en français.

Ce cinquième roman de la série des aventures de Nicolas Eymerich se déroule, comme les autres, à plusieurs époques différentes. Mais, à la différence des autres, c'est un ouvrage long et les différents fils narratifs qui le composent sont tout aussi fouillés les uns que les autres — même si, comme dans d'autres romans, ils ne sont tissés ensemble qu'in extremis.

Au Moyen-Âge, dans le temps de la vie historique de Nicolas, nous sommes en 1360, et des rumeurs d'événements impossibles et horrifiants dans le Quercy (Rocamadour) amènent notre inquisiteur préféré à quitter la cité papale d'Avignon pour un périple aventureux en Occitanie centrale (Castres, Albi, Figeac…) Pour une fois, soit dit en passant, Eymerich semble à la remorque des événements plus que leur instigateur. Ce n'est pas dans le temps historique qu'il va avoir l'occasion de se livrer aux tours de force de duplicité auxquels il nous a habitués, ni de souffrir tout en faisant souffrir ses prévenus. Car Eymerich souffre à mesure des souffrances qu'il inflige, et pas seulement à cause des risques qu'il prend : sa personnalité intérieure, si soigneusement dissimulée par la cuirasse de sa distance au monde, s'exprime dans des univers hallucinatoires, que ce soit dans ce roman ou dans le précédent. Il est amusant de noter que, si Michel Jeury faisait entrer en chronolyse des personnes du Moyen-Âge qui avaient péri sur les bûchers de l'Inquisition, Evangelisti réserve la chronolyse… à son inquisiteur !

En même temps, à une autre époque — à aucune époque, en fait, puisqu'en dépit d'une ou deux furtives allusions au futur construit dans il Mistero de l'inquisitore Eymerich, ces passages sont collectivement titrés "Tempo zero" — un curieux assortiment de personnages se débat dans une bourgade non-nommée du Friul, dont les rues s'ordonnent suivant un curieux plan géométrique (et géomancien ?) autour de l'église contenant les reliques de San Malvasio (que la population appelle spontanément San Malvagio, "Saint Mauvais"). Le lecteur comprendra assez vite que ce saint, qui doit protéger les croyants « con la chorda et li ferri rouenti », n'est autre qu'Eymerich lui-même, devenu icône de terreur sacrée.

On trouve donc dans la bourgade un inspecteur, Dentice, dont la mission (pas entièrement claire) est de toute façon entravée par l'administration locale (voilà qui est bien italien) et reléguée au second plan par les stigmates dont il est affligé, comme s'il subissait les effets de tortures qui ne lui ont apparemment jamais été infligées. Une jeune femme, Roberta Hu, avec sa petite sœur, Ariel. Et trois Men In Black, pardon, trois jésuites, chargés d'enquêter sur la disparition d'un membre de leur ordre. On découvrira plus tard deux autres jeunes femmes qui présentent avec Roberta une ressemblance frappante…

Les lésions de Dentice, les apparitions qui terrorisent Roberta, tout cela est lié à un réseau de correspondances entre la ville et un autre monde encore, le Cherudek, où Eymerich et d'autres inquisiteurs mènent leurs interrogatoires avec la brutalité que l'on associe désormais à l'Inquisition, mais qui n'était pas toujours de mise au XIVe siècle (la détention, souvent sévère, suffisait à délier les langues). Le Cherudek est un monde hors du temps, qui rassemble des personnages issus de diverses époques.

Comme Dentice ou Roberta. Comme ces Jésuites — dont la compagnie n'existait pas, bien entendu, au XIVe — qui sont engagés dans une lutte souterraine contre l'Inquisition (on a droit à de magnifiques pages de crypto-histoire de l'Église, sur le thème des Jésuites contre les Dominicains). Mais nos Jésuites passent une bonne partie de leur temps, comme des potaches, à se pencher sur des anagrammes et des symboles ésotériques, dont Evangelisti fait une impressionnante consommation au cours du livre, soumettant à un délire d'interprétations diverses le vieux carré magique en latin de cuisine, SATOR/ AREPO/ TENET/ OPERA/ ROTAS. C'est borgésien, sans arriver à la hauteur du maître, de même qu'Evangelisti ne joue pas dans la même division que l'Umberto Eco du Nom de la rose.

Pour une fois chez Evangelisti, ces passages situés hors du temps sont au moins aussi consistants, aussi substantiels que ceux situés au Moyen-Âge. Pourtant ils demandent un travail de construction littéraire plus important, ne pouvant faire appel aux connaissances du lecteur. La ville arrive, bizarrement, à se faire plus qu'un diagramme, et les personnages pris dans ses filets sont attachants, en particulier Roberta et Ariel.

Et pourtant la ville est un diagramme, un signe plus qu'une agglomération, que les trois jésuites n'ont pas tort de vouloir à toute force décoder. Au passage, l'auteur nous livre une masse de faits sur l'histoire de l'Église et de la doctrine, en particulier en ce qui concerne l'émergence du concept de purgatoire (référence obligée à Jacques Le Goff). On retrouve aussi au passage le thème de Malpertuis de Jean Ray : les dieux existent vraiment, dans la mesure où l'on croit en eux. Cela semble tenir à cœur à l'auteur, qui peuple le cosmos de propriétés physiques influencées par la psyché humaine.

On pourrait penser qu'ici, Cherudek est un morceau d'espace issu entièrement de la pensée humaine — un cauchemar d'Eymerich. Mais le cauchemar est partagé, et les personnages qui y résident sont nettement plus attachants que ceux du Moyen-Âge.

Le Moyen -Âge de ce roman, en contrepartie, me déçoit un peu. Ce n'est pas qu'il soit mal documenté — lieux, noms et dates sont souvent vérifiables —, mais l'intrigue ne s'y plonge pas en profondeur, à mon goût. Bien entendu, les luttes du temps (ici, un épisode de la Guerre de Cent Ans, le traité de Brétigny, et les rivalités à l'intérieur de l'Église) sont évoquées, mais Eymerich ne s'y implique pas autant que dans d'autres romans (la conclusion relèvera du Deus ex machina — un comble !), et comme je le disais plus haut, se laisse porter par les événements qui ponctuent son périple, même toute sa fourberie est requise pour se tirer des faux pas dans lesquels il se trouve.

Son principal sujet de préoccupation est l'irruption de soldats morts-vivants. Satanisme ? Sorcellerie ? Ou, comme on le soupçonne bientôt, résurgence de vieux ennemis de l'Inquisition, les Spirituels. Ces Franciscains dissidents (soutenus par une partie de la hiérarchie de leur ordre, et même par certains papes) prêchaient une pauvreté radicale, ce qui leur a valu beaucoup d'ennemis et peu de succès au sein de l'Église établie. Trente ans plus tard, et dans le cadre d'un roman d'Evangelisti, on peut se douter qu'ils seront devenus plus bizarres encore.

La bizarrerie ne manque pas. À commencer par Sainte Brigitte de Suède, qui prêche elle aussi la pauvreté (mais dans l'obéissance à l'Église) et range la propreté au rang des péchés. On imagine l'odeur. Eymerich et son compagnon Jacinto Corona croiseront des villageois affligés par le mal des ardents, des bandes de routiers, des ecclésiastiques de toute sorte, des mystiques… On ne s'ennuie pas un instant.

La description de l'Occitanie m'a déçu un peu : c'est très documenté sur la géographie et l'histoire (en dépit d'un trajet un peu rapide pour des hommes à chevaux entre Albi, Tarn, et Peyrusse, Aveyron), mais peu sur la langue, désignée indifféremment, à la mode de l'époque, sous les noms de “langue d'oc” ou de “provençal”. Qu'un personnage catalan du XIVe siècle qui a roulé sa bosse, fût-il un enfant, ne puisse pas comprendre un dialogue en occitan de la même époque, surtout quand l'un des interlocuteurs est catalan de naissance, est invraisemblable. Plus agaçant pour moi, tous les personnages méridionaux, et les villes, arborent des noms en graphie française de l'époque (“Alby”), un anachronisme qui travestit le pays.

Cela dit, Cherudek est le livre le plus long, et le plus abouti de la série jusqu'à présent. En vrai roman de fantastique, il place le cœur de son action dans les cauchemars de l'humanité entière. Si vous ne lisez pas l'italien, il ne vous reste plus qu'à attendre la traduction avec impatience, pour découvrir Evangelisti, toujours auteur de littérature populaire, mais sur un mode plus ambitieux.

Pascal J. Thomàs

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Une seconde opinion…

Même personnage, mêmes principes, mêmes obsessions, du sûr et de l'éprouvé, donc, dans un produit de série — Evangelisti se définit d'ailleurs ironiquement comme un "serial writer". Avec les clins d'œil nécessaires, un journal où il est question de la RACHE et de l'Euroforce, une notation selon laquelle le nord-est de l'Italie a été annexé par la Balkanie, sous-produit de la même RACHE, et surtout, tout au long du livre, le retour d'un autre élément venu des Chaînes d'Eymerich, le père Corona, devenu immortel depuis certaine affaire de vent et de colchiques. Retour double, d'ailleurs, dans deux lignes narratives, ou temporelles, celle ou Eymerich sévit au nom de sa foi et de la papauté avignonaise, et une autre, que l'on qualifiera pour le moment de contemporaine, faute de mieux. Les alternances assurent le suspense — plus fortement m'a-t-il semblé que dans les volumes précédents, soit que l'auteur ait davantage joué avec les ficelles traditionnelles, soit que j'y aie été plus attentif. Voilà ce qui ne change pas, côté recettes. On pourrait y ajouter quelques ponts aux ânes du roman historique, à commencer par une auberge moins bien fréquentée que ne le prétend son patron, entre des poux tout à fait aptes à réveiller les phobies de notre inquisiteur préféré et la malignité des hommes.

Dans le fond, cela suffirait au plaisir du lecteur. En isolant les dix-huit chapitres de la ligne directement eymerichienne, on aurait même un roman de taille assez honnête, avec chevauchée d'Avignon à Figeac, rebondissements et suspenses, réapparition de l'aile hérétique du francescanisme façon Umberto Eco, soldats perdus franchement malintentionnés, plus dans les rôles secondaires sainte Brigitte de Suède et quelques autres, de menaces cryptiques, de mensonges ad majorem gloriam Dei sive Ecclesiae et de sangs diversement versés pour satisfaire l'amateur de romans historiques, et le sadisme manifeste qui sous-tend bien des intérêts pour le Moyen-Âge.

S'y ajouterait même un double retournement. D'une part des phénomènes mystérieux, zombies armés et apparitions spectaculaires, pourraient bien finir par s'expliquer par des choses faisant partie soit du fond de commerce normal du roman populaire, côté potions magiques, soit même du factuel ruralo-médical le plus fondé, côté ergot de seigle et acide lysergique. D'autre part, et inversement, on a une plongée dans le paranormal, histoire d'expliquer quelques aspects de la légende dorée par des voies autres que traditionnelles. Cela fait finalement assez de fantastique pour ne pas décevoir les amateurs du genre et ceux qui veulent cumuler X-files et reconstitution historique, et assez peu, en même temps, pour ne pas choquer le lecteur de mainstream. Lequel n'aime pas les astronefs, les clonages ou les ordinateurs, mais a un estomac qui tolère en général la télépathie, allez savoir pourquoi.

Il faut dire qu'icelui lecteur de mainstream pourrait avoir affaire, si son estomac et ses neurones sont fragiles, à quelque chose de plus difficile à avaler, avec les deux autres lignes narratives. Mais quelque chose qui n'a en fait que peu de rapports avec la Science-Fiction. Celle-ci est présente essentiellement, et de façon seulement partielle, dans sept courts chapitres explicatifs, rédigés à la première personne, mettant en scène un narrateur mort, et capable de se projeter dans les rêves, à la fois pour les absorber, et pour les restituer, c'est-à-dire en l'occurrence sans doute pour les transmettre à l'auteur… ce qui est déjà une indication sur le statut de la troisième ligne narrative. Ce narrateur est mort depuis quelques siècles, mais ses excursions dans le sommeil d'autrui lui permettent d'expliquer sa situation en des termes qui nous sont contemporains, entre structure des atomes et trous noirs. Voilà certes de la Science-Fiction, mais à vrai dire cela ne prend pas énormément de place dans le volume, et on peut par ailleurs soupçonner que les commentaires sur un monde situé de l'autre côté des trous noirs, et où le temps et l'espace n'ont pas les mêmes propriétés que dans notre univers, ont pour fonction moins d'expliquer les convergences du roman que de continuer un discours général sur la nature de l'univers, fait d'hypothèses plus ou moins farfelues, mêlant astrophysique et métaphysique, états variés de la science et fonds religieux divers, vocabulaire up to date et théories archaïques à base de phlogistiques divers, discours qui se poursuit par tâtonnements de roman en roman. Comme dans les précédents romans d'Evangelisti, cette ligne narrative finit par converger avec la première, d'une façon d'ailleurs honorablement surprenante. Et elle fournit une vague explication à certains éléments de la troisième.

Troisième qui a été plus haut qualifiée de vaguement contemporaine. Qui pourrait plutôt relever d'un futur proche, du fait de l'allusion à la RACHE et à la guerre balkanique. Mais qui est par ailleurs furieusement rétro. Où le lecteur est vite égaré. Et dont on peut très vite penser qu'il ne relève pas de notre univers, ou qu'il se situe sur ses marges, entre les brumes du fantastique à la Jean Ray et celles de cette ville sans doute germanique où Woody Allen situa il y a une petite dizaine années un film en noir en blanc, coup de chapeau à l'expressionnisme allemand. Pour ne pas citer des surréalistes belges, Tanguy et Delvaux plutôt que Magritte. On est de fait dans la Mitteleuropa version italienne, c'est-à-dire à l'extrême nord-est de la péninsule, dans une petite ville où le brouillard envahit tout et noie les décors, où des échoppes improbables offrent des marchandises hétéroclites et inutiles, où malgré la proximité de l'Adriatique et la présence de pêcheurs on ne trouve pas à se faire servir de poisson dans les restaurants, où il ne circule guère comme automobile que celle du curé local, où des habitants marchent silencieusement en file indienne, sans raison apparente, où limaces et insectes parfois sanguinolents envahissent tout à intervalles variables, où au milieu de tout cela trône une relique, le crâne d'un saint, dit Saint Mauvais, qui n'est autre qu'Eymerich [1], et où beaucoup de choses s'organisent autour d'un carré de lettres relevant des mots croisés, du plan de la ville et de diverses sortes de croix.

Là-dedans, un inspecteur inspecte, et trois jésuites dont le père Corona enquêtent, sans d'ailleurs que l'on sache vraiment ni comment ni pourquoi ils se sont introduits là. L'accumulation des questions non résolues fait partie de l'atmosphère du lieu. Tout comme le fait qu'observés du coin de l'œil (façon Forêt des Mythimages, si vous vous en souvenez), certains habitants présentent de curieuses déformations physiologiques, et que par ailleurs leur façon de converser en échangeant par exemple des extraits du Deutéronome est tout sauf normale.

En prime, on glisse parfois sans explication dans un monde où on retrouve Eymerich. Mais aussi des personnages relevant eux du XVIe siècle, et coexistant avec lui. Ou plus exactement étant ses victimes. Et quelques tortures infligées là peuvent avoir des effets sur l'inspecteur inspectant cité plus haut. Si on ajoute une jeune fille répondant (mais c'est sans doute un vrai hasard) au nom de Roberta Hu, liée à un des jésuites sus-mentionnés, dotée d'une mémoire fort discontinue, et rencontrant sa quasi-sosie, on peut commencer à trouver que cela fait beaucoup. Les explications théologiques, références aux pères de l'Église et autres citations (jusqu'à Jacques Le Goff, médiéviste de poids aussi connu — du moins des historiens — de l'autre côté des Alpes que du nôtre, en particulier pour son ouvrage sur l'Invention du purgatoire) pourraient ne rien arranger. Cependant, la lecture est en fait considérablement facilitée par l'auteur, entre sa maîtrise de plus en plus affirmée, le jeu des alternances narratives qui fait retomber régulièrement dans le récit d'aventure plus classique avant une nouvelle apnée onirique, des scènes spectaculaires, et des clins d'œil, comme lorsqu'on lit page 108 « Il lui semblait être comme un personnage de bande dessinée, prisonnier d'une gamme limitée de comportements, ou comme un héros de roman populaire, imaginé en fonction d'une intrigue et privé d'épaisseur propre »…

L'explication finale, qui fédère les trois lignes, vaut ce qu'elle vaut. Le triple saut périlleux est toujours un peu artificiel. Tant pis. D'ailleurs les correspondances entre les lignes narratives, évidentes avec Eymerich, presque aussi nettes par exemple à travers tel ou tel élément architectural, tel ou tel autre détail passant originellement inaperçu, etc., sont peut-être au total moins importantes que d'autres correspondances, avec les romans précédents. Celles-là sont en tout cas organisées par l'auteur avec autant de minutie. Le fait qu'il s'agisse d'échos et de convergences facilite les choses en éliminant le côté parfois un peu artificiel des rencontres forcées à l'intérieur d'un même roman. Certains éléments relèvent des clins d'œil déjà invoqués, entre fidélisation du lecteur et construction explicite d'un univers cohérent embrassant passé, présent et futur.

D'autres éléments renvoient à des thèmes structurants, que l'on voit se construire et se préciser au fur et à mesure de la publication des romans d'Evangelisti. Comme si celui-ci avançait dans une psychanalyse écrite, exercice qui a sur la psychanalyse classique l'avantage appréciable de ne rien coûter et de rapporter des droits d'auteur. Et au centre de cela, on a peut-être le rapport à la mère, autour duquel tourne une bonne partie de l'affrontement entre Eymerich et Reich dans il mistero dell'inquisitore Eymerich, et que l'on retrouve ici, tardivement mais de façon éclatante. Au point d'ailleurs de suggérer une identité, pour notre inquisiteur, entre la mère et l'Église, ce qui est évident dans le vocabulaire catholique courant ("notre sainte mère l'Église") mais qui est poussé là à des conséquences tout à la fois évidentes et originales. Le paradoxe étant peut-être que cette référence féminine, maternelle et institutionnelle, est manifestement placée du côté de l'angoisse et de la coercition, alors qu'en même temps, tout comme dans Nicolas Eymerich, inquisiteur, on retrouve Hécate, et des cultes féminins supposés libertaires, perpétués dans bien des aspects de la sorcellerie jusqu'à l'époque moderne. Il y aura sans doute encore beaucoup à creuser dans les prochains romans, pour l'auteur comme pour le lecteur, du côté de la dialectique du masculin et du féminin chez un même individu, dialectique qui semble au principe de la schizoïdie avouée d'Eymerich…

Bref, on a réalisme et onirisme, aventures historiques et fantastiques, introspection para-psychanalytique et intrigues politiques (ici passées, futures dans d'autres romans), détournement de la physique et références théologiques. Le plus extraordinaire est que la mixture post-moderne, qui doit évidemment quelque chose aux facéties d'Umberto Eco, prend sans difficulté. Peut-être parce que tout lecteur a une bonne probabilité de trouver toujours quelque chose qui l'interpelle directement, et des éclairages à sa convenance sur le reste ? Peut-être tout simplement parce qu'Evangelisti, qui ne se veut qu'un artisan consciencieux, a un sacré talent.

Éric Vial

[1] Là encore, comme dans les Chaînes d'Eymerich — NdlR.

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Document : Quarante-Deux/Keep Watching the Skies! nº 31-32, mai 1999/Compte rendu de : Cherudek
Création : mardi 1er juin 1999
Dernière modification : lundi 5 janvier 2004