KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Julien Campredon : l'Attaque des dauphins tueurs

nouvelles fantastiques, 2011

chronique par Pascal J. Thomas, 2012

par ailleurs :

Allez, vous avez le droit de dire que c'est du copinage : Julien Campredon est un jeune auteur que j'ai rencontré il y a quelques années grâce à Thierry Loiseau, animateur de l'émission Canal SF ;(1) il habite désormais du côté de Rabastens, et quand je le croise à Toulouse, nous tchatchons joyeusement en occitan.

Toutefois, il écrit encore en français, des textes insolites et décalés assaisonnés d'humour sardonique. Il n'a pas publié de roman mais en est à son quatrième recueil de nouvelles — qui a dit que l'édition française était rebutée par la forme courte ? Quoiqu'en termes d'édition, les recueils de Campredon flirtent avec les marges du système : un aux Ateliers du Gué (éditeur audois qu'on ne présente plus), un aux éditions Leo Scheer, et deux chez le toulousain Monsieur Toussaint Louverture, le présent ouvrage et son prédécesseur, délicieusement titré Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes — un titre qui m'évoque les premiers textes de Pierre Stolze.

Chaque nouvelle de ce recueil vous emporte dans un tourbillon descriptif, souvent ironique. On les lit comme on mange des cacahuètes, l'un après l'autre. Enchaînement dangereux, qui sait : arrivé aux deux derniers textes du recueil, celui qui lui donne son titre et l'énigmatique "M., M. M., D. & M.", j'étais toujours accroché, mais je n'avais plus aux lèvres le sourire béat des premières pages. Peut-être parce que ces textes reflètent de plus près les inquiétudes et les indignations de l'auteur, en particulier en ce qui concerne le bétonnage du littoral languedocien (et audois en particulier — Campredon est certainement quelqu'un qui vient de quelque part). Notez bien que le “moi” narrateur de "M., M. M., D. & M." n'est sans doute pas plus sympathique que l'insupportable Nordiste Michel qui vient squatter son jardin de l'arrière-pays minervois, et que l'improbable Maori du titre n'est pas non plus exempt de reproche. Mais Dieu, lui, est un promoteur immobilier — comme disait Michelle Shocked —, et il est sans doute pire que le Diable.

On retrouve le Grand Cornu, surnommé le Catalan à l'image de certains parlers languedociens, dans le premier texte, "Diablerie diabolique au Clubhouse". C'est presque de la SF (un médecin découvre un procédé cellulaire de rajeunissement) mais c'est surtout une variation jouissive sur les contrats avec le Diable : ces contrats impliquent deux parties humaines, qui bien entendu ne tireront ni l'une ni l'autre les avantages escomptés du pacte qu'ils ont paraphé. Tout le monde en prend pour son grade, mais c'est ce qui se rapproche le plus d'un conte moral dans tout le livre. "La Coulée de béton infernale" relève d'un Fantastique humoristique somme toute plus classique, puisque son protagoniste est un sorcier-exorciste qui exerce en libéral, comme une sorte de détective privé de l'étrange. Son adversaire du moment, un esprit bétonneur(2) qui menace de recouvrir tout le département de l'Aude, suit le fil conducteur du recueil. Avec le quotient coutumier de descriptions drolatiques et d'érudition inventée.

Ceux qui ont susurré « borgésien » sont sans doute à côté de la plaque, mais on trouvera au moins une référence sud-américaine avec "la Vengeance du livre uruguayen", dans lequel un recueil de nouvelles, infusé tel le maté dans l'eau bouillante, se convertit en « 483 volumes cartonnés avec dos en cuir ». Nous le savions, qu'en termes de densité d'idées par pages, les nouvelles écrasent les romans… Un texte d'écrivain, sans aucun doute, mais qui réjouira les lecteurs, avec son désopilant portrait de libraires, et l'obsession de l'immobilier ici habillée en costume de ville, avec doublure de briques, et retouches de plomberie pour rénovation d'appartement.

Il est difficile de comparer ces textes avec le Fantastique tendance horreur, fondé sur l'intrusion dans un réel finement tissé ; ici le jaillissement imaginatif déborde, et le décalage avec le réel s'élargit sans cesse. Pour notre plus grand plaisir.

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 70, février 2012


  1. Le quatrième dimanche de chaque mois, de 20 h à 21 h 30, sur Canal Sud, 92.2 MHz à Toulouse et dans les environs, et en streaming sur <http://www.canalsud.net/>.
  2. Spectre du marquis Béton de la Bétonnière, ce qui fait bien entendu penser au poète provençal Bellaud de la Bellaudière.

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