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Keep Watching the Skies! nº 62-63, juillet 2009

Charles Stross : Toast

nouvelles de Science-Fiction inédites en français

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chronique par Pascal J. Thomas

Nous avons ici l'édition de 2006 d'un recueil publié à l'origine en 2002, qui présente les nouvelles du tout début de Stross — avant son succès. Ce fut, de fait, son premier livre de fiction à être publié. Par rapport à l'édition de 2002, ce recueil omet "A Boy and His God", et ajoute "Lobsters", qui est une première version du début d'Accelerando.

Stross a bien évidemment progressé comme écrivain ; ses textes des années 1990 reposaient souvent sur des chutes ou sur un contenu fortement parodique (comme les deux supposés reportages de congrès qui figurent dans ce livre). Mais il préfère dans ses préfaces mettre l'accent sur la façon dont les évolutions technologiques (qu'il suit de très près) ont démodé l'argument de ses histoires. Ce en quoi il se trompe peut-être sur la nature de son propre art : quatre des nouvelles les plus substantielles de ce recueil sont (à divers titres) des uchronies, ce qui diminue fortement la pertinence de la prospective. Mais augmente fortement le plaisir du lecteur que je suis !

Sur la distance courte, Stross marie sa documentation foisonnante sur les évolutions technologiques à une dose d'humour nettement plus importante que de coutume. Au point de frôler la prose de fan, joyeusement assumée. Textes réservés au public averti ! "Dechlorinating the moderator" et "Toast" sont des reportages de conventions. Le premier décrit le milieu des physiciens des particules réunis pour construire des expériences telles des jouets géants, dans les chambres, les salons et la piscine de l'obligatoire hôtel de congrès. "Toast" traite d'informatique et de nanotechnologie, avec un déferlement d'innovation imaginaire contrebalancé par les fortes tendances nostalgiques du journaliste dans la peau duquel Stross se glisse. Tout de même, j'ai parfois eu l'impression que l'écriture, foisonnante, peu compréhensible, me submergeait comme le ferait le célèbre grey goo de la nanotech hors de contrôle.

On trouve aussi dans ce recueil deux fragments d'autres univers de l'auteur ; "Lobsters" déjà mentionné, qui accumule les idées socio-technologiques avec un effrayant enthousiasme ; et "Bear trap", situé dans le cadre rétrograde de l'après-Singularité où sont situés Crépuscule d'acier et Aube d'acier. Du cyberpunk financier sur une planète monarchiste qui fleure bon l'Empire Austro-Hongrois, qui s'achève sur un calembour. Pourtant c'est bourré d'idées, et ça fonctionne.

Venons-en au courant uchronique qui parcourt le livre. "Ship of fools", sans être une uchronie lors de son écriture en 1993, en est devenu une : il traite du fameux bug de l'an 2000, toujours de façon décalée. "Yellow snow" commence comme un voyage dans le temps, avec une solution tarabiscotée au problème du transport de l'argent par un voyageur temporel : transformer son propre corps en usine à produire une des substances les plus précieuses par unité de poids, l'héroïne. Mais les branchements du temps réservent des surprises, du moins pour qui n'a pas le point de vue libertaire strossien.

C'est anecdotique ; par contre trois grands textes uchroniques jalonnent le recueil. "Antibodies" met en scène une sorte de patrouille des univers parallèles, attentive aux évolutions scientifiques qui hâteraient l'arrivée de la singularité. Le gros du récit, toutefois, ressemble à une histoire d'espionnage dans le Royaume-Uni post-thatchérien. On notera que le début en a été recyclé dans le Bureau des atrocités. "A Colder war" réjouira le cœur des fans, là encore, avec sa mise en scène de secrets d'État soigneusement dissimulés, et ses multiples allusions aux mythes lovecraftiens. Mais elle doit être lue aussi comme une parodie exagérée de l'affaire du Contragate, quand les aides de camp de Reagan vendaient des armes à l'Iran pour financer les maquis anti-sandinistes au Nicaragua. Hétéroclite, nostalgique, et délicieux.

Enfin, seul texte à ne pas avoir été publié en magazine précédemment, "Big Brother iron" est mon préféré du recueil. Le plus ambitieux ? Oui et non. Un texte parodique n'est pas en général ambitieux. Mais pour s'attaquer à 1984, d'Orwell, il faut une certaine audace. Stross n'en manque pas, et manie avec brio sa propre version de la novlangue, et des séides de Big Brother qui ont appris à utiliser l'informatique, mais sous une forme primitive et engoncée. La chute finale est quelque peu forcée, mais le ton est admirablement trouvé, là encore c'est du grand plaisir.

Il faudra sans doute une certaine dose de perversité pour se plonger dans ce recueil ; les amateurs de Stross y trouveront un éclairage en biais sur l'œuvre de l'auteur, les fans endurcis une addition humoristique aux classiques de la S.-F., épicée d'extrapolations technologiques toujours audacieuses. Mais aux pervers est promis un immense plaisir.