KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

[Collectif] : les Finalistes du prix Rosny aîné 2013

anthologie de Science-Fiction, 2013

chronique par Pascal J. Thomas, 2014

par ailleurs :

L'objet a des pages, une couverture en couleurs dessinée par Michelle Bigot, une illustration intérieure de Caza, et plein de textes. Est-ce un livre ? Oui, puisqu'il a un dépôt légal et un ISBN. Mais pas de prix : il n'est pas dans le commerce, réservé qu'il était aux inscrits de la convention d'Aubenas pour les aider dans leur vote pour le tour décisif du prix Rosny aîné. Magnifique réalisation cette année, bien dans la lignée d'une convention admirablement organisée par Mireille Meyer et Jean-Jacques Régnier, bravo à eux.

Ce sera pour moi l'occasion de faire le tour d'un échantillon de la production de nouvelles francophones de SF de 2012 — que j'ai depuis longtemps cessé de suivre, et n'ai jamais trouvé le temps de lire intégralement, même les années maigres. Mais d'abord, une petite liste des sept textes, en guise d'incitation à vous abreuver à la source :

  • Franck Antoine : "Contre pouvoir" & Catherine Loiseau : "le Déclin", tous deux dans le numéro 1 de la revue Étherval, octobre 2012 ;
  • Ayerdhal : "R.C.W.", dans l'anthologie Utopiales 2012 chez ActuSF ;
  • Anthony Boulanger : "Évaporation et sublimation" & Thomas Geha : "les Tiges", tous deux dans l'anthologie Destination univers, dirigée par Jeanne-A Debats et Jean-Claude Dunyach chez Griffe d'Encre ;
  • Olivier Caruso : "les Quatre saisons de la baleine", dans le numéro 19/61 de la revue Galaxies, septembre 2012 ;
  • Adriana Lorusso : "Miséricorde et pénitence", dans le recueil des Nouvelles de Ta-Shima chez Ad astra.

Les sources des textes sont donc de petits éditeurs, une nouvelle revue, une anthologie liée à un festival, et une revue déjà établie mais qui a connu des fortunes diverses. On ne gagne plus d'argent à publier des nouvelles — même ActuSF y renoncerait, prétend la rumeur — mais le milieu SF maintient la production, et les lecteurs suivent. Et votent. Et parfois un peu trop pour les copains, mais qu'importe.

Le facteur copinage explique peut-être la présence de "Contre pouvoir" dans cette liste de finalistes. Certes, j'ai une tendance épidermique à ne pas apprécier les textes qui mettent en scène une confiance en soi démesurée. En l'occurrence, les défauts du texte sont plus profonds et me semblent porter autant sur la vision du monde de l'auteur que sur ses qualités d'écriture. On se dit qu'un éditeur plus expérimenté aurait pu l'aider.

Paru dans le même numéro de la même revue, "le Déclin" est par contre écrit de façon agréable — ou, à tout le moins, transparente. Le récit suit une trame classique du Fantastique (l'objet maudit) voire de la mythologie (les dieux rendent fous ceux qu'ils veulent détruire). Il y a de la force dans le récit, malgré des péripéties un peu parachutées et, détail qui m'agace toujours, des cultures prétendument interstellaires calquées dans leurs derniers détails sur des exemples terrestres (ici le monde arabe).

Olivier Caruso est, à l'inverse, original et agressif dans son approche. "Les Quatre saisons de la baleine" donne à voir des personnages piégés dans un monde sans pitié, une fois que le lecteur a pu rassembler les pièces du puzzle. Le plaisir n'était pas au rendez-vous pour moi, mais l'auteur a du mérite.

Plus accessible mais original aussi dans sa création d'univers, Thomas Geha avec "les Tiges" nous projette dans un futur où, la Terre déjà détruite, les résidus de l'Humanité servent une ou l'autre des deux espèces qui se disputent le morceau de Galaxie où nous vivons. L'intrigue est retorse, les dialogues et les descriptions parfois un peu sommaires, mais c'est de la SF solide et inventive.

De la force aussi, c'est ce que je retiens d'"Évaporation et sublimation" d'Anthony Boulanger (mais quel titre affreux). Des oiseaux de feu naissent au cœur des étoiles : malgré le cadre interstellaire, nous sommes en pleine Fantasy. Mais ça fonctionne. La qualité de ces deux textes — qui ne se ressemblent certes pas — tirés de l'anthologie Destination univers fait bien augurer du reste. Je crois qu'on peut faire confiance à Jeanne-A Debats et Jean-Claude Dunyach.

Ayerdhal livre avec "R.C.W." le texte largement le plus long de cette sélection, en forme d'hommage à Roland C. Wagner, bien sûr. Je suis toujours un peu mal à l'aise quand un auteur utilise de façon massive les images et les personnages d'un autre. Cela peut être dans un but parfaitement honorable — et je suis sûr que c'est le cas ici —, cela peut être parfaitement réussi et réjouissant, surtout sur le mode humoristique, mais c'est toujours, je crois, un échelon en dessous dans la grande échelle de la création. Alors oui, j'ai pris un grand plaisir teinté d'une cruelle nostalgie à la lecture de "R.C.W.", mais je suis incapable de dire si ce plaisir tient au talent indéniable d'Ayerdhal, ou à tout ce qui dans le texte évoque Roland C. Wagner, qui nous manque tant.

Enfin, l'autre auteur confirmé du peloton, Adriana Lorusso, nous propose "Miséricorde et pénitence", une tranche de son univers de Ta-Shima — que j'avoue ne pas connaître (manque de temps pour lire). Sa nouvelle est très agréable à lire, on s'y glisse instantanément, comme dans de vieilles pantoufles. Oui, elle s'appuie ici aussi sur des structures historiques connues (l'Église catholique corrompue de la fin du Moyen-Âge), mais en y introduisant suffisamment d'anachronisme créatif (des feuilletons télévisés suivis par tout le monde) pour que le résultat soit intéressant. Les personnages sont sans doute définis à la serpe, mais ça ne me gêne pas. Par contre, la fin abrupte tombe à plat, à mon sens.

Et le gagnant est… vous le savez sans doute si vous suivez un tant soit peu les nouvelles du milieu SF francophone : deux textes sont cette année arrivés ex æquo, par les délices du scrutin rosnyen, celui de Geha et celui d'Ayerdhal. Le prix sera certainement un encouragement beaucoup plus fort pour le premier, le second n'ayant (presque) plus rien à prouver ! Je retiens personnellement que sur ces sept textes, quatre m'ont procuré une lecture au moins plaisante, et qu'on peut avoir confiance dans le futur de la SF française, même si elle se teinte occasionnellement de Fantasy — quand on y pense, ce mouvement ne date pas d'hier.

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 73, février 2014

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