KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Marco Toso Borella : Venezia impossibile

roman de Science-Fiction inédit en français, 2003 & 2006 (nouvelles illustrations)

chronique par Pascal J. Thomas, 2015

par ailleurs :

Ce livre fait partie des bizarreries dont j'adore parler dans KWS, et pour lesquelles les lecteurs sérieux me maudiront sans doute. Supernova est une maison d'édition vénitienne dont je n'avais pas entendu parler avant de tomber sur ce livre chez un marchand de journaux de Murano. Le titre le dit bien clairement, c'est une uchronie qui appartient au sous-courant des uchronies irrédentistes, celles qui postulent l'indépendance préservée de tel ou tel territoire.

En l'occurrence, il s'agit d'une indépendance retrouvée, Venise s'étant d'abord révoltée contre Napoléon en 1797, ce qui lui permit de rester indépendante à l'intérieur de frontières rétrécies à partir de 1815. Une union en 1910 avec l'Italie finit par éclater en 1950, et au moment de l'action du roman (comme l'indique le sous-titre : 1989: il Serenissimo Principe fa sapere che…), la Sérénissime vit sous une dictature qui, pour être pittoresque et minuscule, n'en est pas moins impitoyable, avec police politique omniprésente et fréquentes disparitions d'opposants. L'Europe présente par ailleurs le visage que nous lui connaissons : les guerres mondiales ont eu lieu à l'heure dite, ont impliqué les mêmes protagonistes, et eu les mêmes conséquences. En 1989, le Mur de Berlin est en train de s'écrouler…

Le personnage central du livre, Leonardo Rizzi, est justement policier, alors même que son propre père a disparu, victime des sbires du régime. Leonardo essaie de ne pas faire de politique, et n'aurait d'ailleurs pas le temps : sa femme est morte dans un accident depuis plus d'un an, et il s'occupe tout seul de ses deux jeunes garçons, à qui il cache la mort de leur mère avec la complicité téléphonique d'une collègue de travail dont la voix ressemble à celle de la défunte.

La relative tranquillité de Leonardo est anéantie quand un des deux Capitan Grando de la Sicureza Publica, Pericle Lisengrini, lui demande de se consacrer toutes affaires cessantes à une enquête sensible : trois verriers de l'île de Murano ont été assassinés les uns après les autres, après des tortures qui laissent à penser qu'on voulait leur arracher quelque secret.

Plus que dans l'histoire parallèle, nous sommes dans le roman policier, le giallo, comme on dit en Italie, qui bascule progressivement du jaune vers le roman noir : certes il y a une enquête policière, mais une enquête qui bouscule l'enquêteur, et le mène à frôler les plus hautes sphères du pouvoir. Et comme, quoiqu'en dise l'auteur (qui sur YouTube, par exemple, se réclame de l'ucronia, mais y voit un présent différent plutôt qu'une forme de fantascienza), nous sommes en SF, on peut imaginer que le pouvoir en place n'est pas immunisé contre les changements radicaux. Mais le noir est aussi dans le destin de Leonardo, pris entre sa hiérarchie, sa haine secrète du régime et ses devoirs de père.

L'auteur, Muranien jusqu'au bout des ongles et descendant d'une illustre famille de graveurs sur verre, a illustré lui-même son livre, et l'a doté en annexe de la liste des églises et palais aujourd'hui détruits, mais qui ont survécu dans son présent alternatif et servent de décor à l'intrigue de son roman. Sachant tout cela, on pourrait craindre que le livre soit illisible pour qui n'est pas vénitien, ou obsédé de la Sérénissime. Je vous rassure tout de suite, si les titres, grades et noms d'entités administratives sont donnés dans la langue locale (comme vous avez pu le constater plus haut), le texte est en italien standard, avec un saupoudrage de vénitien dans quelques dialogues, histoire de donner de la couleur locale (quand un mot trop difficile se présente, il est répété en italien). Voici un échantillon de ce que répond un policier local (muranien) à notre enquêteur : « Mi no ghe credo alla rapina […]. Ghe xe molti paroni de fornace a Muran, ricchi sfondati, questi erano verieri, vetrai. » (p. 43).

Dans l'ensemble, le livre est plutôt efficacement écrit ; il évite les digressions, même s'il peut tomber dans des clichés (« la sua grassa risata liberatoria che le faceva sobbalzare i seni prosperi », p. 25 — l'auteur associe plus d'une fois ce verbe aux gémellaires attributs de la gent féminine). L'intrigue policière est honnêtement surprenante, les personnages secondaires occasionnellement attachants, bref, même si ce n'est pas un monument de l'uchronie, c'est un roman agréable et original.(1)

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 75, mai 2015


  1. Une traduction en anglais de ce livre, Impossible Venice (1989: the Most Serene Prince lets it be known that…), due à Colm Ryan, est parue en 2010 chez le même éditeur.

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