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KWS nº 29-30, août 1998

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Étoiles vives 3
anthologie de Science-Fiction composée par
Gilles DUMAY
Bifrost/Orion, février 1998, 160  p., 69 FRF.

Compte rendu de lecture : Sébastien Cixous & Pascal J. Thomàs

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Il semble difficile de parler de steampunk en cette année 1998, sans citer "les Hommes-fourmis du Tibet", la formidable novella de l'anglais Stephen Baxter par laquelle débute ce troisième numéro de l'anthologie semestrielle dirigée par Gilles Dumay. En 1900, Tommy Simmons, un enfant de dix ans, découvre sur la plage, lors d'une promenade à bicyclette, un mystérieux engin en forme de bouteille qui le conduit — du moins le croit-il — jusqu'au Tibet. Là, le garçonnet est confronté à d'étranges troglodytes aux formes insectoïdes, animés d'intentions passablement troubles. Les spécialistes de H. G. Wells découvriront sans doute un peu trop vite la clef de ce prolongement des Premiers hommes dans la Lune, puisque le nom de Tsi-pouf est cité dès les premières lignes, mais le récit passionnera tout de même ceux qui se perdaient en conjectures quant au destin de Cavor. "les Hommes-fourmis du Tibet" est un superbe récit apocalyptique balayé par un souffle poétique d'une intensité rare et certainement l'une des plus belles célébrations de l'œuvre wellsienne jamais écrite à ce jour.

Steampunk toujours avec "Columbiad", le second texte de Baxter présenté dans ce numéro. L'auteur rend ici hommage au Jules Verne de De la Terre à la Lune et, une fois encore, à Wells. Quoique maîtrisée, cette nouvelle paraît bien fade et un tantinet aride à côté de la précédente. Le lien thématique imposait à l'évidence une publication simultanée, et l'on comprend sans peine les raisons qui ont conduit Gilles Dumay à commencer par la fiction la plus efficace.

Joseph Altairac prend le relais avec un article remarquable d'érudition — comme toujours — dans lequel il met en évidence la place des textes de Baxter par rapport aux œuvres respectives de Wells et Verne. On notera au passage que le rédacteur-en-chef des regrettées Études lovecraftiennes omet de citer les Terres creuses de Michael Moorcock [1] dans son recensement des hommages wellsiens. Il s'agit du seul oubli manifeste, dont le moins que l'on puisse dire est qu'il ne prête guère à conséquence.

"Le Danseur des plaines", un émouvant récit de l'écrivain américain d'origine Choctaw, Owl Goingback, vient ensuite démentir l'étiquette “Science-fiction” apposée en première de couverture puisque ce texte relève du fantastique, voire du réalisme magique. Cette singularité démontre l'intérêt maintes fois affirmé de Gilles Dumay pour la question amérindienne et la magie de cette nouvelle, finaliste au prix Nebula en 1995, méritait bien — avouons-le — une entorse à la composition de l'anthologie. Laissons donc les intégristes grincer des dents…

Le seul francophone du lot est Francis Valéry dont le nostalgique "Rêve d'hippocampe" supporte sans peine la proximité des œuvres anglo-saxonnes. Le texte est qualifié de “simakien” par l'éditeur. Pourquoi pas ? Il mérite également d'être collationné avec "Quand les poules auront des dents" de Maurice Renard [2], dont l'action se situe “dans une grande île du Sud-Ouest”. Je fais confiance aux connaissances de l'auteur en matière d'anticipation ancienne pour ne pas avoir à imputer toute parenté au seul hasard. La qualité de ce récit corrobore d'ailleurs la place grandissante occupée par Francis Valéry dans le paysage science-fictif français.

L'anthologie s'achève sur "Radieux", une histoire complexe de Greg Egan brandissant très haut l'étendard de la hard science. Les lecteurs allergiques aux raisonnements mathématiques alambiqués risquent de se perdre en route, mais l'issue justifie que l'on s'accroche aux branches sinusoïdales de l'arbre à équations. Munissez-vous tout de même d'un plein tube d'aspirine…

Au final, on obtient une anthologie de très bonne tenue quoique dépourvue de fil conducteur. Il serait pourtant malvenu de faire la fine bouche : la série Étoiles vives, véritable vitrine des éditions Orion, demeure l'un des rares supports permettant aux lecteurs francophones de rester en phase avec le must de la production anglo-saxonne en matière de nouvelles. Autant dire que l'on attend le nº 4, consacré à G. David Nordley, avec une impatience fébrile.

Sébastien Cixous

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Une seconde opinion…

Changement de formule, nous annonce Gilles Dumay ; pour rendre compte de l'excellence des novellas publiées en langue anglaise, et qui peuvent dévorer jusqu'à la moitié d'un numéro de son anthologie, on nous offrira désormais des numéros bâtis autour d'un auteur (texte long à la clé), avec un petit dossier sur ledit auteur. Hum, si j'étais d'humeur sarcastique, je dirais que cette dérive pédagogique rapproche bizarrement Étoiles vives de l'esprit “barbe poussiéreuse” que son bouillant rédacteur en chef reproche sans cesse à la revue Galaxies. Notons à ce sujet que la chronique consacrée en fin de ce volume au numéro 6 de son concurrent préféré est un morceau d'anthologie : « avec de très bons textes et une très bonne équipe, ils échouent à faire une très bonne revue », affirme-t-il.

J'ajouterais aussi qu'en l'occurrence, il a fallu deux textes de Stephen Baxter pour arriver à occuper la moitié du volume, et qu'aucun n'est impérissable. Mais je ne suis guère accroché par Baxter (ceux qui trouvent qu'Egan écrit mal devraient lire ses romans, histoire de comparer…), et guère non plus par le sous-genre représenté par les deux nouvelles en question : il s'agit de “suites” respectivement des Premiers Hommes dans la Lune de Wells et de De la Terre à la Lune de Verne. Oh, bien entendu, on y trouve tout un tas d'astuces de narration, et de changements de point de vue par rapport à l'œuvre originale, mais aucun des deux récits ne m'a tenu en haleine. En partie sans doute parce que leur parti-pris de narration, situé en dehors ou au-delà des événements qui auraient pu avoir une charge dramatique, m'a privé des effets de suspense dont je suis, en tant que lecteur, si naïvement avide. Le dossier est complété par une bibliographie de Baxter (très bien pour les passionnés de l'auteur — je vois que le lecteur-cible d'Étoiles vives est désormais quelqu'un qui lit l'anglais et achète d'anciens numéros d'Interzone, je me trompe ?), et un article de Joseph Altairac bien sympathique — la joie gamine qu'il éprouve à découvrir que les Nazis avaient retrouvé le principe de la Columbiad de Verne/Baxter fait chaud au cœur — mais surtout marqué par son amour de H. G. Wells. Allez donc plutôt lire son livre [3] sur l'illustre prédécesseur.

Le numéro est complété par un trio de textes qui tombent un peu comme des cheveux sur la soupe après le duo Baxtérien, et c'est la vraie raison pour laquelle je ne suis guère convaincu par la nouvelle formule d'Étoiles vives. Owl Goingback est anecdotique. "Un Rêve d'hippocampe", de Francis Valéry est vraiment excellent — c'est le texte de SF-et-nostalgie-de-l'île-de-Ré qu'il avait essayé d'écrire comme un roman de l'Agence Arkham [4], mais totalement réussi cette fois-ci. Avec, effectivement, une touche de Way station [5] de Clifford D. Simak et une autre de "All you zombies" de Robert Heinlein. Je conçois qu'on puisse ne pas aimer si on est agacé par Francis Valéry, et les références à la S.-F. des années cinquante. Mille neuf cent cinquante, je veux dire.

Enfin, "Radieux", de Greg Egan, est un chef-d'œuvre de la S.-F. à sujet mathématique. De tels textes sont des oiseaux rares, et — je me répète — aucun auteur n'avait touché à ce genre de sujet depuis Rudy Rucker. Egan explique bien les questions vertigineuses tournant autour des travaux de Gödel, l'indémontrabilité de la cohérence des axiomes de l'arithmétique, et tout ce genre de choses… C'était la deuxième fois que je lisais ce texte, et il m'a fait autant d'effet. Alors, rien que pour ça, vous serez obligé d'acheter ce volume (ou décarcassez-vous pour trouver "Luminous" dans le texte original).

Pascal J. Thomàs

Abonnements : 4 numéros pour 240 FRF (Europe), 300 FRF (reste du monde) ; prix du numéro : 69 FRF, port compris. Orion éditions (110 rue d'Offémont — 60150 Le Plessis-Brion).

[1] Denoël, "Présence du futur" nº 218.

[2] in quotidien le Matin, dans la rubrique "les Mille et un matins", le samedi 11 février 1939 ; in recueil les Vacances de monsieur Dupont, 1994, Grama, "le Passé du futur" nº 1 ; chroniqué dans KWS nº 17.

[3] Chroniqué ailleurs dans ce numéro.

[4] la Mémoire du monde, cf. chronique dans KWS nº 24-25.

[5] Publié en français sous le titre Au carrefour des étoiles.

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Document : Quarante-Deux/Keep Watching the Skies! nº 29-30, août 1998/Compte rendu de : Étoiles vives 3
Création : samedi 22 août 1998
Dernière modification : lundi 5 janvier 2004