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KWS nº 31-32, mai 1999

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Gavial poursuite
roman de Science-Fiction
Michel CHEVRON
Baleine, collection "MACNO", nº 5, juin 1998, 148 p., 39 FRF.

Compte rendu de lecture : Sébastien Cixous

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Clone science-fictif du "Poulpe", la collection "MACNO" met en vedette —de façon plus ou moins théorique, nous le verrons— une Intelligence Artificielle libertaire sobrement baptisée "Magasin des Armes, Cycles et Narrations Obliques". Chaque volume, signé par un auteur différent, fait évoluer cette I. A. dans un univers non partagé : la symbolique année 2068, telle que l'imagine chaque artisan de la série. Le renouvellement des signatures insuffle un dynamisme certain à l'entreprise, réserve de délicieuses surprises (v. Le Passage, de Stéphanie Benson, publié sous le nº 3), mais génère aussi des déconvenues de taille comme ce Gavial poursuite.

Le talent de Michel Chevron ne saurait être mis en doute, ceux qui ont lu les Purifiants [1] savent de quoi je parle. Mais la vocation d'un auteur dans le domaine du roman noir ne prédispose pas pour autant ce dernier à bâtir un univers conjectural convaincant. Dans son avertissement au lecteur, Chevron semble avouer, sous couvert de fiction, les difficultés qu'il rencontra durant l'élaboration de Gavial poursuite : « Au printemps les éditions Baleine me proposèrent d'écrire un épisode de la saga MACNO. J'ai dit oui immédiatement car j'aime brouter l'herbe folle de la littérature populaire, et la S.-F. en fait partie. Cependant à la fin de l'été je n'avais pas réussi à produire une trame cohérente. Lorsque le vent d'automne molesta les feuillus j'abandonnai cette idée de S.-F. et c'est alors que je rencontrai l'étrange Johnny Crumble. » (p. 9)

Le péché de Chevron est d'avoir cru que littérature populaire et a fortiori Science-Fiction rimaient avec facilité d'écriture, voire autocomplaisance. Car si Gavial poursuite présente une quelconque cohérence aux yeux de l'auteur, on n'ose imaginer à quoi pouvaient ressembler ses brouillons infructueux…

Ce roman offre, en effet, peu de points de comparaison avec une S.-F. littéraire digne de ce nom. Les références de Chevron paraissent se situer plutôt du côté du cinéma bis ou de certaines BD chaotiques en faveur auprès des lecteurs impubères. Suite au réchauffement de l'atmosphère, le Marais parisien, envahi par les eaux et les crocodiles, est devenu le refuge d'une poignée d'irréductibles gaul… euh gauchistes, dernier rempart de la démocratie face aux tyranniques troupes de Puth [2]. Sur les conseils de MACNO, les rebelles raniment Johnny Crumble, un jeune homme cryogénisé en 1998, qui va vivre maintes péripéties en compagnie d'une asiatique en cours d'alphabétisation et d'un nain noir obsédé par les choses du sexe. Jusque-là, on ne déplore qu'une série de postulats et d'ellipses plus ou moins bien amenés, mais là où le bât blesse, c'est qu'à quarante pages du dénouement, les principaux protagonistes s'interrogent en vain, à l'instar du lecteur, sur le rôle joué par Crumble face aux forces de Puth. Le mot FIN interviendra avant que la question ne soit définitivement tranchée…

Plus grave encore, MACNO, le personnage central de la série, ne possède pas de véritable fonction scénaristique dans cette histoire suggérée à l'auteur par un voyageur temporel : « Je n'ai pas changé grand-chose à sa construction trop romanesque et à la manière distanciée dont Johnny Crumble parle de lui. Mon apport : quelques ajouts introduisant MACNO de façon à rendre l'histoire publiable dans la collection. » (p. 10)

La Science-Fiction selon Michel Chevron se résume à une succession d'aventures cimentées en dehors de tout projet avéré. Il semble se moquer des considérations politiques, économiques ou sociales et néglige jusqu'à la dimension humaine de ses personnages, enduits d'un fard clownesque. L'écriture, ternie par d'irritantes ruptures narratives et d'incessantes notes de bas de page, hésite entre compassement, emphase et désinvolture argotique, de sorte que l'on se demande bien ce qui mérite d'être sauvé dans ce triste roman alimentaire.

Gavial poursuite est un ouvrage dommageable. Il dessert la collection "MACNO", la Science-Fiction d'expression française en général et la réputation de Michel Chevron.

Sébastien Cixous

[1] 1997, Baleine, "Instantanés de Polar".

[2] Ce choix onomastique, guidé par une homophonie peu subtile, autorise une kyrielle de calembours commodes et pesants. L'auteur affiche une indéniable prédilection pour l'expression « fils de Puth », que l'on rencontre d'un bout à l'autre du roman.

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Document : Quarante-Deux/Keep Watching the Skies! nº 31-32, mai 1999/Compte rendu de : Gavial poursuite
Création : mardi 1er juin 1999
Dernière modification : lundi 5 janvier 2004