KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Ian Watson ; Andy West : the Waters of destiny

roman de Science-Fiction inédit en français, 2012

chronique par Pascal J. Thomas, 2014

par ailleurs :

Pour le lecteur français, le nom d'Ian Watson évoquera sûrement ses œuvres de référence des années 70 : l'Enchâssement, les Visiteurs du miracle, Chronomachine lente… Sa carrière s'est poursuivie, avec des hauts et des bas — je ne savais pas avant de consulter le site de l'auteur qu'il avait réalisé des novellisations de Warhammer 40,000, par exemple. À côté de romans nettement plus ambitieux.

La trilogie the Waters of destiny a été visiblement conçue comme un seul roman, qui n'a été tronçonné(1) que pour satisfaire, semble-t-il, aux exigences de la publication électronique ; puisque, nouveauté pour les lecteurs de KWS, je chronique ici un livre qui n'existe pas en support papier. Curieux. On nous disait autrefois que de trop copieux ouvrages étaient découpés en tomes pour satisfaire aux exigences physiques d'une reliure qui ne tombât pas en morceaux au moindre feuilletage. La motivation est ici, peut-être, que chaque morceau ne coûte pas trop cher à l'acheteur de fichiers,(2) mais que l'ensemble du roman rapporte assez à ses auteurs.

Trois fils de narration se suivent tout au long du roman. Un au xiie siècle : nous suivons, entre Syrie, Égypte et Perse, les tribulations de Hakim, un Nisarite (sous-groupe du chiisme qui a donné naissance aux fameux Assassins), qui découvre au cours de ses études de médecine en Égypte le secret de la contagion de la Mort Noire, en lequel il voit une arme ultime pour frapper les infidèles (c'est-à-dire tout le monde sauf les membres de sa secte). Un deuxième fil nous est contemporain, ou remonte à quelques années seulement : un groupe de terroristes non nommé essaie visiblement de profiter des antiques découvertes de Hakim. Enfin, dans le Boston d'un présent non spécifié (mais qui se situe après la résolution présumée du conflit syrien débuté en 2011, par exemple), Abigail Leclaire, professeur d'université canadienne, spécialiste de littérature du Moyen-Âge, se penche sur les tenants et les aboutissants d'un fragment (traduit en occitan médiéval) d'une poétesse andalouse (donc musulmane), et va vite découvrir des implications beaucoup plus présentes et dangereuses…

Il s'en suit des aventures rapides et effrayantes entre Proche-Orient, Provence, Andalousie (actuelle) et USA, qui mènent le monde à un cataclysme global. Sans le cataclysme, justement, le livre aurait un petit côté Dan Brown : des découvertes historiques apparemment poussiéreuses se révèlent la clé de complots très actuels et très dangereux. Mais nos auteurs sont britanniques, et un auteur de SF britannique digne de ce nom se doit bien de détruire le monde, tel que nous le connaissons, deux ou trois fois au cours de sa carrière.

Ne vous inquiétez pas trop, cependant. Les règles du film d'action hollywoodien sont grosso modo respectées. Abigail se battra jusqu'au bout, associera son sort à des hommes plus ou moins bien choisis, mais finira par trouver le vrai amour… et les héros auront le dernier mot sur les salauds. Tout cela est raconté très efficacement, mais avec une écriture quelque peu utilitaire et des ficelles parfois bien visibles. Sans vouloir vous gâcher le plaisir, on note très vite une surprenante naïveté amoureuse d'Abigail (ce qui peut compter au nombre des facilités d'écriture, ou disons de conception, de ce livre). Elle présente au moins des hésitations et des ambiguïtés qui la rendent intéressante, alors que tous les personnages qui l'entourent sont passablement unidimensionnels. Et les scènes de sexe très détaillées qui ponctuent le livre ne m'ont pas paru contribuer massivement au développement de l'intrigue.

Mais j'ai quand même lu le roman jusqu'au bout, sans déplaisir (et sur écran). En matière de thriller, les bougres connaissent leur métier. Et il faut dire qu'ils ont pris soin de ne pas caricaturer leurs fanatiques islamistes, et de les assortir de fanatiques symétriques, tout aussi ridicules et nuisibles. De plus, l'ouvrage est très bien documenté pour ce que j'ai pu en vérifier : poème en occitan médiéval, l'histoire des Assassins, les détails médicaux sur la peste noire et d'autres épidémies, les hérésies (ou schismes) de l'Islam… Alors, pour ceux d'entre vous qui emportent leur liseuse à la plage, vous pourrez vous plonger dans les Waters of destiny en sortant des flots bleus.

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 73, février 2014


  1. Assassins, Tongue of knowledge & Death overflows.
  2. Le premier est d'ailleurs gratuit.

Commentaires

Ajouter un commentaire

Les commentaires sont publiés après validation par Quarante-Deux.