KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Valerio Evangelisti : l'Évangile selon Eymerich

(Rex tremendæ maiestatis, 2010)

roman de Science-Fiction et de Fantasy

chronique par Éric Vial, 2016

par ailleurs :

Eymerich, clap de fin. Au moins en apparence et pour autant qu'on puisse en juger côté italien. Ou presque on le verra. Avec la mort du personnage, mais sans que ce soit une nécessité narrative, l'essentiel de l'histoire se déroulant nettement avant, bien avant et évidemment longtemps après ce trépas. Sans d'ailleurs éclairer nettement plus la personnalité de l'inquisiteur que les volumes immédiatement précédents, mais tout de même bien autant ou presque. Mais aussi en laissant transparaître peut-être quelque lassitude, explicable après dix volumes, et expliquant le point final.

Le bien avant, c'est une plongée dans l'enfance d'Eymerich qui, malgré une impression solide, et au contraire de bien des personnages de fiction, ayant été aussi un être humain réel, a commencé ainsi dans la vie. On sait qu'on ne guérit jamais de son enfance, et les éléments psychanalytiques ne manquent pas dans les volumes précédents, au moins depuis l'irruption de Wilhelm Reich. Ici, frustrations, conflits avec sa mère, Luz, modèle et contre-modèle religieux déterminant une vocation, violence de gamins évidemment sévèrement punis : même petit, Nicolas ne plaisantait pas avec ces choses-là. Cela n'occupe pas une énorme quantité de pages, mais peut servir de background à toute la série.

Le longtemps après, c'est la Terre asile de fous entre Dick et Dante, la lune cachette de médecins ne valant guère mieux, les bidouillages d'une technologie déglinguée, l'absence d'espoir pour une Humanité franchement mal barrée. Une vengeance aussi, et une Lilith infirmière renvoyant à des thématiques antérieures, moyen rapide de nouer des fils rouges. L'esprit d'Eymerich, aussi, mais peut-être surtout par goût de la circularité, par le plaisir de le placer à la fin de toute chose. Et puis ce qui se passe dans ce futur finit par apporter une explication supposée rationnelle à des événements rencontrés dans le plat de résistance. Ce n'est cependant pas beaucoup plus long que ce qui concerne l'enfance, ce n'est par ailleurs peut-être pas le plus convaincant, mais on sait qu'au départ, Evangelisti n'avait ajouté la dimension purement science-fictive (au sens de l'anticipation) que pour participer au concours spécifique de la collection "Urania" ; il a réussi à y accrocher des engagements, une lecture du passé proche, une vision catastrophiste de l'avenir, mais à terme, et du côté de l'an 3000, ce n'est manifestement pas ce qui l'intéresse le plus. Reste donc la troisième partie, soit l'écrasante majorité des pages.

Celle-ci, c'est le nettement avant le trépas. Une expédition en Sicile, qui n'avait pas été explorée plus tôt (il y a un côté astérixien chez Eymerich, mais l'arrêt de la série n'est pas dû à une difficulté à trouver des terres inexploitées ; il en reste, et d'abord en Italie même). Des géants, des soldats mangés assez malproprement, des traces lumineuses, et la poursuite d'un ennemi personnel, trouvé pendu en début de roman mais toujours bel et bien présent. Relevant même de l'ennemi intérieur, stricto sensu ou en un sens. Plus des rapports de forces effectifs, politiques, des tensions entre puissants, un jeu entre états et barons relevant bel et bien de l'Histoire. Plus l'antisémitisme médiéval, aussi proclamé par l'inquisiteur qu'en pratique intenable, avec un personnage lui servant de second, malgré ses psychoses et ses névroses. Plus une servante un peu trop compétente, et Eymerich confronté une fois de plus à ce qui lui est le plus étranger — une femme : autres psychoses et autres névroses auxquelles s'ajoute l'action des divinités féminines primordiales hantant toute la série. Plus quelques déplacements impossibles. Plus des éléments relevant du futur, et d'autres explications extrêmement concrètes et triviales, le tout bien mélangé. Plus Eymerich affrontant une réalité pas assez tirée au cordeau pour lui, et des personnages trop bassement humains. Plus des éléments tirés de traités sulfureux, des êtres informes nés d'une vache morte, résultat de l'action de succubes — l'inquisiteur se retrouvant même à la recherche de sa propre descendance. Reconstitution historique, détective de l'étrange, exploration de l'inconscient, personnages qui ne sont pas ce qu'ils semblent être : les ficelles classiques du roman-feuilleton et les spécialités eymerichiennes se mêlent sans problème. Et on marche, bien sûr. Même si ce n'est pas tout à fait le volume le plus abouti de la série, et même si certains traits ne semblent là que pour donner l'impression que la boucle est plus réellement bouclée qu'elle ne l'est, comme les allusions au Cherudek en particulier, avec retour au plan de la ville-purgatoire.

On pourra tordre un peu le nez, discrètement, aller ennuyer Jacques Barbéri pour un ou deux détails de sa traduction, dont ses “Anjous” qui sont plutôt en fait des Angevins — mais il m'arrive de traduire, et je ne veux pas savoir combien de fois plus de scories je laisse derrière moi ! —, ne guère comprendre le titre sinon comme un clin d'œil trop appuyé au nom de l'auteur, trouver surtout que tout n'est pas bouclé, qu'on reste quelque peu sur sa faim — ce qui concerne d'ailleurs bien davantage l'ensemble de la série que ce volume spécifique. Tant pis pour nous, et le goût de trop peu vaut sans doute mieux que l'indigestion, même s'il me semble que bien des lecteurs auraient eu l'estomac largement assez bien accroché pour digérer bien davantage. Moi-même, entre autres.

On pourrait se consoler avec quelques textes traînant encore en version originale, ou au moins un sous un format rendant improbable sa publication, sauf à lui ajouter bien des choses, quelque cent cinquante petites pages, uniquement de dialogues et uniquement d'enquête d'Eymerich sans autre ligne narrative ;(1) reste tout de même à savoir si la Volte l'accueillera un jour dans un de ses superbes volumes, et en compagnie de quoi. Ou si Valerio Evangelisti, après avoir fait mourir son personnage conformément à sa biographie réelle, et l'avoir aussi rendu immortel (ceci n'est pas un pronostic sur la pérennité du succès éditorial, même si on peut le souhaiter illimité), ne va pas un jour avoir envie de l'animer de nouveau, ou n'a pas déjà eu cette envie, comme pour le texte qui vient d'être mentionné. Après tout, il ne s'est pas astreint à l'ordre chronologique auparavant. Disons qu'il y a là un fort souhait personnel.


  1. l'Inquisitore e i portatori du luce (Italia › Massa: Transeuropa › Inaudita BIG, 2011).

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