KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Umberto Eco : Le Cimetière de Prague

(il Cimitero di Praga, 2010)

histoire secrète

chronique par Éric Vial, 2015

par ailleurs :

L'histoire secrète est une sorte de symétrique inverse de l'uchronie, puisqu'elle ne change pas le monde mais veut l'expliquer de façon souvent plus que discutable ; ici, elle est portée au carré, on le verra. Si on ajoute que tout roman situé au xixe siècle peut rappeler le steampunk, et ceci même si le futur n'y est pas arrivé plus vite et s'il n'y a ni ordinateurs à vapeur ni zeppelins, et enfin qu'une histoire de double ou de dédoublement peut sembler flirter avec certaines formes de fantastique, on voit que l'on est aux marges de ce qui nous intéresse ici. Sans même parler de la tératologie, même seulement (?) morale et politique.

Le double ou le dédoublement entre deux personnages-narrateurs communiquant par une sorte de journal de bord s'explique fort vite et de façon évidente pour le lecteur, mais pas pour les intéressés, encore que l'un d'eux en fasse l'hypothèse dès la page 44 pour n'y plus revenir avant très tard, ce qui aide encore le lecteur et lui donne une plaisante illusion de supériorité, assez typique du roman populaire comme le rappelait Eco lui-même dans De Superman au surhomme.(1) D'autant qu'il n'a pas été lésiné sur les références à Charcot et à un jeune médecin viennois que le narrateur principal appelle “Froïde”, Sigmund de son prénom, et qui s'éclaircit les idées à la cocaïne, information tirée du journal du séjour parisien de l'intéressé, publié naguère. De fait, Eco revisite (et “explique” cum grano salis) une bonne partie du second xixe siècle franco-italien (et un peu russe — Prague n'est qu'un décor phantasmatique), entre attentat d'Orsini contre Napoléon III, expédition des Mille de Garibaldi en Sicile et jusqu'à Naples avec mort subséquente d'Ippolito Nievo (1831-1861 — cela ne dira pas grand-chose côté français, plus de l'autre côté des Alpes sur souvenirs scolaires), Commune de Paris, scandale de Panama, affaire Dreyfus ou la mystification de Léo Taxil. On croise même Mgr Amand-Joseph Fava (1826-1899), évêque de Grenoble, personnage fort secondaire mais que l'auteur de ces lignes vit à l'œuvre aux temps lointains de sa maîtrise (master 1), ou Thérèse de Lisieux (1873-1897), de plus de notoriété. Ou le Sar (Joséphin) Peladan, écrivain et occultiste (1858-1918). Et l'on suit une série de délires concentrés chez le personnage principal, qu'il en soit le porte-voix ou participe à leur fabrication et leur diffusion, mais qui ne sont jamais qu'un reflet de propos qui furent effectivement tenus et imprimés, et dont l'on retrouve un autre reflet dans le Dictionnaire de la bêtise(2) cher à Pierre Desproges. On barbote ainsi dans le complotisme au cours de monologues poly-monomaniaques d'un Turinois de Paris mêlant antisémitisme, misogynie, haine des Français, des Allemands, des Piémontais ou de l'Humanité en général (et de toute modernité, dont les ascenseurs qui ne sauraient être qu'invention du Diable), élucubrations faisant remonter le jacobinisme aux Templiers via la maçonnerie, reprises des imprécations du socialiste antisémite Alphonse Toussenel (1803-1885) et surtout de l'abbé Barruel (1841-1820), prototype précoce du penseur contre-révolutionnaire conspirationniste et destinataire effectif d'une lettre reproduite à la fin du xixe siècle et avec le plus grand sérieux par la revue jésuite la Civiltà cattolica (la revue et l'ordre ont bien changé depuis), lettre due à un certain Simonini dont ne sait rien et dont Umberto Eco fait le grand-père de ce Turinois qui est personnage principal, et le seul lien de ce dernier avec la réalité alors que tout autour de lui relève de l'encyclopédisme. Tout est vrai et sort de fiches (avec d'autres à base de recettes de cuisine — effet de réel basique garanti — et aussi, par exemple et pour hâter la conclusion, sur les explosifs), même le plus aberrant : le même Umberto Eco se sent obligé de le préciser, en particulier à propos de Gabriel Jogand-Pagès, dit Léo Taxil (1854-1907), plumitif jusque-là prêtrophage qui, un jour, annonça son besoin de révéler la “vérité” et publia à tour de bras sur les loges, avec force messes noires et apparition de Satan en particulier sous forme d'un crocodile ailé se mettant à jouer du piano,(3) bénéficiant alors d'une promotion massive de la part de l'épiscopat et jusqu'au Pape de l'époque, encaissant des droits d'auteur propres à laisser pensif, avant de tirer sa révérence et d'expliquer que ce n'était qu'une vaste blague — épisode auquel entre autres on assiste dans le roman. Ces délires, le narrateur les reproduit et les produit, à chaud et à froid, entre ce en quoi il croit et ce qu'il fabrique, faux rapports sur les Mille et surtout élaboration par strates successives du faux bien connu que sont les Protocoles des sages de Sion, à partir entre autres de romans de Dumas, Joseph Balsamo et Monte Cristo, ou du Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu et de quelques autres sources. Toutes choses bien documentées par ailleurs, si l'on excepte ce maître d'œuvre imaginaire, et que l'on retrouve en particulier dans les travaux de Pierre-André Taguieff, infiniment plus fiable en la matière que lorsqu'il veut parler de Science-Fiction.(4)

Un autre point est fictionnel, mais appuyé sur une hypothèse avancée par certains historiens, la supposée (et mise ici en scène) innocence d'Esterhazy dans l'affaire Dreyfus, ce qui soit dit en passant n'aurait rien de négationniste et déboucherait même logiquement sur le fait que certains hauts responsables militaires français ont d'autant plus menti en accablant le capitaine Dreyfus qu'ils étaient eux-mêmes à l'origine de ce qui serait alors une manœuvre d'intoxication des services allemands : beau retournement de roman-feuilleton, bien propre à intéresser Eco, même si sa plausibilité est faible.(5)

Pour faire bonne mesure, on ajoutera messes noires, balades dans des égouts transformés en entrepôt pour cadavres, ou provocations policières par amateurs de régime à poigne. On est bien dans le roman-feuilleton, dans l'Histoire secrète racontant en abîme la fabrication d'une Histoire secrète délirante et controuvée, bref dans des choses qui peuvent tout de même nous intéresser ici.

Deux inquiétudes peuvent rester cependant, en dehors de celle portant sur la totale adéquation du roman aux catégories d'ordinaire traitées par KWS, malgré les arguties du critique qui aime que rien ne se perde de ses lectures. D'abord, le narrateur étant ce qu'il est, les propos tenus sont en général fort déplaisants. La langue de bois dit aujourd'hui “nauséabonds” parce que des termes plus exacts et plus techniques pourraient sembler d'une violence excessive. Ce côté glauque peut décourager de bonnes volontés, même si le second degré est évident — on signalera en passant qu'à la fin, le chapitre 26 est intitulé "la Solution finale" pour qui n'aurait pas compris que les délires reproduits n'ont pas tout à fait été sans conséquence, au moins indirecte. Et puis, on pourrait se demander si la lecture ne nécessite pas une connaissance pointue de la période. Mais ce serait oublier que le lectorat originel est italien, et que s'il connaît plus ou moins Ippolito Nievo, il ne pouvait en aucun cas être supposé qu'il en soit de même pour Toussenel, Esterhazy et quelques autres ; Eco est d'ailleurs amené à souligner que Léo Taxil a bien existé. Il n'y a donc aucune raison d'accrocher un panneau indiquant que nul n'entre ici s'il n'est historien et dix-neuvièmiste de surcroît.

Éric Vial → Keep Watching the Skies!, nº 76, octobre 2015


  1. Traduction partielle de il Superuomo di massa (Milan : Bompiani, 1976) à Paris chez Grasset en 1993, réédité au Livre de poche en 1995. En particulier, deux chapitres qui ne nous intéressent pas directement ici n'ont été traduits qu'en complément du Livre cœur (Edmondo De Amicis ; Paris : Rue d'Ulm, 2001).
  2. Guy Bechtel & Jean-Claude Carrière : Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement (Paris : Robert Laffont, 1965). Réédition complétée : Dictionnaire de la bêtise suivi du Livre des bizarres (Paris : Robert Laffont › Bouquins, 2014).
  3. Eugen Weber : Satan franc-maçon : la mystification de Leo Taxil (Paris ; Gallimard-Julliard › Archives, 1964).
  4. Nous avons rendu compte dans KWS en 2006 de l'ouvrage de Pierre-André Taguieff, la Foire aux illuminés. On retrouve chez Eco, entre autres, le “John Retcliffe” ou Readcliff dont il est question dans le compte rendu, et qui donne lieu chez Taguieff à une hypothèse discutable à propos du Da Vinci Code — par ailleurs autre motif à soupirs quand il est question de droits d'auteur.
  5. On se rapportera à Jean Doise : un Secret bien gardé : histoire militaire de l'affaire Dreyfus (Paris : le Seuil › xxe siècle, 1994), et à Henri Guillemin : l'Énigme Esterhazy (Paris : Gallimard, 1962). L'hypothèse a été solidement démentie par d'autres historiens, cf. par ex. Vincent Duclert : "l'Affaire Dreyfus et le tournant critique (note critique)" → Annales. Histoire, sciences sociales, nº 3, 1995, p. 563-578.

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