KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Sylvie Lainé : l'Opéra de Shaya

nouvelles de Science-Fiction, 2014

chronique par Pascal J. Thomas, 2014

par ailleurs :

"Trois souhaits" nous dit le nom de la collection, mais quatre textes, deux reprises, deux inédits : ce nouveau recueil de Sylvie Lainé est plus épais que les précédents,(1) et surtout, le texte qui lui donne son titre (un inédit) est nettement plus long (90 p.) que les nouvelles qui sont l'ordinaire de l'auteur. Attention, on commence comme ça, et on finit par de massives trilogies de Fantasy !

Reconnaissons qu'il n'y a pas, pour l'instant, péril en la demeure. Chacun à sa façon, les quatre textes du recueil sont des récits de premier contact. Pas forcément du premier contact de l'Humanité entière avec toute une espèce extraterrestre aussi inconnue qu'incompréhensible. Non, aucune espèce, aussi galactique soit-elle, ne peut prétendre à l'homogénéité que cette idée-là du premier contact présuppose. Plus grandes sont les distances, plus mauvaises les communications. Et l'Humanité spatiale de ce livre semble, récit après récit, communiquer assez mal, et laisser les protagonistes découvrir, à leurs risques et périls, des planètes peut-être déjà visitées, mais lamentablement dépourvues de mode d'emploi.

Un premier contact est une prise de risque. Comme une tentative de séduction : la première déclaration, la première avance, rompt l'équilibre de l'interaction, et, dans l'incertitude des intentions de l'autre,(2) peut mener au pire comme au meilleur. Et il se trouve que c'est le genre de sujet sur lequel l'information circule aussi mal entre les individus qu'entre les planètes de la galaxie humaine sous-jacente de Lainé — chaque rencontre étant bien entendu… un cas d'espèce. Dans l'intéressant entretien qui figure en conclusion du recueil (mené par Jean-Marc Ligny), l'auteur le dit bien : « Je crois que je parle de tout cela dans tous mes textes : quelle est la part de l'autre qui nous reste inaccessible. ».

Il ne faudrait pas croire pour autant que les récits qui composent l'Opéra de Shaya tournent tous autour de séductions interplanétaires. N'intervenant par ailleurs que de façon secondaire ou ambiguë, c'est dans le récit éponyme que l'amour joue un rôle de premier plan.

Difficile de trouver l'amour dans "Petits arrangements intra-galactiques", le plus unidimensionnel des textes du recueil : hommage assumé à Robert Sheckley, la nouvelle n'est sensuelle que par la voie du goût, et du dégoût. Et réussit fort bien sa tâche humoristique.

"Grenade au bord du ciel" repose sur une idée déjà vue en SF (l'objectification des sentiments) et les personnages tirent les conséquences de leur découverte avec cynisme et imagination. Je note avec intérêt que ces deux textes, discrètement positionnés au milieu du recueil et effectivement les moins intéressants des quatre (à mon sens), sont ceux qui ont déjà été publiés dans des anthologies. Raison de plus pour acheter le recueil, sa valeur ajoutée est considérable…

Restent les pièces de résistance. Deux récits qui évoquent — entre autres — une même idée : toute identité (individuelle, culturelle, d'espèce) se compose d'une foule d'éléments minuscules et recomposables, qui s'échangent constamment au cours du temps. L'image est directe dans "un Amour de sable", au fil de la brève interférence entre une planète inconnue et un vaisseau d'exploration — racontée des deux points de vue. Sur le thème général de l'incompréhension mutuelle, et des bévues qu'elle implique. Le procédé n'est pas nouveau, mais le traitement est à la fois méchant et empathique, désespéré et amusant. Bref, de quoi tirer vigoureusement sur les fils de nos émotions, en quelques pages.

Pas autant, sans doute, que "l'Opéra de Shaya". Je me prends à regretter que le texte ne se soit pas vu attribuer la place d'honneur, en fin de recueil, après les amuse-gueule. En tout cas, je vous recommande de le garder pour la fin de votre lecture, histoire de rester sur l'impression la plus durable. Deux mots de l'intrigue : So-Ann est une voyageuse, dans une société humaine galactique qui se répartit entre ceux-ci et les enracinés, qui ne bougent pas de leur planète et en adoptent les codes rigides. On en voit un exemple dans les premières pages du récit. Si on en restait là, ce serait de la critique sociale, dans l'air du temps, un peu anecdotique. Les choses prennent un tour bien différent quand So-Ann s'envole pour la mystérieuse Shaya, une planète qui n'admet qu'un nombre très réduit de visiteurs, pour profiter de leur patrimoine génétique… Progressivement, l'utopie se transforme en cœur des ténèbres, et même si certains retournements sont prévisibles, jusqu'à la fin, on reste surpris par le récit.

Ici, il y a de l'amour, il y a de la reproduction, il y a de l'échange de code génétique, mais les liens entre les trois composantes de la plus vieille histoire du monde sont gauchis et redistribués. On se prend à vouloir passer plus de temps dans cet univers. À vous d'y rentrer.

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 74, septembre 2014


  1. le Miroir aux éperluettes [ 1 ] [ 2 ], Espaces insécables & Marouflages [ 1 ] [ 2 ].
  2. Comme toujours, le présent article reflète autant le livre que le regard du critique, qui, en l'occurrence, se trouve être un homme, qui a longtemps considéré les femmes comme des extraterrestres — et peut-être aujourd'hui encore…

Commentaires

Ajouter un commentaire

Les commentaires sont publiés après validation par Quarante-Deux.