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KWS nº 31-32, mai 1999

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Tarzan, seigneur de la jungle
(Tarzan of the apes)
roman d'aventures
Edgar Rice BURROUGHS
"10/18", nº 2924, série "Domaine étranger", février 1998, 316 p., 47 FRF.
le Retour de Tarzan
(the Return of Tarzan)
roman d'aventures
Edgar Rice BURROUGHS
"10/18", nº 2964, série "Domaine étranger", juin 1998, 314 p., 47 FRF.

Compte rendu de lecture : Sébastien Cixous

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La vie est une jungle ! Tout le monde s'attendait à voir paraître les aventures de Tarzan chez Lefrancq, elles viennent finalement enrichir le catalogue "10/18" dont on saluera une fois encore la qualité et l'éclectisme. L'idée de publier Edgar Rice et William S. Burroughs dans la même collection ne manque pas de sel : elle prouve que les préjugés ne sont pas de mise avenue d'Italie !

L'histoire, déformée par de multiples adaptations cinématographiques, est connuedans ses grandeslignes : accablé par le Destin, le jeune Lord Greystoke est recueilli à la mort de ses parents par de grands anthropoïdes qui l'élèvent au cœur de la forêt, en Afrique Équatoriale. À l'âge adulte, un caprice du Sort le met en présence de sa famille par le sang et lui permet de revendiquer, à terme, son titre, une fortune quasi inépuisable ainsi que la main de la femme qu'il aime. Le canevas ne présente guère d'originalité, même pour l'époque. Il se contente d'accumuler les poncifs de la littérature populaire : enfance malheureuse, secret relatif à la naissance, amours contrariées, aventures exotiques, mythe du justicier, rôle moteur du hasard… L'homme-singe voit modestement le jour en octobre 1912 dans un pulp (All Story) et rien ne le prédispose a priori au formidable succès que l'on sait.

La critique établit très vite un lien de filiation entre Tarzan et Mowgli, son aîné de vingt ans. Il semble évident, mais Edgar Rice Burroughs prétendit ne pas avoir eu connaissance du Livre de la jungle et s'être inspiré de la légende de Rémus et Romulus. Moins soucieux de son intégrité créative, Kipling admit avoir façonné Mowgli d'après Galazi, un enfant-loup né sous la plume de son ami Sir Henry Rider Haggard [1]. Les archéologues de l'Imaginaire retrouveront d'ailleurs dans le cycle d'Ayesha ou les Mines du roi Salomon les fondations de l'antique cité d'Opar, que le seigneur de la jungle découvre dans le deuxième épisode de la série.

On a rapproché Tarzan de Mowgli. Soit. On aurait tout aussi bien pu insister sur leurs dissemblances. La disparité ethnique n'est pas la moindre, nous aurons l'occasion d'y revenir… On aurait également pu relier le personnage de Burroughs à la philosophie des Lumières. En effet, si poursuivi par Sabor la lionne, le jeune Tarzan est tombé par terre, ce n'est sans doute pas la faute à Voltaire, le nez dans le ruisseau, c'est peut-être la faute à Rousseau. Ne souriez pas ! Greystoke apparaît à l'état fœtal dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les Hommes : le citoyen genevois y rapporte même le cas d'un bambin enlevé par de grands anthropoïdes qui vécut un mois entier parmi les singes.

Convaincu dans son Discours sur les sciences et les arts (1750) que « les mœurs ont dégénéré chez tous les peuples du monde à mesure que le goût de l'étude et des lettres s'est étendu parmi eux », Jean-Jacques Rousseau, cinq ans plus tard, face à l'académie de Dijon, considère la société comme le ferment des inégalités, de la corruption. Il appuie son raisonnement sur la description d'un État de nature uchronique, peuplé d'hommes sauvages qui, dispersés parmi les animaux, « observent, imitent leur industrie, et s'élèvent ainsi jusqu'à l'instinct des bêtes ». Naturellement bipède, l'homo salvaticus de Rousseau se distingue, tout comme Tarzan, par sa robustesse [2], sa force, son agilité [3], ses sens, dans l'ensemble plus développés que les nôtres [4] et des désirs limités aux stricts besoins physiques : « la nourriture, une femelle et le repos ». Conduit à se mesurer très tôt avec les animaux, l'homme sauvage découvre ses principales spécificités : une adresse et une sagacité lui permettant de rivaliser avec les prédateurs dotés d'une force supérieure. Tarzan suit une évolution identique : complexé dans un premier temps par son apparence physique, il déploie assez jeune une inventivité qui ne lasse pas d'étonner la gent simiesque, de sorte qu'il “s'amuse” bientôt à capturer les fauves au lasso ! Un faisceau concordant d'indices l'amène à prendre conscience de son appartenance au genre humain. Mais cette découverte ne lui procure qu'une satisfaction éphémère. Les premiers hommes qu'il rencontre, des indigènes, tuent sa mère adoptive et font preuve d'une cruauté rare : « Il constatait maintenant que ces gens étaient plus méchants que les grands singes, aussi sauvages et aussi cruels que Sabor elle-même. L'estime de Tarzan pour sa propre espèce commença à faiblir. » [5] Greystoke quitte néanmoins la compagnie des anthropoïdes, se pare d'un pagne, de bijoux et se rase : « Presque tous les jours, il affûtait son couteau et raclait sa barbe naissante, afin d'éliminer cette marque dégradante d'appartenance à la race des singes. » [6] Confronté peu après aux blancs, il constate que ceux qu'il fut tenté de saluer comme des frères « n'étaient évidemment pas différents des hommes noirs ».

Pour Rousseau, les hommes sauvages « n'ayant entre eux aucune sorte de relation morale, ni de devoirs connus, ne pouvaient être ni bons ni méchants, et n'avaient ni vices ni vertus, à moins que, prenant ces mots dans un sens physique, on n'appelle vices dans l'individu les qualités qui peuvent nuire à sa propre conservation, et vertus celles qui peuvent y contribuer ; auquel cas, il faudrait appeler le plus vertueux celui qui résisterait le moins aux impulsions de la nature. » [7] Ils se situent par-delà le bien et le mal et obéissent à des lois supérieures et impérieuses, que Burroughs identifie tantôt à la Nature [8], tantôt à l'hérédité. Durant quelques instants, Tarzan projette de dévorer le meurtrier de sa mère adoptive, mais « un instinct héréditaire, venu du fond des âges », l'emporte sur « son esprit inculte » et l'empêche de « transgresser une loi universelle dont il ne connaissait même pas l'existence ».

Nous touchons ici l'un des aspects les plus épineux de l'œuvre de Burroughs. Beaucoup considèrent Tarzan, comme un surhomme blanc chez des “sous-hommes” noirs et tentent de le raccrocher aux idéaux les plus contestables du début de ce siècle. C'est ainsi que Raoul Dubois administra une volée de bois vert aux admirateurs du seigneur de la jungle : « La croyance au surhomme entraîne automatiquement celle en une race supérieure, exploitant les races inférieures, tolérées pour les besognes avilissantes et chargées de tous les vices. Dans le monde dirigé par le surhomme s'établit une confusion systématique dans l'esprit de l'enfant entre le Noir et le Singe, le jaune sournois et le petit traître. » [9] Cette analyse, hélas valide pour de nombreux confrères de Burroughs, ne résiste cependant pas à une lecture attentive des romans. Tarzan est loin d'être un héros raciste. Il considère, nous l'avons vu, que les blancs ne sont « évidemment » — insistons sur cet adverbe — « pas différents des hommes noirs » [10] et ajoute un peu plus loin : « on ne juge pas tous les Noirs d'après l'ivrogne de la semaine dernière et on ne décide pas que tous les Blancs sont peureux parce qu'on a rencontré un homme peureux. » [11] Il n'est point question ici d'une race de surhommes avilissant les races “inférieures” : Greystoke fuit la compagnie des hommes et si, dans le deuxième épisode de la série, il devient le chef des Waziris, il ne tarde pas à laisser son poste vacant, la solitude présentant plus d'attraits à ses yeux. Burroughs se montre d'ailleurs circonspect face au colonialisme, dont il n'hésite pas à dénoncer les excès.

Bref, ceux qui voient en Tarzan un raciste se sont contentés de voir “le film” ou ont projeté leurs propres préjugés sur la prose de Burroughs. Dans tous les cas, ils ont déplacé le discours de l'auteur sur un terrain qui n'est pas le sien. L'hérédité à laquelle il fait référence, s'inscrit en réalité dans une perspective cognitive et non raciale. Elle s'oppose à l'apprentissage et au milieu, sans célébrer la moindre supériorité génétique : « Ce compliment galant fut adressé avec la grâce et la dignité que donne le total oubli de soi. C'était la marque d'une naissance aristocratique, le résultat naturel de générations de bonne éducation, l'instinct héréditaire d'une courtoisie que la vie, l'éducation et le milieu n'avaient pu faire disparaître complètement. » [12] Il s'agit une fois encore de la transposition plus ou moins fidèle d'idées rousseauistes. Pour le citoyen genevois, il ne fut jamais question de retourner « marcher à quatre pattes », comme le laissa entendre Voltaire avec la mauvaise foi qui le caractérisait. Rousseau croyait en l'irréversibilité du processus évolutif ainsi qu'en la persistance de phénomènes innés. Dans le IVe Livre d'Émile, il estime que la conscience qui rend « l'homme semblable à Dieu », le place « au-dessus des bêtes » et fait « l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions » est un « instinct divin » dont le développement intervient antérieurement à la connaissance. Chez Burroughs, cette intuition n'est pas attribuée au Tout-Puissant : elle résulte d'une éducation étalée sur plusieurs générations. Elle conduit le chat à enterrer ses excréments et empêche Tarzan de s'adonner à l'anthropophagie. « La nature humaine ne se rétrograde pas » affirmait ce bon Jean-Jacques dans ses Dialogues. Cette correction de la pensée rousseauiste ne manque pas de pertinence : sans elle, les villageois de Mbonga, qui possèdent un acquis culturel propre, ne pourraient dévorer leur prochain, puisqu'un principe divin —et par conséquent irrésistible— le leur interdirait !

Tarzan est un surhomme, certes, non parce qu'il appartient à une race supérieure, mais parce qu'il a reçu une éducation différente : il n'a pas subi la dénaturation sociale dénoncée par Rousseau, qui, faute de jungle et de nurse simiesque, voulait élever Émile à la campagne. À l'instar des théoriciens de l'État de Nature, Burroughs critique avant tout notre société et si les mœurs ou les actes de certains indigènes font l'objet d'une réprobation quelconque, il est difficile de raccrocher son propos aux thèses xénophobes. Il semble considérer comme Rousseau, que les tribus primitives, du fait de leur socialisation, se sont détournées de l'État de nature. On remarquera au passage que les personnages les plus inadaptés des deux premiers volets du cycle sont les intellectuels, le Pr Porter et Philander, son secrétaire, dont la description relève de la caricature pure et simple. Leur éducation est, au demeurant, diamétralement opposée à celle de l'homme-singe : pour Burroughs, la force et l'instinct surpassent sans peine l'intellect et l'érudition. Signalons pour clore cette question que l'écrivain américain reconnut, par la suite, avoir sciemment conféré à l'hérédité « quelques bons points qu'elle ne méritait nullement ». Son objectif aurait consisté à rendre son héros plus sympathique aux yeux du public. On imagine effectivement mal le lecteur du début du siècle, éprouver un semblant de commisération pour un rustre cannibale !

L'analyse des romans de Burroughs serait incomplète, si l'on ne confrontait aussi le personnage de Tarzan avec les enfants “sauvages” qui ont été soumis à un examen scientifique. La totalité des cas observés à ce jour conduisent à nier, à l'instar de Lévi-Strauss, l'existence d'un comportement naturel de l'espèce humaine. Les enfants sauvages, précise Lucien Malson, « ceux qui ont été privés trop tôt par hasard ou par dessein de l'atmosphère éducative humaine, ceux que l'on a abandonnés et qui ont survécu à l'écart par leurs propres moyens, sont des phénomènes de simple difformité » [13]. Malingres, infirmes, ils atteignent rarement l'âge adulte et ne parviennent jamais, pour la plupart, à marcher sur leurs seules jambes : on est loin des “dieux forestiers” que sont Tarzan ou Mowgli [14]! Les rares qui réussissent à parler doivent se contenter après des années d'efforts d'un vocabulaire rudimentaire. Greystoke, lui, est polyglotte, il s'exprime dans un langage châtié et bénéficie, au côté de la créature de Frankenstein, d'un apprentissage de la lecture figurant parmi les plus stupéfiants de l'histoire littéraire !

La nature humaine n'existe pas. C'est une chimère rassurante que l'on a cru apprivoiser. L'exemple des homines feri démontre que l'homme ne naît pas : il se construit, avec la restriction que certains apprentissages ne peuvent être différés. L'enfant qui, pour une raison ou pour une autre, ne met pas à profit la période propice pour apprendre à parler ou à marcher, aura peu de chance d'accomplir ces actions un jour.

Indépendamment de la teneur de ses aventures, Tarzan est un héros science-fictif par essence. Ce statut ne découle pas d'une fantaisiste affaire de pilosité : le personnage de Burroughs est le réceptacle de conjectures anthropologiques que l'on tint longtemps pour établies. Son image charismatique, sa perfection lénifiante prennent une dimension biblique qui nous renvoie au jardin d'Éden, au monde antérieur à la Faute originelle, que l'on ne saurait imputer, quant à elle, à ce pauvre Jean-Jacques Rousseau.

Sébastien Cixous

[1] In Nada the lily, 1892. Haggard s'était quant à lui emparé d'une légende africaine.

[2] « Accoutumés dès l'enfance aux intempéries de l'air, et à la rigueur des saisons, exercés à la fatigue, et forcés de défendre nus et sans armes leur vie et leur proie contre les autres bêtes féroces, ou de leur échapper à la course, les hommes se forment un tempérament robuste et presque inaltérable. » (J.-J. Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les Hommes, Garnier-Flammarion, p. 163).

[3] « Le corps de l'homme sauvage étant le seul instrument qu'il connaisse, il l'emploie à divers usages, dont, par le défaut d'exercice, les nôtres sont incapables, et c'est notre industrie qui nous ôte la force et l'agilité que la nécessité l'oblige d'acquérir. » (Ibid. p. 164).

[4] « Sa propre conservation faisant presque son unique soin, ses facultés les plus exercées doivent être celles qui ont pour objet principal l'attaque et la défense, soit pour subjuguer sa proie, soit pour se garantir d'être celle d'un autre animal : (…) il aura le toucher et le goût d'une rudesse extrême ; la vue, l'ouïe et l'odorat de la plus grande subtilité. » (Ibid. p. 170).

[5] Tarzan, seigneur de la jungle, p. 106.

[6] Ibid. p. 127. Contrairement à un fantasme entretenu par les plus doctes “autorités”. Ainsi Michel Tournier écrit dans le Vol du vampire : « C'est en comparant le visage de Tarzan à celui d'Hercule qu'on découvre le secret profond de Burroughs. Hercule est velu, il a nécessairement une barbe. Tarzan, non. Un Tarzan barbu est absolument aberrant, inconcevable. Alors il se rase le matin ? Absurde ! Il ne se rase jamais, pas plus d'ailleurs qu'il ne se lave. Par sa barbe, Hercule s'apparente à l'homme préhistorique et relève du passé. Tarzan appartient au contraire à une humanité rêvée, idéale, utopique : il appartient à la Science-Fiction. » (Gallimard, "Idées" nº 485, p. 193-194). Tournier gagnerait décidément beaucoup à lire les ouvrages qu'il commente…

[7] J.-J. Rousseau, Op. cit. p. 194-195.

[8] « Seul parmi les habitants de la jungle, Sheeta, le léopard, torturait sa proie. La morale de tous les autres les obligeait à donner la mort rapidement et sans atrocités. » (Tarzan, seigneur de la jungle, p. 106.)

[9] Reproduit par Claude Hermier in le Retour de l'archéologue du merveilleux, L'Œil du Sphinx, 1997.

[10] Tarzan, seigneur de la jungle, p. 106.

[11] Ibid. p. 278.

[12] Ibid. p. 218.

[13] Lucien Malson, les Enfants sauvages, 1964, U.G.E., "10/18" nº 157 p. 39-40.

[14] Lire sur ce point In the Rukh (1893) dans lequel Mowgli est fréquemment assimilé à Faunus. (En français, "la Première apparition de Mowgli", in vol. Rudyard Kipling tome I, Robert Laffont, "Bouquins", 1987). Chez Burroughs, c'est Jane Porter qui surnomme Tarzan son “dieu forestier”.

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Document : Quarante-Deux/Keep Watching the Skies! nº 31-32, mai 1999/Compte rendu de : Tarzan, seigneur de la jungle — le Retour de Tarzan
Création : mardi 1er juin 1999
Dernière modification : lundi 5 janvier 2004