KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Jean-Claude Dunyach : les Harmoniques célestes (Nouvelles – 7)

nouvelles de Science-Fiction, 2011

chronique par Pascal J. Thomas, 2012

par ailleurs :

Contrainte imposée par la vie professionnelle ou choix esthétique, Jean-Claude Dunyach s'est imposé comme un nouvelliste majeur de la SF française, et tout volume de ses œuvres courtes mérite le détour. Ce septième recueil, s'il ne brise pas le moule de la série, en dévie quelque peu. On ne trouvera pas ici, par exemple, de ces textes à l'humour délirant ou décapant qui émaillaient la plupart des volumes précédents ;(1) par contre, la proportion d'inédits est nettement plus élevée : trois textes, qui représentent en longueur les deux tiers du volume. Bref, on est progressivement passé de la compilation rétrospective à la publication d'œuvres nouvelles. Comme la novella qui donne son titre au recueil et en occupe plus du tiers.

Quelques mots, donc, sur les trois nouvelles que les dunyachophiles assidus connaissent déjà. "Aime ton ennemi", paru dans l'anthologie Moissons futures, a dû être écrit dans ce but : SF optimiste, documentée, mécanique bien huilée, avec son lot de surprises, mais un ton en dessous — ou devrais-je dire, à côté ? — de la production de l'auteur.

Tous les deux parus dans Bifrost, "les Cœurs silencieux" et "Repli sur soie" forment une sorte de diptyque par inversion. Dans le premier, un scientifique change le monde en découvrant, disons, la molécule de l'empathie, et son individualité manque se dissoudre dans l'océan humain ; dans le second, à la façon de "Vous les zombies" de Robert A. Heinlein, le protagoniste ne rencontre finalement que lui-même. C'est le deuxième texte qui a connu le plus de succès, remportant le prix Rosny aîné 2008 — cette thématique, déjà bien explorée, doit résonner avec le public de la SF française ; et j'en perçois un écho, sur un mode comique, dans le court et jouissif inédit qui clôt le recueil, "Visiteur secret".

Comme "Déchiffrer la trame", "Repli sur soie" est saturé de l'esthétique dunyachienne, ce sens d'une beauté complexe, accessible seulement au terme d'un processus de décodage patient, voire ésotérique. On y trouvera aussi quantité de répliques concises, travaillées pour la polysémie. Invraisemblables en tant que dialogue — le sentiment parfois m'envahit que ces personnages échangent des épigrammes, ou que l'auteur s'écoute écrire. Le penchant est très sensible dans "les Harmoniques célestes". Mais bien entendu, il faut accepter ce parti pris comme partie prenante du plaisir de la lecture d'un texte de Dunyach, ou ne pas entamer ladite lecture.

Il n'empêche. Avec son atmosphère et sa stratégie narrative bien différentes (biographie rétrospective d'un homme au soir de sa vie, avec son contenu beaucoup plus franchement SF), "les Cœurs silencieux", que je n'avais pas lu lors de sa parution initiale, a été pour moi une découverte et m'a plus profondément accroché.

"La Fin des cerisiers" ne relève pas de la SF, et peut-être pas du Fantastique. Une équipe de tournage américaine se retrouve au Japon dans les années 1970. Le pays leur est mal connu, et suffit à produire étrangeté et désorientation. Avec la pointe d'ambiguïté et d'incroyable qui font que, finalement, on se dira que c'est du Fantastique, ou que le critique n'a rien compris, ce qui est vraisemblable aussi.

Assez tourné autour du pot. "Les Harmoniques célestes" ne tient pas seulement une place de choix dans le livre ; il lui donne le ton. Le narrateur est un neurologue qui a longuement étudié les expériences de mort imminente, et trouvé des longueurs d'onde critiques dans la lumière visible qui permettent, à l'approche de la mort… mais j'en dis trop. Sifflotez la chanson de Traffic, Heaven is in your mind, imaginez. Tout cela est habilement entrelacé dans une course-poursuite sur des décors spectaculaires d'un monde à peine futur, et dans une intrigue riche en dilemmes moraux. On ne s'ennuie pas une seconde, et on est amené inexorablement au thème du recueil.

La mort. Ambiguë, inexplicable et peut-être simulée dans "la Fin des cerisiers", prétexte pour passer la vie en revue dans "Repli sur soie" et "les Cœurs silencieux" (où toute l'empathie du monde n'empêche pas de mourir seul), médicalisée dans "les Harmoniques célestes", la fin de vie semble bien constituer le centre vide, mais à l'inexorable force d'attraction, de ce dernier recueil. Question d'âge — de l'auteur, du critique, allez savoir… — ou pas, le thème est de toute façon présent dans des pans entiers de la littérature, et même de la littérature de SF. À mon sens, une raison de plus pour ouvrir ce recueil, et même si on ne se sent pas spécialement dunyachophile.

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 70, février 2012


  1. la Station de l'Agnelle, Dix jours sans voir la mer, Déchiffrer la trame, les Nageurs de sable, le Temps, en s'évaporant & Séparations.

Commentaires

Ajouter un commentaire

Les commentaires sont publiés après validation par Quarante-Deux.