KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Michel Houellebecq : Soumission

roman de Science-Fiction, 2014

chronique par Éric Vial, 2016

par ailleurs :

Il s'agit sinon de (hard) Science-Fiction, du moins de SF au sens le plus générique ou de quelque chose d'approchant côté politique-fiction, ne serait-ce que parce qu'on est supposé être en 2022. Ce qui n'est pas étonnant de la part de l'auteur (auquel ReS Futuræ va consacrer / a consacré un dossier — selon la date à laquelle vous lisez ceci). Raison valable pour en parler. On notera aussi que c'est plus orwellien car en fait plus désespéré que le 2084 de Boualem Sansal, car si la parenté est moins proclamée, brouillée entre autres par l'absence de révolte même vaine, elle est pleinement affichée par la toute dernière phrase, une “veuve” typographique, dernière ligne d'un paragraphe égarée en haut de page, qui pis est de page blanche ce qui ne se fait pas même si l'on est en France moins sourcilleux que les Anglo-saxons : ce « Je n'aurais rien à regretter. » dont on ne croira qu'avec difficulté qu'il tombe là par hasard, rappelle bien « Il aimait Big Brother. ».

Comme il s'agit de Science-Fiction ou presque, on ne saurait ironiser sur la capacité de l'auteur à décrire ce qu'il ignore du tout au tout, à savoir l'université, cadre essentiel du roman, sur laquelle il accumule des affirmations qualifiables — avec pudeur — d'intéressantes. D'autant que ce n'est pas seulement celle de la prochaine décennie, imaginable assez librement (encore que cela négligerait l'inertie du système), mais aussi l'actuelle, car le narrateur y sévit sans enthousiasme depuis 1995. Cela intéressera peut-être les seuls universitaires, et encore peut-être seulement de Lettres et disciplines voisines, les autres ont donc toute raison d'aller voir au-delà du long paragraphe qui suit, encore que des explications soient prévues pour eux (ce qui fait que les universitaires concernés s'ennuieront aussi), mais il s'agit à coup sûr d'un monde uchronique (sans point de divergence repérable toutefois) où on est nommé maître de conférences, en Lettres, vers 25 ans en 1995 comme en 2022, après dans le premier cas une thèse qui a pris sept ans, financée de bout en bout par des bourses — les indications sur l'âge du narrateur et la longueur de ses études semblent d'ailleurs flottantes et contradictoires ; et il n'est question ni d'agrégation ni d'autres choses de ce type, sans lesquelles, dans notre réalité, les probabilités d'être élu sur ce type de poste sont assez minces. Dans ce monde, on est ensuite nommé professeur sur place, dans un cas en fonction de relations, que l'on qualifiera ici de personnelles, avec la présidente de l'université, du moins selon une collègue médisante, ce qui est pensable du fait des errements caporalistes et néo-allègriens de la loi Pécresse, mais créerait des clapotis que l'on peut espérer vite ingérables pour qui trop s'y amuserait. Cette promotion par nomination offre une diminution sensible des heures de cours (c'est à la fois vrai et faux car si, depuis les années 1980, le service est le même, une heure de cours est supposée valoir une et demie de travaux dirigés, et les universités de Paris-centre sont bien plus enclines que celles d'ailleurs, sauf quand celles-ci les singent, à réserver les unes aux professeurs et les autres aux maîtres de conférences) ; le narrateur a bénéficié de cette nomination grâce à la publication d'un unique livre, peut-être sa thèse, qui a obtenu de bons comptes rendus dans les revues spécialisées, et grâce à de brefs articles, en particulier dans le Magazine littéraire ; preuve de plus qu'il s'agit d'une uchronie. Ou d'une uchronerie, comme dirait Éric B. Henriet. Les présidents d'université eux aussi sont nommés, en partie en fonction des élections politiques nationales, et par le Conseil National des Universités (CNU, entité à la fois élue et nommée qui dans notre réalité n'a pour mission que de réguler les carrières et se réunit par section, discipline, sous-discipline ou petit groupe de disciplines, sans quoi il lui faudrait louer un stade) qui peut aussi les débarquer : la présidente citée est « sur un siège éjectable » ; le même Conseil décide aussi de la politique générale des établissements.(1) De manière accessoire, les littéraires spécialistes du xixe siècle seront heureux d'apprendre qu'ils se réunissent chaque trimestre pour un « cocktail » (et en « robe de cocktail » pour les dames) — en revanche les cérémonies et autres fastes d'après rachat de l'université par des pétromonarchies, relèvent, elles, de l'imaginaire assumé et de la projection dans le futur.

On apprend aussi que l'université, en Lettres, ne sert qu'à former des professeurs d'université (ce qui revient à la formation d'une personne en une carrière en moyenne, un successeur) où à la rigueur des vendeuses pour Céline et Hermès. Quoi d'autre ? Il est question, en 2022, d'un « projet vieux d'au moins quatre ou cinq ans concernant l'installation d'une réplique de la Sorbonne à Dubaï (ou au Bahreïn ? ou au Qatar ? je les confondais) », ce qui existe en fait à Abu Dhabi depuis 2005-2006. Autre vision étrange, dans un autre ordre d'idées, un restaurant universitaire réel accueillerait ceux « qui avaient sans doute été refoulés de tous les restaurants universitaires acceptables et qui cependant avaient leur carte d'étudiant, on ne pouvait pas leur enlever ça », ce qui ne semble pas indiquer une connaissance exacte du fonctionnement de ce type d'établissement à caractère non gastronomique. Il ressort aussi vaguement qu'un retraité n'est plus couvert par la mutuelle professionnelle (quoi qu'on pense de sa relative médiocrité) : « ma pension de retraite ne m'aurait en aucun cas permis de faire face à une maladie sérieuse ». Ou qu'un professeur d'université sans guère de publications notables peut drainer des doctorants en assurant deux cours en deuxième années de licence et deuxième année de master… Ou encore que pour l'attirer, on lui promet des cours faciles en amphithéâtre en première et deuxième année de licence, lui épargnant de s'occuper de doctorants…

Encore une fois, tout ceci n'interloquera que les universitaires, dont certains feraient les pires bassesses pour éviter l'amphi de première année, le désordre et peut-être surtout les copies afférentes, et recherchent les doctorants (même si cela ne rapporte rien, mais c'est une autre question). Tout auteur de romans policiers mettrait un point d'honneur à se renseigner davantage, c'est-à-dire tout simplement à se renseigner, mais on échappe de façon manifeste à de telles et très vulgaires contingences en prétendant relever de la Littérature. Toujours d'un point de vue factuel, par exemple, écrire, même en le mettant dans la bouche d'un ancien élève de l'École dite normale et prétendue supérieure,(2) que « le milieu enseignant est le seul qui n'ait jamais abandonné le Parti Socialiste, qui ait continué à le soutenir jusqu'au bord du gouffre », fait bon marché de la part des enseignants dans les désagréments rencontrés par ce même parti en 2002 après les éructations désordonnées du sieur Allègre, et en 2007 à cause de la stupidité de madame Royal, certes alors bien mieux mise en valeur par les médias que les limites tout aussi calamiteuses de son non moins déplorable concurrent de second tour.

De façon globale, même s'il est étrange que Houellebecq, informaticien, ingénieur agronome et plus ou moins brièvement passé par une école de cinéma, clame n'avoir « pas fait d'études universitaires », cela peut satisfaire une partie de son lectorat ; mais en faire un argument pour écrire n'importe quoi ne semble pas très recommandable, pas plus que reverser la faute sur une universitaire amie qui passe ainsi pour une relative gourde : « si mes affabulations s'inscrivent dans un cadre à peu près crédible [mais archifaux ne précise-t-il pas], c'est uniquement à elle que je le dois. ». Mauvais camarade…

En pratique, les affirmations de Houellebecq ne font guère que refléter celles que moyennant quelque perversité l'on peut lire par exemple sur les forums du site du Figaro, peuplés de gens souvent très sûrs de leur fait ; soit il partage leur vision du monde, soit il en joue afin de caresser dans le sens du poil ras ce public potentiel, bon acheteur sinon bon lecteur, quitte à lui réserver par ailleurs un chien de sa chienne, on le verra plus loin. En attendant, il le flatte aussi sur d'autres points. Ainsi, tel un quelconque déjà cité, il donne un coup de chapeau à la « France qui se lève tôt », qualifie M. Bayrou de « parfaitement stupide » ou plus loin de « crétin », affirme qu'« en réalité tous les journaux » sont « de centre-gauche » et que « le véritable agenda de l'UMP, comme celui du PS, c'est la disparition de la France, son intégration dans un ensemble fédéral européen » — Houellebecq n'avait pas prévu la renomination du parti ex-gaulliste, pourtant périodique par tradition. Et si un des chefs d'icelui en prend pour son grade, le lectorat visé n'est pas tenu d'aimer tout le parti, peut même être frontiste, voire approuver pour des raisons inavouables, non liées à la morale politique ou ordinaire (« J'avais même parlé, une fois à une fille jeune, jolie, attirante, qui fantasmait sur Jean-François Copé ; il m'avait fallu plusieurs jours pour s'en remettre. On rencontre vraiment n'importe quoi, de nos jours, chez les filles. »).

Houellebecq nous apprend aussi que la France est « un pays où la misère de masse continuait inéluctablement, année après année, à s'étendre », ce qui est difficile à contredire sans passer pour un sans-cœur, malgré l'élévation réelle de la consommation — certes moindre que celle de ce qui nous est présenté comme la normalité sociale, d'où un niveau de ladite consommation supérieur à celle du passé même proche, mais un accroissement de la part prise par les dépenses contraintes et une diminution du disponible.

On peut ajouter au titre des détails l'affirmation selon laquelle le centre commercial de la place d'Italie, à Paris, « attirait depuis toujours une notable quantité de racaille » ; le hasard fait que voici déjà trente-cinq ans, l'auteur du présent compte rendu a habité une année scolaire dans l'un des immeubles auxquels ledit centre sert de base, puis profité vingt ans d'un pied-à-terre à une station de métro de là, avant d'habiter depuis dix ans à deux stations, y passe assez souvent et ne peut que s'étonner — mais sans pourtant se résoudre tout à fait à expliquer la notation de Houellebecq par la seule présence de surfaces vitrées réfléchissantes. De façon extérieure aux phantasmes du public-cible, mais peut-être pour se mettre à son niveau et le rassurer sur ses compétences, un curieux portrait est brossé du normalien évoqué, qui a fait carrière non dans l'enseignement mais dans les services secrets, personnage positif dont la très grande culture est supposée marquée par la présence dans sa bibliothèque d'ouvrages réputés pointus, et consacrés aux dessous de la Françafrique ou à l'histoire des services secrets depuis la Seconde Guerre mondiale. Et dans un tout autre domaine encore la préadolescence est réputée « brève période de vagabondage sexuel » — on a bien lu “pré”.

Ces schtroumpferies constellent une histoire elle aussi fort propre à caresser le cœur de cible dans le sens du poil — du moins en apparence. Nous sommes dans une Europe où « des partis musulmans nationaux appartenaient déjà à des coalitions de gouvernement en Angleterre, en Hollande ou en Allemagne », sans qu'il soit précisé d'où ils sortent, et avec une Belgique où « les partis nationalistes flamand et wallon, de loin les premières formations politiques dans leurs régions respectives » (extrapolation hardie pour la Wallonie) n'ayant pas su s'entendre, un parti musulman gouverne « en position majoritaire » : s'il fallait tenir compte des rapports électoraux, des habitudes d'alliances, et des institutions, aucune discussion politique ne serait plus possible sur le zinc. Dans ce contexte, en France, au second tour des présidentielles, face à mademoiselle Le Pen, se retrouve de justesse un « islamiste modéré » qui a obtenu plus de 20 % des voix au premier tandis que les autres partis s'effondraient, et finit largement élu, presque façon Chirac en 2002, après accord avec lesdits autres partis et surtout le PS, qui lui laisse les mains libres dans certains domaines dont l'éducation. Même si les événements peuvent évoluer ou involuer très vite, la plausibilité d'une telle situation semble faible, pour ne pas dire epsilonique, mais elle correspond de nouveau fort bien à l'imaginaire du cœur de cible, lequel peu après la parution, toujours d'après ses laisses sur le site du Figaro, s'est excité à l'annonce de la présentation de candidats aux ex-cantonales par un fantomatique parti musulman — présentation ensuite réduite à quelques cantons puis à rien du tout, sans doute du fait des résultats prévisibles, proportionnellement aussi mirifiques que ceux, vérifiés par l'expérience, du parti réputé lui aussi confessionnel de madame Boutin et de son cousin germain : malgré les vaticinations de deux sortes au moins d'imbéciles, les uns l'espérant, les autres faisant mine de le redouter, une étiquette (religieuse en ces occurrences) n'assure pas, et c'est heureux, le drainage de qui peut en partager la dénomination mais pas automatiquement un contenu fixé par des cerveaux malades.

Ce qui advient exactement lors de ces élections est par ailleurs brouillé par le point de vue du narrateur, entre fuite, dérive et désintérêt, ce qui épargne à l'auteur des efforts de cohérence et permet au lecteur de conforter une certitude fondamentale : “on” nous cache tout, “on” nous dit pas tout. Et permet d'enchaîner images ou suggestions, en évitant lesdits efforts de cohérence abusifs. Il est question d'affrontements dans Paris sur lesquels se fait une conjuration du silence, puis d'une série de violences lors du deuxième tour, avec description des résultats d'un massacre dans une station-service, d'où suspension du vote, et revote : on devine le semi-décalque de la guerre civile infligée naguère à l'Algérie par les islamistes, mais le flou est total, sur les acteurs, leurs motivations, et même les conséquences. D'autant qu'au lendemain du vote, le changement d'ambiance est immédiat avec par exemple, et sans qu'il soit question de pressions, de coercition ni de milices, la disparition instantanée (!) de la supposée “racaille” de centre commercial plus haut indiquée, et ordre moral vestimentaire féminin. Plus une politique internationale efficace voire présentée comme franchement brillante, quoi qu'on pense de ses objectifs. Côté université, un partage est opéré, avec l'idée que celles privées et religieuses primeront, autre certitude de ce qui est supposé ici être le lectorat-cible, aidée par un triplement des salaires des professeurs hommes dont est exigée une conversion — les femmes étant exclues (de façon générale, on imagine bien que le travail féminin n'est, disons, pas encouragé d'où un succès du côté de chez monsieur Paul Emploi, succès parfaitement cosmétique et en fait intenable) : on peut se demander si cela marche si bien, du fait des efforts déployés afin d'attirer dans une grande université parisienne le narrateur, dont on a vu que la production intellectuelle n'était pas tout à fait exceptionnelle. On aura compris qu'il cède aux sirènes avec retard, mais sans gros problème. Entre-temps, il a eu d'intéressantes conversations, en particulier avec un président d'université déjà converti, et on aura suivi sa vie sexuelle, disons quelque peu lamentable.

Le narrateur est en effet un universitaire à la carrière honorable au regard des efforts fournis, et personnellement à la ramasse. C'est un spécialiste de Huysmans dont Houellebecq parle avec tant de talent qu'il en arriverait à le rendre intéressant, il aime Péguy dont il cite volontiers les vers, et est allergique à Léon Bloy qualifié de « prototype du catholique mauvais dont la foi et l'enthousiasme ne s'exaltent vraiment que lorsqu'il peut considérer ses interlocuteurs comme damnés ».

On ne s'étonnera pas, chez Houellebecq, de lire que « rien que le mot d'humanisme me donnait légèrement envie de vomir », ni que la vie privée du personnage principal soit catastrophique : la chair est triste, et nous vaut quelques morceaux de littérature genre « “Quand tu veux, je passe à la bite…” dit-elle, s'interrompant un instant », de quoi regretter les pires incartades sentimentalo-kamasoutresques de Valéry Giscard d'Estaing romancier, sauf que ce dernier ne le fait probablement pas exprès.(3) L'autre si, peut-on supposer ; il semble par ailleurs faire une fixation sur la fellation, tout en tenant la réciproque pour relevant de « phantasmes dominateurs » féminins. Et il manifeste une belle familiarité avec le site Youporn, avec un intérêt plus particulier pour le genre « film porno allemand des années 1970, un de ceux qui se passent dans un relais de chasse au Tyrol » ainsi que pour les productions américaines au motif de leur élévation spirituelle, car on s'y exclamerait “Oh my God!” ou “Oh Jesus Christ!” au lieu du « Oh putain ! » ou du « Oh putain je jouis ! » de leurs équivalents français, ces derniers étant « à peu près ce qu'on pouvait attendre d'un peuple régicide » (si l'on se fie toujours aux forums du Figaro, toujours supposés représenter le lectorat-cible, ce dernier ignore que nos cousins britanniques ont pratiqué avant nous l'exercice de séparation d'un monarque en deux parts inégales, certes à la hache et non à la guillotine — on passera sur l'usage plus privé du tisonnier ; quant aux Américains, la largeur de l'Atlantique leur interdisait ce type d'opération, sans même qu'on en cherche l'équivalent dans des présidenticides ultérieurs). Dans un ordre d'idées en fait voisin, est invoquée « cette inégalité de base qui veut que le vieillissement chez l'homme n'altère que très lentement son potentiel érotique, alors que chez la femme l'effondrement se produit avec une brutalité stupéfiante, en quelques années parfois en quelques mois » mais l'auteur du présent compte rendu doit reconnaître qu'il n'a ni compétence ni appétence pour peser le “potentiel érotique” du clochard halluciné dont Houellebecq se fait la tête sur ses photographies récentes et moins récentes ; tout au plus peut-il rapprocher cette intéressante pensée de deux autres notations trouvées dans le roman : « mes érections plus rares et plus hasardeuses demandaient des corps fermes, souples et sans défaut », et « En vieillissant je me rapprochais moi-même de Nietzsche, comme c'est sans doute inévitable quand on a des problèmes de plomberie » ; et il peut avouer une forte envie d'aller réécouter Sarah de Georges Moustaki, interprétée par ce dernier ou par Serge Reggiani. La sexualité offre par ailleurs à l'auteur (ou au narrateur ?) l'occasion d'autres réflexions d'une inouïe profondeur. Ainsi : « Soumettez l'homme à des impulsions érotiques (extrêmement standardisées d'ailleurs, les décolletés et les minijupes ça marche toujours, tetas y culo disent de manière parlante les Espagnols) il éprouvera des désirs sexuels ; supprimez lesdites impulsions, il cessera d'éprouver ces désirs et en l'espace de quelques mois, parfois de quelques semaines, il perdra jusqu'au souvenir de la sexualité », ce qui permettrait peut-être de déduire que l'espèce humaine a disparu de l'Angleterre victorienne pour cause de non-reproduction. Ou, à propos d'un livre sur les maisons closes : « J'avais éprouvé un véritable choc en constatant que certaines des spécialités sexuelles proposées par Mademoiselle Hortense ne m'évoquaient absolument rien ; je ne voyais absolument pas ce que pouvaient être le “voyage en terre jaune”, ni la “savonnette impériale russe”. Le souvenir de certaines pratiques sexuelles avait ainsi, en un siècle, disparu de la mémoire des hommes — un peu comme disparaissent certains savoir-faire artisanaux tels que ceux des sabotiers ou des carillonneurs. Comment, en effet, ne pas adhérer à l'idée de la décadence de l'Europe », ce qui est un peu étrange chez un auteur supposé connaître la différence entre les mots et ce qu'ils désignent, c'est-à-dire entre la carte et le territoire, et relève sans doute d'une culture un peu trop technique et spécialisée pour faire déduire une décadence généralisée, d'autant que d'autres décoderont peut-être encore ces expressions dont le sens lui échappe.

À partir de la constatation de ces débilités diverses, il faut peut-être s'interroger. En rendant hommage à Pierre Desproges et Marcel Proust. Au premier du fait de son réquisitoire contre Jacques Séguéla, récemment réédité,(4) dans lequel, entre autres, il s'exclamait, devant l'intéressé quelque peu crispé : « De deux choses l'une : ou bien Jacques Séguéla est un con, et ça m'étonnerait tout de même un peu, ou bien Jacques Séguéla n'est pas un con, et ça m'étonnerait quand même beaucoup. », phrase très adaptable ici ; le second du fait du Contre Sainte-Beuve,(5) avec la dissociation nécessaire entre l'auteur et ses personnages, voire entre l'auteur et le narrateur, et tout et tout (d'autant qu'icelui narrateur est supposé enseigner la Littérature française). Dit d'une autre façon, on peut se demander si Houellebecq ne se fout pas tout simplement de la gueule du monde, et au tout premier chef de celle de ses lecteurs et admirateurs. Qui le méritent sans doute bien, mais c'est là une autre histoire comme disait l'ami Kipling. En leur faisant approuver des raisonnements (étymologiquement) controuvés. En les poussant à opiner (verbe peut-être pas très heureux ici) à des discours supposant qu'ils souscrivent au diagnostic de dysfonctionnement de leur corps caverneux. En les faisant passer à bien des égards pour ce qu'ils sont. D'autant que, dans le fond, le narrateur passe son texte à établir des équivalences entre lui-même ou d'autres personnages, plus ceux dont il se pose ainsi en porte-parole ou par qui il se fait applaudir, et son image de l'Islam tel que mis en application dans cette France de 2022 : c'est la même chose ou presque. Ce qui, s'il était réellement lu, ne devrait plaire à personne.

Ainsi, les commentaires sur le corps féminin trouvent un très direct écho dans les mariages de vieux universitaires convertis avec de très jeunes filles. Une phrase en passant annonce que les traditionalistes, de façon indistincte immigrés ou autochtones, sont assurés de leur victoire, parce qu'ils font plus d'enfants « donc c'est plié » (la confusion entre enfants et clones pensant à l'identique pourrait n'étonner qu'à moitié au vu d'un roman antérieur). Le président d'université déjà évoqué vient de la mouvance identitaire, de même — doublon relevant d'une vraie insistance — que le secrétaire général du supposé parti musulman belge, et nul ne semble savoir s'il faut attribuer les massacres marquant le deuxième tour à des islamistes, des identitaires ou les deux. La soumission que le même président d'université prêche est moins théocratique que machiste, et doit beaucoup à son admiration pour Pauline Réage, son addiction d'O en quelque sorte ; il est aussi grand admirateur de René Guénon, penseur de référence du traditionalisme et fort réellement converti, comme Houellebecq ne se fait pas faute de le rappeler, et qui n'avait certes pas fait cette démarche dans la perspective d'une réouverture des portes de l'interprétation,(6) le converti étant rarement novateur.

Le résultat étant une idéologie compactement patriarcale, oscillant entre aristocratisme de bazar et nietzschéisme de foire, défendant des inégalités sociales radicales, tenant pour péché originel du christianisme le fait que Jésus ait aimé la compagnie des femmes, et de façon générale l'incarnation, « l'erreur fondamentale conduisant inéluctablement à l'humanisme et aux “droits de l'Homme” » : le cœur de cible se trémousse d'aise, en reconnaissant quelques-unes de ses obsessions et détestations, et applaudit à tout rompre, sans s'apercevoir peut-être d'à quoi il acquiesce. Même chose probablement lorsqu'est annoncée la division par trois du budget de l'Éducation nationale, au nom en particulier du travail manuel et de l'apprentissage pour les gueux, ou qu'est chanté l'éloge d'une civilisation occidentale médiévale pour le moins nébuleuse, autres antiennes périodiques des mêmes. Ou qu'il est question d'un calendrier d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne : réflexe pavlovien garanti. On peut penser que Houellebecq réussit même, en plaçant les mots et les mépris nécessaires, à faire applaudir le toujours même président d'université quand, au sujet de la fin du xixe siècle, et sans peur de courts-circuits avec le nietzschéisme pléonastique plus haut évoqué, celui-ci parle d'un suicide de l'Europe où « Il y a eu […] les mouvements anarchistes et nihilistes, l'appel à la violence, la négation de toute loi morale. Et puis, quelques années plus tard, tout s'est terminé par cette folie injustifiable de la Première guerre mondiale » avant que le narrateur ajoute que dès 1870, « les nations dans leur ensemble n'étaient qu'une absurdité meurtrière, et cela tous les êtres humains un peu conscients s'en étaient probablement rendu compte dès 1871 ; de là découlaient me semblait-il le nihilisme, l'anarchisme et toutes ces saloperies » : mélange d'imagerie d'Épinal francocentrique (pourquoi 1870 plutôt que Solferino, la Crimée ou la guerre de Sécession par exemple)(7) et de jugements qui mettraient vite le lecteur en porte à faux, le piégeraient dans ses contradictions, s'il lisait ; mais il ne lit pas, ou le fait comme on prend une douche, absorbe ce qui est contradictoire avec ses convictions pourvu que d'autres de celles-ci soient confortées et que certains mots-signaux tombent juste, puis passe à d'autres taches de Rorschach.

Comme la banque au casino, c'est toujours l'auteur qui gagne (et les représentants des métiers de l'édition qu'il fait vivre, mais tant mieux pour eux). À force d'avoir entendu qu'on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, certains en oublient qu'on n'en fait pas non plus avec des mauvais, tout simplement parce que la matière première n'est pas les sentiments mais les mots ; et les mêmes prennent le nihilisme, que l'on vient pourtant de voir qualifié de “saloperie”, pour le sceau du génie ou du moins du talent — à noter par ailleurs que la pose exaspérante se craquelle parfois, rarement mais là où on ne l'attend pas, comme quand à la mort du père du narrateur, en est évoquée la compagne : « chez cet homme âgé, ordinaire, elle avait su, la première, trouver quelque chose à aimer » ; même si elle est peut-être jugée injuste, la notation sur Bloy citée plus haut pourrait bien aller dans le même sens. Et côté mots, rien à dire, Houellebecq les emploie avec efficacité, pour ne pas dire avec perversité, il les dose et piège le lecteur. D'autant qu'il ne joue pas la carte de la facilité grand-guignolesque, tout au contraire. Ce qui permet au commentateur pressé, s'il se veut généreux avec tout le monde, d'expliquer que le livre dit même du bien de l'islam. Cela s'est vu dans la presse. Mais cela peut paraître abusif du moins tant qu'on ne se place pas dans la stricte perspective des identitaires islamophobes, par rapport aux discours desquels à peu près n'importe quoi paraîtra un éloge. Ceux-ci sont par ailleurs dépeints comme engagés dans une confrontation spéculaire avec des frères jumeaux ennemis, ce qui me semble relever du renvoi dos à dos et non de l'éloge… Mais la même impression ou presque est ressentie sur un tout autre bord par ceux selon lesquels Boualem Sansal va plus loin, car lui, il évoque exécutions et lapidations publiques — mais le sujet même et le point de vue de Houellebecq, mettant en scène un demi-raté qui suit un mouvement moins parce que c'est le mouvement dominant que parce qu'il va dans son sens antérieur, cul compris, est peut-être en réalité beaucoup plus dérangeant. Plus intéressant pour tout dire. Avec tour de passe-passe, retournement, mise en danger du lecteur. Littérature non consolatoire, dirait Umberto Eco. Mais c'est en vain, ou plutôt en engrangeant un double bénéfice : d'un côté ceux mêmes qui applaudissent ne sont pas épargnés, bien au contraire, et personne ne réchappe à un pessimisme dévastateur, ce qui pourrait donner une illusion de supériorité factice mais bien agréable, y compris pour le critique qui par ailleurs finit par renoncer à noter toutes les contradictions volontaires du texte, tous les pièges qu'il comporte, tous les éléments manipulatoires et doit rendre ainsi hommage à ce qui l'exaspère ; de l'autre, ceux mêmes qui sont pris en écharpe applaudissent avec pour seul bémol le manque de sang, et il leur suffit de savoir qu'est mise en scène une victoire de l'Islam en France pour qu'ils aient envie d'agiter l'ouvrage à défaut de le lire… C'est du tout bon pour les ventes, ça, Coco ! Et j'imagine l'auteur ricanant sous son masque de vieux clown triste et fort talé, et cultivant encore un peu plus la misanthropie, malgré les chiffres de vente et à cause d'eux.

Éric Vial → Keep Watching the Skies!, nº 77, février 2016


  1. Dans notre réalité, où les universités disposent d'une autonomie formelle sévèrement encadrée par les bureaucrates du ministère, ceci est bien entendu encore plus loin des attributions du CNU. —NdlR.
  2. Dont sont par ailleurs échappés l'auteur de ces lignes et le (vénéré) rédacteurenchef de KWS. Il est déconseillé de répercuter devant eux les persiflages qui peuvent leur échapper par inadvertance.
  3. Voir la chronique de la Victoire de la Grande Armée.
  4. Pierre Desproges : les Réquisitoires du Tribunal des flagrants délires, tome 1 (Paris : le Seuil, 2003), dans l'émission du 25 octobre 1982.
  5. Marcel Proust : Contre Sainte-Beuve (Paris : Gallimard, 1954/1971).
  6. Sur ce concept, voir le compte rendu de 2084 de Boualem Sansal dans ce même numéro de KWS.
  7. Francocentrisme territorial et non politique, qui oublie des boucheries où les soldats français furent victimes comme leurs alliés et ennemis, mais hors du territoire national.

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