Aller au contenu|Aller à la navigation générale|Aller au menu|Aller à la recherche

logo

Quarante-Deux

Keep Watching the Skies! : comptes rendus de lecture

Robert J. Sawyer : Éveil (Singularité – 1)

(WWW – 1: Wake, 2009)

roman de Science-Fiction

chronique par Noé Gaillard

par ailleurs :

J'ai lu ce roman après lecture d'Océanique, le recueil de nouvelles de Greg Egan, et j'ai été saisi par la lenteur, l'application de Sawyer. Par “application”, j'entends celle de l'élève désireux de bien réciter sa leçon, de bien rédiger un devoir pour obtenir une approbation générale, une bonne note. Quand je parle de “lenteur”, c'est de celle des gens qui ont tendance à vérifier trop souvent que vous avez bien compris leur propos, leur démonstration avant d'aller plus loin.

Caitlin est une jolie jeune fille de seize ans, très douée en maths, aveugle de naissance, mais elle maîtrise parfaitement l'électronique adaptée à sa cécité. Sa mère était professeur d'économie avant de passer son temps à s'occuper d'elle. Son père est un physicien de renommée internationale, mais il est autiste… Un spécialiste japonais, Kuroda, lui propose de faire l'essai d'un appareillage particulier sur un de ses yeux car elle bénéficie d'une constitution qui le permet. Dans le même temps, une conscience est en train de naître (dans l'esprit cartésien du cogito, ergo sum), puis est coupée en deux parce que la Chine a fermé tous ses accès internet vers l'extérieur à cause de problèmes internes. Au lieu de voir la réalité comme prévu, Caitlin ne voit que des points lumineux et des lignes… le Web. Puis Kuroda rectifie le tir et elle se met à voir ce qui l'entoure tout en enseignant à l'entité consciente qui “dialogue” avec elle comment utiliser les données du Web. Elle baptisera cette entité : Webmind.

Raconté comme cela, on pourrait presque croire à du Greg Bear qui me semble privilégier l'aventure vécue par les personnages différents au contact des autres “normaux”. Sawyer, bien sûr, raconte une histoire et les sensations de Caitlin ou du Webmind, mais les “encombre” (à mon sens) de données mathématiques, physiques, électroniques, et tente d'égayer l'ensemble par des plaisanteries de scientifiques ou de matheux. On remarquera aussi que cette idée d'un esprit caché dans l'espace et piégé ou né du Web n'est guère originale. On comprend ce qu'il nous dit mais, pour moi qui ne suis pas scientifique, ces précisions sont lourdes et “externes” à l'histoire, et je ne suis pas vraiment en mesure de les vérifier ou de les apprécier — y a-t-il beaucoup de lecteurs qui le soient ? J'aurais préféré que la découverte des couleurs par Caitlin soit plus fouillée… En contrepoint des données scientifiques, Sawyer fait référence à Helen Keller, la sourde-muette dont il est question dans le remarquable film d'Arthur Penn, Miracle en Alabama ; c'est elle qui donne du courage à Caitlin mais il me semble que pour ceux qui ne connaissent pas cela reste abstrait.(1) D'où l'impression très forte d'être devant un assemblage de plus ou moins “jolies” pierres mais pas devant un mur solide et fascinant où l'on devine un dessin agréable à l'œil. Un peu comme dans Rollback, dont il ne me subsiste en mémoire que des bribes qui ont ému mon affectivité ou ma sensiblerie. Ici, par exemple, les progrès de/du Webmind me laissent indifférent, alors que Caitlin s'enthousiasme. En fait, Sawyer me donne l'impression de préférer sa démonstration à ses personnages… J'ai eu le sentiment de me retrouver comme l'étudiant dont il raconte l'histoire. Ce dernier arrive dans une communauté de scientifiques qui se lancent des nombres à la figure et rient. L'un d'entre eux explique qu'il s'agit de blagues codées et propose à l'étudiant de donner un nombre. Il lance 54 et personne ne rit, puis 42 (?) et personne ne rit. Et on lui explique que ce n'est pas la blague seule qui compte, c'est aussi la façon de la raconter. Quelque temps plus tard, en travaillant, l'étudiant lance un -40 tonitruant et là tout le monde rit — personne ne connaissait cette histoire… Personnellement, je ne me hasarderai pas à raconter cette histoire à un banquet de mariage, à moins qu'il ne célèbre l'union de chercheurs ou de scientifiques et encore.

Je ne saurais que vous recommander la lecture de ce roman si vous êtes “scientifique”, et si vous ne l'êtes pas, faites l'effort de le lire pour confronter votre lecture à la mienne.


  1. Hellen Keller est une référence culturelle incontournable en Amérique anglophone, autant que peuvent l'être Louis Pasteur ou Bernard Palissy chez nous… —NdlR.