KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Matieu Poitavin : un Matagòt modèrn

roman fantastique pour la jeunesse inédit en français, 2011

chronique par Pascal J. Thomas, 2012

Joan n'avait jamais entendu parler de Matagòt jusqu'au jour où la vieille voisine, trop atteinte par la démence, a dû être hospitalisée. Mais Joan est adolescent, vit encore avec sa mère, et c'est l'occasion pour son amie Frosine, trentenaire, de continuer à faire son éducation — et de lui parler des œuvres de Josèp d'Arbaud et du dictionnaire de Frédéric Mistral, où le mythe est expliqué.

Ce qui ne susciterait qu'un intérêt poli. Mais le Matagòt, sorte de chat démoniaque et possédé, est bien réel et commence à semer la panique dans Nîmes… Reste à Frosine et à Joan à le repérer, à comprendre ses mobiles, et à l'éliminer. À grand renfort de conversations sur MSN et au prix de quelques excursions dans les recoins sombres du jardin public de la ville.

Ce court roman(1) constitue une tentative d'adapter le langage “djeun'” à l'occitan — provençal en l'occurrence. C'est un peu forcé, comme est exagéré — me semble-t-il — le rapport du protagoniste à la technologie. L'auteur, qui n'est sûrement pas aussi unidimensionnel que son personnage, aurait pu prendre plus de recul — mais son choix du récit à la première personne rend la chose un peu délicate.

Quand un livre est écrit en occitan, les préoccupations liées au devenir d'une culture toujours minorisée ne sont jamais loin du propos. Ici, le raccord doit se faire entre un protagoniste qui se déclare “gothique” et ne perd pas une occasion de proclamer son dégoût de la vie — quoique d'une façon pas franchement tranchante ou convaincue — et de la tradition félibréenne, et notamment camarguaise. C'est peut-être forcé, mais cela fournit un cadre agréablement renouvelé à la vieille intrigue du monstre rôdant dans la ville. Il y a finalement pas mal de dérision, aussi, dans ce monde un peu pitoyable de Joan vivant entre sa mère (dont il reconnaît les bonnes intentions tout en la faisant enrager) et une femme plus âgée, plus cultivée, mais infiniment désœuvrée. Les révélations finales, un peu trop rapidement balancées (comme souvent), mêlent l'invention surnaturelle et la satire sociale, en imaginant une sorte de rebouteux à l'envers pris dans la spirale de l'industrie touristique…

Finalement, Joan est un protagoniste plus intéressant qu'il n'en a l'air. Les événements du roman sont pour lui l'occasion de s'extraire de son enfance prolongée. Son attitude vis-à-vis du chat qui est au centre du roman peut être prise comme un symptôme de maturation : il doit apprendre à se défaire de son apitoiement pour les chatons et reconnaître le monstre derrière le corps souffreteux.

C'est le premier roman de Matieu Poitavin, et malgré ses maladresses, il témoigne d'un potentiel imaginatif prometteur. Sans doute pas le nouveau d'Arbaud, sûrement pas un nouveau Mistral, mais une brise rafraîchissante dans les lettres provençales.

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 70, février 2012


  1. L'édition chez I.E.O. Lengadòc est bilingue français/occitan ; on doit donc diviser le nombre de pages (204) par deux pour se faire une idée de sa longueur réelle. On regrettera, outre la perte de place que représente le texte français, que cela crée des problèmes physiques supplémentaires (coupures de paragraphe intempestives) dans une maquette qui est déjà bien en dessous des standards de qualité d'un travail professionnel.

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