KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Estelle Blanquet ; Éric Picholle : Science et fictions à l'école : un outil transdisciplinaire pour l'investigation ?

actes de colloque, 2011

chronique par Pascal J. Thomas, 2012

par ailleurs :

Cet ouvrage constitue les actes des premières Journées Enseignement & Science-Fiction tenues à l'IUFM Célestin-Freinet de Nice en octobre 2010, et ajoute une unité à l'ensemble réduit mais sympathiquement éclectique des parutions du Somnium (qui éditent aussi les actes des rencontres de Peyresq, lieu de discussions aussi vivantes qu'intéressantes sur la SF et thèmes connexes). Son contenu est un peu fourre-tout, mais passionnant, et finalement ciblé sur un objectif : présenter aux enseignants la SF comme un ouvre-boîte qui perce le couvercle métallique de l'indifférence des élèves. Et en tant que tel, il s'adresse sans doute moins au fan de SF. Quoique cet aspect moins souvent étudié puisse éveiller sa curiosité.

La première partie du recueil est consacrée à trois textes de présentation, "Qu'est-ce que la Science-Fiction ?" de Nathalie Labrousse, que l'amateur endurci peut trouver convenu, "la Science-Fiction, une littérature de l'émerveillement rationnel", impressionnant plaidoyer d'Ugo Bellagamba, et "Science et fiction spéculative : les jeux du plausible", une liste d'emplois possibles de la “méthode SF” par Éric Picholle. Le reste est arrangé selon une division un peu surprenante, dans la mesure où deux parties sont organisées autour d'un auteur (Robert A. Heinlein, choix attendu quand on connaît les auteurs, et Philippe Corentin, ce qui peut étonner, et nous sort certainement du domaine de la SF pour entrer dans celui de la Fantasy animalière enfantine) ; une partie Et si… autour des interrogations scientifiques qui vont au-delà de l'expérimental (mathématiques et uchronie sont ainsi conviées) ; et enfin une partie Retours d'expérience, qui aurait pu englober plus de la moitié du volume et constitue, à mon sens, son apport le plus intéressant : des enseignants nous parlent de l'usage qu'ils ont pu faire de la SF dans différentes situations d'apprentissage. Des textes répondant à cette description se retrouvent un peu partout dans le volume.

Maintes disciplines peuvent bénéficier d'une aide pédagogique à base de SF. Nous avons deux textes d'anglicistes qui insistent sur les connaissances nécessaires à la bonne compréhension de Heinlein dans le texte — et donc les apprentissages que sa lecture stimule. Un philosophe de formation mathématique (Jean-Luc Gautero) qui entreprend le thème ingrat "Science-Fiction et mathématiques", et contourne finalement l'écueil du manque de prise sur le réel de la pensée mathématique en se concentrant sur le stochastique (probabilités, statistiques). C'est, par surcroît, dans l'air du temps de l'évolution de la science. Dans deux textes distincts, Nathalie Labrousse donne des exemples d'usage de la SF en cours de philosophie et d'histoire (fabriquer son uchronie pour prendre conscience de l'enchaînement des faits historiques).

De façon plus originale, Timothée Rey explique comment il a utilisé la SF auprès des élèves de lycée professionnel pour les amener à apprécier la littérature (ce qu'ils ne pratiquaient guère, et qu'on aurait pu craindre qu'ils ne pratiquassent jamais). Rey passe par le biais assez évident du caractère attractif, immédiat de la SF, mais emmène ses élèves bien plus loin — et bien plus loin que je ne suis jamais allé, moi qui étais aussi un adolescent rétif à la littérature. C'est une autre qualité pédagogique de la SF que Claude Ecken met en avant dans quelques pages passionnantes sur ses expériences d'atelier d'écriture : en autorisant la création de mondes simplifiés, où certaines complexités de notre réalité sont effacées par la puissance technologique, elle permet à des enfants de se lancer plus facilement dans la construction d'histoires — mais la nécessité de la cohérence logique les amène à prendre conscience, justement, des difficultés inhérentes à la conception d'un récit réaliste, ou simplement cohérent. Signalons enfin le compte rendu de deux expériences d'enseignement de la SF au niveau universitaire pour des étudiants en sciences (par Éric Picholle à Nice et par Marc Atallah à l'EPF de Lausanne — ce dernier est, incidemment, le nouveau directeur de la Maison d'Ailleurs d'Yverdon). C'est informatif, mais ça prend inévitablement un côté pro domo.

La partie “Heinlein” du livre commence avec un article d'Éric Picholle sur les intentions pédagogiques (voire didactiques) du bonhomme dans sa série de livres pour la jeunesse. Pas de surprise pour qui a déjà lu l'ouvrage de Bellagamba et Picholle sur Heinlein.(1) La physique et l'astronomie se taillent la part du lion dans l'article consacré au Vagabond de l'espace par Estelle Blanquet. Il s'agit ici plus d'un réjouissant catalogue de pistes proposées à un lecteur enseignant que d'un retour d'expérience — quoiqu'on sente que les recettes ont été testées avant !

Si Éric Picholle est présent dans tout l'ouvrage, au-delà de ses contributions personnelles, par le biais des textes d'introduction aux différentes parties et par diverses notes, c'est Estelle Blanchet qui y est omniprésente, avec notamment les trois “séquences” pédagogiques qui rythment le livre, petits cours qui éveillent à la réflexion sur des sujets scientifiques à partir de mises en scène tirées de la SF. Peut-être suis-je influencé parce que j'ai vu certaines de ces séquences professées en direct,(2) mais je me suis régalé de ces appels au potentiel de curiosité et d'émerveillement de l'enfance que l'école a souvent tant de mal à exploiter. On voudrait être enfant à nouveau pour se faire raconter la science par Estelle.(3) J'ai particulièrement apprécié l'étude détaillée du mouvement apparent de la Lune, et l'analyse que cela permet sur son mouvement dans d'autres repères (qui permettent de mieux l'expliquer).

Et je suis retombé encore plus loin en enfance avec la partie sur l'album illustré Plouf ! de Philippe Corentin — excellent artiste et auteur dont les parents font cadeau aux enfants afin de lire ses albums eux-mêmes en cachette. Où l'on voit que le raisonnement scientifique a sa place même à l'école maternelle — et oserai-je ajouter qu'il est essentiel qu'il y soit présent ?

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 70, février 2012


  1. Solutions non satisfaisantes aux Moutons électriques.
  2. Au salon Scientilivre de Toulouse en octobre 2011 : Voyage au cœur de la matière.
  3. Ceux qui sont vraiment intéressés par le sujet peuvent approfondir en achetant, du même auteur, Sciences à l'école, Côté jardin : le guide pratique de l'enseignant, aux mêmes éditions du Somnium.

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