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KWS nº 28, mai 1998

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l'Énigme de l'univers
(Distress)
roman de Science-Fiction
Greg EGAN
Robert Laffont, collection "Ailleurs et demain", septembre 1997, 402 p, 149 FRF.

Compte rendu de lecture : Christo Datso & Pascal J. Thomàs

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On aime ou on n'aime pas ce roman. Difficile de trouver le juste milieu avec un auteur et une œuvre que d'aucuns qualifieront d'audacieuse, innovante, géniale, là où d'autres la jugeront surfaite, verbeuse, mal construite, pleine de défauts. Le public français a déjà eu l'occasion de lire le roman, la Cité des permutants [1] (Permutation city), et quelques nouvelles éparpillées en revue ou en recueil (dont l'excellent Axiomatique chez DLM). La revue Galaxies lui a récemment consacré un dossier.

L'Australien Greg Egan est considéré comme une des “bonnes valeurs” de la décennie en S.-F. pure et dure, la fameuse “hard science”. Alternant l'écriture avec un travail de programmeur, il s'est fait connaître avec des nouvelles parues dans Interzone et Asimov's SF ; puis sont venus les romans, Quarantine (non traduit), Permutation city, Distress et le tout dernier, Diaspora. La critique anglo-saxonne regroupe parfois les trois premiers sous l'appellation de cycle de Cosmologie subjective, car ils traitent diversement de la perception de la réalité et de l'identité individuelle.

Andrew Worth est journaliste scientifique pour une chaîne du Net ; il vient d'achever son reportage sur la “frankenscience”, consacré aux abus de la génétique, et s'apprête à prendre quelque repos bien mérité, lorsque sa directrice lui demande de préparer d'urgence une émission sur une mystérieuse maladie qui frappe au hasard, le “D-Stress”, dans laquelle les victimes tombent foudroyées, hurlantes de terreur, et ne sont maintenues en vie qu'au prix d'injections répétées d'anxiolytiques à haute dose. Worth n'a pas envie de couvrir un sujet aussi déprimant, il sort nerveusement éprouvé par son reportage récent aux frontières des sciences biologiques, et jouant de son influence au sein de la firme, il prend la place de la journaliste qui était chargée de la couverture d'un congrès de physiciens, pour le centenaire de la mort d'Einstein. Le lieu choisi est l'île corallienne artificielle d'Anarchia, créée dans le Pacifique par les transfuges d'une corporation de bio-ingénierie. Malgré l'embargo qui la frappe, Anarchia est un refuge pour les libertaires du monde entier, et doit son originalité à un système social sans autorité supérieure, sans pyramide de pouvoirs, qui fonctionne harmonieusement.

Plusieurs théories concurrentes sur “l'explication finale de l'Univers”, la Théorie du Tout (TdT), seront exposées au congrès. La vedette de ce domaine qui frise la métaphysique, est sans conteste la Sud-africaine Violet Mosala, dont les équations pourraient bien parvenir à unifier le champ complet de la physique, depuis la physique quantique, jusqu'à la cosmologie ; un rêve vieux comme celui d'Einstein… Seules ombres au tableau, la présence de sectes qui prônent l'ignorance ou un vague syncrétisme, et les projets d'émigration de Violet vers Anarchia qui énervent les puissances politiques.

Très vite, Worth met le doigt sur un complot destiné à tuer la jeune théoricienne, et se trouve embarqué malgré lui dans une aventure à l'enjeu terrifiant : l'énoncé d'une TdT peut-il avoir des effets cosmologiques, et peut-être, signer la “fin” de l'univers ?

Greg Egan décrit admirablement le monde du milieu du XXIe siècle, les contradictions et les remous sociaux engendrés par les sciences ; il amplifie les turbulences que nous devinons déjà dans le paysage contemporain, et sous sa plume, les sujets d'intérêt majeurs jaillissent toutes les deux ou trois pages… Son style ardu, dans les passages explicatifs, demande de l'attention, et le lecteur n'est pas assuré de “tout” comprendre. Les exposés théoriques, nombreux, documentés, alourdissent le rythme de l'intrigue, et parfois, on aimerait bien qu'il prête plus d'attention à ses personnages. Malgré cette écriture parfois peu “romancée”, ou à cause de cela justement, il se dégage du livre une force indéniable, une puissance d'évocation des énigmes de l'univers, qui finit par les rendre tangibles, presque palpables. Ce roman de S.-F. invente le thriller métaphysique, et le dernier quart du livre sauve heureusement le tout, en nous précipitant dans un suspense de plus en plus abyssal, à la mesure de l'avancée foudroyante du “D-Stress” qui ravage les consciences.

Avec ce roman, Greg Egan prouve qu'il repousse les limites de la S.-F. en intégrant les spéculations les plus folles sur ce qu'on appelle le “principe anthropique” [2] dans la constitution de l'univers. En gros, c'est l'idée que les lois et structures physiques ne sont pas entièrement arbitraires, mais doivent rendre compte de l'existence d'observateurs, d'êtres conscients. La cosmologie, science “ultime” devient grâce à Egan, l'objet d'une énigme policière, pour le plaisir et l'éducation du lecteur.

Christo Datso

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Une seconde opinion…

Comme souvent, Egan relève le défi de l'extrapolation proche et cependant audacieuse : la société a beaucoup changé sous l'influence de la technologie, sans cesser de refléter les défauts de la nature humaine. Andrew North s'est spécialisé dans la “frankenscience”, la mise en scène sensationnaliste des excès de la technologie. Mais son rêve est de pouvoir tourner des reportages scientifiques sérieux. Aussi obtient-il de réaliser un “profil” de Violet Masala sur l'île d'Anarchia.

Anarchia n'est pas elle-même un lieu indifférent. Sa société est à l'image des nano-robots indispensables aux nano-technologies : sans qu'une autorité centrale donne des ordres, les efforts de chacun se situent dans un plan d'ensemble qui produit un résultat hautement complexe. Anarchia est aussi une île artificielle, partiellement flottante, construite à l'aide de nano-robots — et, parce que l'anarchie garde sa part de rébellion, grâce à des brevets piratés aux dépens des grandes compagnies de biotechnologie qui aimeraient régenter le marché (et le monde).

Pourquoi un congrès de physique théorique choisit-il de se tenir dans un lieu aussi potentiellement instable — au propre comme au figuré, on le verra —, ce n'est jamais bien expliqué, au-delà d'une connexion personnelle entre Mosala et Anarchia qui, pour importante qu'elle soit dans l'intrigue, ne justifierait pas une telle décision — j'ai l'impression qu'Egan n'est pas un familier du petit monde de la recherche, avec les à-côtés et les mesquineries qu'un Benford, par exemple, sait si bien décrire.

C'est entendu, Egan n'est jamais meilleur que dans ses nouvelles, et quand il développe des concepts spéculatifs plus que des sentiments. Il donne de bons exemples de germes de nouvelles dans les quatre reportages — sans rapport avec l'intrigue principale — que nous voyons tourner par Andrew au début du livre ; et celui qu'il exécute sur la secte des Autistes Volontaires, s'il n'est pas le plus frappant — le coup de poing dans le ventre est réservé à la séquence d'ouverture —, est peut-être le plus révélateur d'un certain malaise d'Egan vis-à-vis de l'analyse des rapports humains. Selon l'analyse des Autistes Volontaires — qui plaît énormément, je dois l'avouer, à mon moi d'adolescent frustré — les humains normaux ont une capacité innée de compréhension mutuelle qui dépasse le cadre du rationnel, capacité dont sont privés les autistes partiels, des gens qui paraissent fonctionner normalement en société mais sont tragiquement incompétents en matière, par exemple, d'établissement de relations sexuelles. Le tout est accompagné d'une série de considérations pseudo-scientifiques de toute beauté sur l'évolution et la spécialisation des aires du cerveau.

On sent la séduction exercée par cette théorie sur Andrew, lui-même incapable de plaire à sa petite amie, et à travers lui sur Egan. Et c'est peut-être en cela, dans ses défauts même, qu'il est le plus caricaturalement et le plus magnifiquement un auteur de S.-F. — et la charge menée contre lui — avec quelque retentissement — par Denis Guiot dans Ozone numéro 8 témoigne, à mon sens, d'un angle mort de la part du critique en ce qui concerne la spécificité du genre S.-F.

Passons, et revenons aux spécificités d'Egan au sein de la S.-F. Comme on peut s'y attendre, l'Énigme de l'univers est bourré de considérations plus philosophiques que physiques — et de dialogues parfois un peu lourds — sur l'influence de l'expérimentateur sur l'expérience — et, partant, de la conscience intelligente sur l'univers qu'elle habite. Ça remonte au moins à Descartes — en passant, pour nous autres amateurs de S.-F., par Rudy Rucker — ; c'est prétexte à de nombreuses considérations sur la physique quantique qui sont moins suivies d'applications pratiques immédiates que dans Quarantine.

L'Énigme est nettement plus ambitieux que ce roman des débuts, mais je ne suis pas sûr que ce soit son sujet apparemment central qui en produise les meilleures pages. Egan s'est peut-être lassé de revenir sans cesse sur les mêmes thèmes, et ce roman marque une étape en ceci qu'il tourne explicitement le dos aux — magnifiques — délires solipsistes de Permutation city. Je n'en veux pour preuve que le passage suivant :

« Ce corps malade était tout mon être. Ce n'était pas l'abri provisoire de quelque minuscule homme-dieu indestructible vivant dans la chaude obscurité protectrice derrière mes yeux. De mon crâne jusqu'à mon anus putride, c'était l'instrument de tout ce que je ferais, ressentirais et serais jamais » (l'Énigme de l'univers, p. 239). Bon, en français les tournures de phrases sont — littéralement ! — un peu empruntées, mais quelle profession de foi ! Et l'auteur insiste sur cet aspect en introduisant une intrigue amoureuse obsessionnelle et bizarre, qui vient comme les cheveux sur la soupe, mais prend beaucoup de place dans les préoccupations d'Andrew.

L'action la plus juteuse du livre est politique, et il ne faudrait pas que la réputation antérieure d'Egan, ni la naïveté en termes de rapports humains qu'il prête à son narrateur, le fassent oublier. En ce sens c'est la société d'Anarchia qui est le personnage principal du livre, et si l'anarchisme n'est pas un thème de débat très à la mode de nos jours, la question de la brevetabilité du vivant, elle, est brûlante ; et c'est sur ce point que le torchon brûle entre Anarchia et les grandes sociétés de biotechnologie, au point qu'elles vont entreprendre des actions militaires contre l'île. Egan a une vision de l'anarchie qui évite tout lyrisme, toute exagération de la haine du monde ancien : on a plutôt l'impression d'une solution technique plus imaginative et plus efficace au problème de l'ingénierie sociale. Comme Internet a fait florès grâce à une architecture décentralisée, pour prendre une comparaison qui sorte des thèmes du livre lui-même.

Remarquons enfin que, en partiel démenti de ce que je disais ci-dessus sur le peu de haine du “monde ancien”, Egan parle beaucoup de son pays, l'Australie, dans ce livre ; plus en tout cas que dans les précédents. Et, au-delà du rôle de méchant qu'il donne à l'état australien dans le déroulement des événements — un rôle à mettre en parallèle avec l'attitude anti-environnement que peut adopter l'Australie d'aujourd'hui dans le débat sur les gaz à effet de serre, sujet si important pour les îles du Pacifique —, il remet vivement en cause l'identité nationale australienne, exacerbée jusqu'au mythe parce que fondamentalement faible, et bâtie sur la spoliation du peuple indigène du pays — réalité qu'au contraire on s'efforcera de faire oublier.

Bref, Egan se renouvelle, retourne presque sa veste, même s'il n'apporte pas de surprise littéraire majeure : richesse thématique et faiblesse structurelle caractérisent ce roman — que, personnellement, je n'ai jamais pu lâcher. À moins d'être totalement allergique aux infusions de science en S.-F., vous ne pourrez pas non plus vous empêcher de le lire.

Pascal J. Thomàs

[1] Laffont, 1995.

[2] John D. Barrow and Frank J. Tipler, the Anthropic cosmological principle, Oxford University Press, 1986.

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Document : Quarante-Deux/Keep Watching the Skies! nº 28, mai 1998/Compte rendu de : l'Énigme de l'univers
Création : dimanche 9 août 1998
Dernière modification : lundi 5 janvier 2004