KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Greg Egan : Orthogonal

trilogie de Science-Fiction inédite en français, 2011-2013

chronique par Pascal J. Thomas, 2015

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J'ai découvert le Festival de Metz de la Science-Fiction avec son édition 1977, resté dans les esprits pour la conférence proprement ahurissante qu'y donna Philip K. Dick. Pourtant, au-delà même des clowneries de Harlan Ellison, cette même édition me restera mémorable pour ce concert donné dans une salle perdue d'un faubourg désolé, bourrée de parachutistes qui gueulaient « du rock 'n' roll », face à un duo pratiquant la boîte à rythmes et le synthé lancinant. Au bout de vingt ou trente minutes, le groupe renonça devant l'avalanche de canettes qui pleuvaient sur la scène, sans jamais renoncer à un projet artistique qui ne remportait pas, c'est le moins qu'on puisse dire, l'adhésion du public. Le nom du groupe ? Suicide, depuis devenu légendaire.

Par certains aspects, le projet artistique de Greg Egan est tellement radical qu'on se doit de penser à Suicide, le groupe d'Alan Vega. Orthogonal prend au pied de la lettre la méthode proclamée (mais rarement appliquée jusqu'au bout) par une bonne partie de la Science-Fiction : postuler un changement, en explorer les conséquences. À ceci près qu'ici, il s'agit de remplacer une soustraction par une addition dans les équations de la Relativité (de remplacer la forme de Lorentz par une forme euclidienne, “riemannienne” comme dit l'auteur en s'écartant un peu de la terminologie usuelle), et de voir quel univers en résulte.(1) En particulier, il n'y a plus de cône de lumière limitant la causalité, ni de limite à la vitesse de la lumière. C'est un univers plus simple que le nôtre, en équations, mais aux propriétés pour nous paradoxales. Par exemple, la vitesse de la lumière dépend de la longueur d'onde (même dans le vide), et la matière, profondément instable, a tendance à gagner de l'énergie en émettant de la lumière, et peut exploser très facilement dès qu'elle est déséquilibrée.

En bon auteur de SF, Egan nous plonge sans attendre dans l'étrangeté de son monde. Dès la première page de the Clockwork rocket, nous contemplons un ciel où les étoiles se manifestent, non par des points lumineux, mais par des traînées irisées, et très vite nous assistons au décès détonnant du grand-père de Yalda, le personnage principal. À rebours de la coutume, Yalda, quoique fille, va continuer des études, et introduire des révolutions conceptuelles dans la science de sa planète, quelque chose comme la mécanique d'Einstein remplaçant celle de Newton, non sans devoir surmonter l'opposition de mandarins installés qui n'apprécient guère de voir leurs convictions saccagées par une fille de paysans.

Mais les enjeux prennent vite un tour plus dramatique : une planète du même système, depuis longtemps observée, s'enflamme d'un coup et devient une nouvelle étoile (n'oubliez pas que la fusion de l'hydrogène n'existe pas, et que la matière déstabilisée n'arrête de brûler qu'à son complet épuisement). On se rend compte que la catastrophe est due au choc avec un fragment d'un essaim d'objets, les hurtlers, qui arrivent à toute vitesse vers le système solaire, en faisant un angle assez important — ce qui empêche de les voir avant qu'ils arrivent. Et Yalda, aidée par un mécène providentiel et une armée de jeunes scientifiques enthousiastes, décide de construire un vaisseau spatial pour aller à la rencontre de ces objets orthogonaux. Mais pas seulement. Dans l'univers d'Egan, le paradoxe du voyageur de Langevin fonctionne à l'envers : ce sont ceux qui s'en vont dans un véhicule très rapide qui vieillissent plus rapidement, et ainsi, tandis qu'une courte période s'écoule sur la planète-mère, les voyageurs pourront-ils passer des années dans l'espace, à continuer leurs recherches jusqu'au moment où ils auront résolu le problème de la protection de leur monde contre les hurtlers.

Le monde de Yalda est loin d'avoir développé une industrie suffisamment puissante et avancée pour construire un astronef, mais notre scientifique de choc a une autre idée révolutionnaire : transformer la plus haute montagne du pays en vaisseau — la “fusée mécanique” du titre — en faisant détonner un ensemble de charges stratégiquement placées à sa base. Baptisé le Peerless, il abritera la cité errante, et les champs nécessaires à son alimentation. Il suffit de creuser le nombre requis de galeries.

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L'action de the Eternal flame commence une ou deux générations plus tard, dans le Peerless maintenant bien lancé dans l'espace. Le grand problème qui se pose aux scientifiques du bord est celui du combustible : il s'agit d'un minerai particulier, dont les réserves ne suffiront jamais à accomplir le voyage prévu. La réponse viendra d'une direction totalement inattendue (et de la découverte d'un nouveau principe physique découlant d'une compréhension plus profonde du fonctionnement de la lumière) — comme les chercheurs aiment à le rappeler, on n'a pas inventé l'électricité en travaillant dur pour améliorer la bougie. Ce deuxième volume est celui où la science prend le plus de place, avec des chapitres entièrement consacrés à l'exposé d'une découverte, d'une nouvelle théorie, voire d'une structure mathématique indispensable à la compréhension de l'univers — les règles de multiplication des quaternions(2) sont reconstituées par essais et erreurs. Celui aussi où une navette est construite pour aller inspecter de plus près l'Objet, un planétoïde de l'essaim des hurtlers, qui semble se comporter comme de l'anti-matière. Mais on travaille dur également en biologie, avec l'étude de l'influx nerveux (qui est porté par la lumière — cet univers ne connaît pas l'électricité ni le magnétisme, pas d'équations de Maxwell !) et celle de la reproduction, sur laquelle nous reviendrons.

Dans le troisième volume, the Arrows of time, une nouvelle planète paradoxale est explorée, et surtout on découvre qu'en faisant rebondir un signal lumineux sur des objets qui se déplacent rapidement, on peut communiquer avec le futur. Ce qui conduit à des paradoxes temporels, et des débats sans fin sur l'opportunité d'autoriser une technologie aussi potentiellement démobilisante.

J'ai occulté cet aspect jusqu'à présent, parce qu'il est moins novateur, et pourtant la politique (au sens large) prend au moins autant de place dans la trilogie Orthogonal que la science dure. Yalda se rend compte très vite qu'elle peut être jetée en prison pour avoir déplu à un membre de la famille d'un puissant politicien, et que l'amende à payer pour en sortir est au-delà de ses moyens ; dès le deuxième volume, la population du Peerless se demande si elle doit respecter les engagements pris par leurs ancêtres qui ont lancé le vaisseau, et les débats qui divisent cette société close mènent à une grève insurrectionnelle qui manque de menacer la vie de tous ; et dans le troisième volume, l'usage de la violence à des fins politiques, disons carrément le terrorisme — et surtout la répression et les pertes de liberté qu'il entraîne —, joue un rôle majeur.

Mais le politique n'est jamais indépendant du scientifique ; plus le récit avance, et plus les débats de société sont conditionnés, et souvent résolus, par les avancées obtenues par les scientifiques. Et les questions politiques les plus importantes touchent aux relations entre les sexes. Il faut dire que les êtres qui peuplent l'univers d'Orthogonal se reproduisent par scissiparité des femelles, qui, stimulées par leur compagnon mâle, produisent — en temps normal — deux paires mâle/femelle qui en grandissant formeront des couples reproducteurs. Cela libère les Orthogonaliens — convenons de les nommer ainsi — de la nécessité de se chercher un compagnon : ils ont un “co” naturel. Corollaire : les Orthogonaliennes meurent jeunes (et donc ça ne vaut pas la peine de les éduquer trop), personne ne connaît jamais sa mère, et le rôle naturel des mâles est d'élever les enfants. Que se passe-t-il si une Orthogonalienne perd son co, ou décide de s'enfuir pour ne pas avoir d'enfants, poussée par l'envie contre nature de ne pas mourir ? La scissiparité finira par se produire spontanément. Mais on a réussi à trouver un extrait de plantes, le holin, qui, pris régulièrement, a un effet contraceptif. Il est aussi totalement illégal, mais on peut se le procurer grâce à des cercles féministes qui se sont constitués.

Yalda fait exception, en ceci qu'elle n'a pas de co — la scission n'a pas été achevée ; elle est née avec deux fois la masse habituelle d'un jeune, et a conservé un corps plus massif. Sa carrière de scientifique est indissociable de son engagement féministe, et sur le Peerless, la culture du holin est aussi importante que celle des céréales. Hélas, les champs de holin dépérissent avec le temps, et la limitation des ressources impose à l'équipage une stricte stabilité de la population. Le seul moyen pour l'obtenir est pour les Orthogonaliennes de se soumettre à des régimes de famine (je ne peux m'empêcher d'y voir une caricature cocasse de notre propre monde), qui provoquent une scission en deux jeunes seulement. Toute infraction implique l'exécution des jeunes surnuméraires — ce qui nous vaut la scène-choc d'ouverture du deuxième volume. L'invention d'un mode de reproduction qui n'implique pas la mort de la mère sera un des grands progrès accompli par les Orthogonaliens sur le Peerless. Mais c'est profondément choquant, et il y aura toujours des esprits rétrogrades pour d'abord s'indigner qu'une femme veuille ne pas mourir, puis pour s'inquiéter que le nouveau mode de reproduction rende à terme les hommes inutiles. Egan, on le voit, joue aussi avec des thématiques qu'on associe plus volontiers à Joanna Russ ou Ursula K. Le Guin. Et c'est peut-être l'aspect le plus réussi du livre.

J'ai peu parlé des personnages mis en scène par Egan. Tout simplement parce qu'ils manquent singulièrement de substance. Certes, une galerie de protagonistes se succèdent au fil des générations qui vivent sur le Peerless. Nous allons rencontrer plusieurs jeunes scientifiques géniales qui produisent des avancées conceptuelles, quelques politiciens en général assez méprisables — si Egan accorde beaucoup d'importance à la politique, il semble avoir peu d'indulgence pour le personnel politique, quelques imbéciles rétrogrades, quelques pilotes héroïques. Mais j'ai souvent du mal à les distinguer entre eux ; ils semblent se réduire à des porte-parole des différentes idées que Greg Egan veut exposer.

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Comme c'est la règle dans les œuvres d'Egan, ce sont les idées qui passionnent. La construction de son monde est déjà assez étonnante, mais il arrive à en tirer des péripéties imparables. La vie dans l'espace est fragile, et les personnages doivent constamment la défendre, armés de trois bouts de ficelle et de leur ingéniosité.

Certes, l'action est souvent ralentie par de longs exposés scientifiques. Comme dans Incandescence, un de ses romans précédents, Greg Egan a conçu un livre que l'on doit lire avec crayon et papier à la main, pour vérifier les détails des démonstrations. Et comme pour Incandescence, vaincu par le manque de temps, ou la paresse de mes habitudes de lecture — je ne recherche pas dans la SF un prolongement de mon travail de mathématicien, pour intéressant qu'il soit —, j'ai survolé les passages scientifiques. Je les trouve fascinants, mais je n'ai pas le temps et le courage d'en faire la lecture détaillée qui me permettrait d'en goûter tout le sel.

Egan n'est pas le premier à se lancer dans un projet de cette nature, mais on se dit qu'il a rompu une partie du contrat implicite d'un auteur de fiction avec son lectorat : que le roman sera accessible à un lecteur raisonnablement intelligent, muni de la culture de sa société. Et surtout que sa lecture ne sera pas un travail supplémentaire. On a déjà vu des romans qui regorgeaient de citations en langues étrangères, ou adoptaient un style abstrus, ou changeaient la mise en page du texte, ou introduisaient des illustrations comme un élément essentiel de la narration. Ici, ce sont des exposés de modélisation physique, et des démonstrations mathématiques qui font irruption dans l'univers narratif, un peu comme Jules Verne avait pu le faire dans De la Terre à la Lune, mais avec beaucoup plus d'audace, dans la mesure où Egan construit son univers et en dérive rigoureusement les caractéristiques. De ce point de vue, la trilogie Orthogonal est plus intéressante, plus surprenante pour le lecteur.

Je ne sais pas quelle peut être la réaction d'un lecteur “lambda”, dépourvu de culture scientifique, à la découverte d'une telle œuvre. Peut-il traverser les passages scientifiques d'un œil indifférent, les appréciant au niveau poétique, en extrayant seulement ce qui est utile à la progression de l'intrigue ? Ou est-il totalement irrité par ces pages incompréhensibles ? En fait, je dispose d'un témoignage de quelqu'un qui dit que le livre lui est tombé des mains au deuxième tome… Et Egan lui-même reconnaît qu'avec sa nouvelle manière, intransigeante, il a perdu quelque chose comme les deux tiers de son lectorat antérieur. Ce qui a des incidences financières directes pour lui, d'autant plus que ces livres représentent un travail personnel considérable en amont de l'écriture elle-même. Bref, je repense au groupe Suicide.

Pourtant Egan ne se complaît pas dans l'hermétisme : de gros efforts sont déployés pour rendre compréhensible la construction mentale qui étaye l'univers du livre, dans ses propres pages et sur le site de l'auteur. Tous les arguments sont détaillés, et souvent ne réclament pas plus de mathématiques que le Théorème de Pythagore, que tout le monde connaît. Ou tout au moins, que tout le monde devrait connaître. Voici sans doute le problème d'Egan : il a une conception assez rigoriste de la pédagogie, et les obligations qu'il considère comme normal de s'imposer ne seront sans doute pas du goût de tous. Il refuse, argue-t-il dans ses interviews, le hand waving ; il refuse d'esquiver par une pirouette les explications compliquées. De même que les politiciens n'ont aucune excuse pour leur malhonnêteté ou leur autoritarisme, auteur et lecteurs doivent se conformer à une scrupuleuse logique, donner et absorber des arguments complets et rigoureux qui expliquent les merveilles proposées par la fiction.

La science est une morale. Peu importe que nous soyons nombreux à préférer le vice ; les vrais pratiquants trouveront toujours leur épanouissement dans la justice de l'effort intellectuel. Et, de temps en temps, j'éprouve un plaisir incommensurable à suivre cette voie étroite.

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 76, octobre 2015


  1. Pour des explications plus précises, plus profondes, techniques, et pourtant moins abstruses que les miennes — la vraie science est technique et lumineuse —, voir les pages de l'auteur, notamment "Plus, minus: a gentle introduction to the physics of Orthogonal".
  2. Un corps non-commutatif de dimension 4 sur ℝ, si vous voulez savoir.

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