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Vous êtes ici : Quarante-Deux KWS Sommaire du nº 62-63 le Mystère Campanella

Keep Watching the Skies! nº 62-63, juillet 2009

Jean Delumeau : le Mystère Campanella

rédactionnel

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chronique par Éric Vial

Jean Delumeau a enseigné l'Histoire moderne au Collège de France. Ce qui n'est pas rien. Son premier livre remonte à 1957. Cela fait un bail. Spécialiste du xvie siècle, il est vite passé de l'histoire économique et sociale et de la Renaissance à la Réforme, la contre-Réforme catholique, l'histoire religieuse, puis les mentalités, la culpabilisation, le sentiment de sécurité, la confession, et une histoire du paradis parue en trois tomes de 1993 à 2000 et avec laquelle, d'une certaine façon, on pourrait s'approcher de ce qui nous intéresse ici. Mais bien entendu, il ne s'agit pas de S.-F. ni de genres circumvoisins. Mais ici, il s'approche bien davantage de l'histoire du genre, ou de sa préhistoire, avec la vie de Campanella (1568-1639), l'auteur de la Cité du Soleil, un des grands classiques de l'utopie. Son itinéraire intellectuel fait d'ailleurs qu'on voit mal qui aurait été le mieux placé pour le faire. Et il place son travail sous le signe du roman, dans une première page où il indique que Marguerite Yourcenar, qui s'était inspirée du procès de Campanella dans l'Œuvre au noir, avait envisagé de placer le personnage au centre d'un roman historique jamais écrit.

Reste que l'amateur moyennement monomaniaque sera frustré. Mais pas le très monomaniaque. Pas celui à qui une allusion suffit pour déclencher une procédure d'annexion. Pas non plus celui qui, passionné par l'utopie, la S.-F. et autres, sait regarder à côté. Ce qui devrait tout de même faire une bonne proportion des lecteurs de KWS, sur papier ou sur écran. Ils ne trouveront pas dans ce livre un décorticage systématique et exclusif d'un texte majeur, mais auront l'occasion de le replacer dans une vie et dans une pensée, dans une époque et dans une culture. L'époque et la culture, ce sont celles auxquelles Jean Delumeau a consacré son existence.

La vie et la pensée, ce sont celles d'un surdoué doté d'une mémoire et d'une puissance de travail phénoménales ; né dans une famille très pauvre de Calabre ; apparemment tiré de six mois de maladie à treize ans par les formules magiques d'une cousine devineresse, ce qui a pu peser sur sa passion pour l'astronomie et l'occultisme ; se référant à la nature observable pour remettre en cause la tradition aristotélicienne ; précepteur un moment dans une riche famille napolitaine où il se frotte à l'élevage rationnel des chevaux, d'où sans doute la transposition de pratiques eugénistes dans la Cité du Soleil… Dominicain heurtant ses supérieurs par ses écrits iconoclastes, il refuse la discipline, se trouve en butte aux accusations les plus diverses (de la possession d'un livre de géomancie au fait d'avoir dialogué sur des questions religieuses avec un Juif converti au christianisme puis retourné au judaïsme, accusations significatives des fonctionnements ecclésiastiques du temps). Il écrit en prison des textes dont tous ne nous sont pas parvenus, interprète diverses calamités ou événements exceptionnels dans une perspective prophétique, se lance dans une conjuration millénariste échouant piteusement, échappe à une exécution en feignant la folie jusque sous la torture. Suivent vingt-sept ans de captivité continue s'ajoutant à ses séjours antérieurs sous les verrous, dans des conditions qu'il décrit comme effroyables mais qui ne l'empêchent pas d'écrire et d'écrire encore, de continuer d'être philosophe, poète, pamphlétaire politique, etc. Il rompt des lances contre Aristote ou Machiavel, perdure dans sa passion pour l'astrologie, et voit ses écrits acceptés par certaines autorités ecclésiastiques, censurés par d'autres, au gré de jeux de pouvoir qui doivent sans doute plus au fanatisme carriériste qu'à toute autre considération, ou au gré de flottements pontificaux quant à cette même astrologie, laquelle passionne Rome et le pape mais devient hautement condamnable et passible de mort dès lors qu'elle se mêle de pronostiquer la mort de ce dernier ou de membres de sa famille… Il défend Galilée ce qui n'arrange pas son cas, compte sur l'Espagne pour établir une théocratie universelle, puis penche pour la France quand les troupes de Louis XIII prennent La Rochelle contre les protestants, et finit sa vie à Paris, astrologue conseillant Richelieu, auteur prolixe publié contre la volonté romaine, pris entre rêves de conversion universelle, prestige intellectuel et ennuis variés qu'il semble de toute façon attirer comme un aimant.

Au-delà de cette vie, qui occupe la première partie du volume, et d'une quinzaine de pages présentant la Cité du Soleil (mais il y a été largement fait allusion avant, ainsi qu'à ses thèmes, son contexte, ses influences), Jean Delumeau développe l'anti-aristotélisme de Campanella, son usage du thomisme, mais aussi son rapport à la magie, à l'eugénisme, aux liens entre microcosme et macrocosme, à l'astrologie, toutes choses qui éclairent à nouveau son utopie, et sont bien entendues replacées dans l'ambiance intellectuelle de son époque. Tout comme ses positions novatrices, sa cosmologie, son prophétisme millénariste, ses conceptions politiques, ses polémiques contre Machiavel, que l'on retrouve alors, ou la nature même de son catholicisme. Bien entendu, l'amateur raisonnablement monomaniaque ne s'y retrouvera guère, mais tant pis pour lui. Les autres trouveront des éclairages sur un texte fondateur, mais auquel son auteur est loin de se réduire, et un monde intellectuel que nous croyons proche et qui nous est extraordinairement étranger (autre intérêt pour l'amateur de S.-F. : mesurer les différences intervenues en quatre siècles invite à s'interroger sur les mentalités futures et à la simple possibilité de les imaginer et de les mettre en scène…). Et si ce n'est pas le seul intérêt du livre, loin de là, on voudra bien se rappeler que l'on est ici dans une publication consacrée à la S.-F… même si ce qui précède peut en sembler fort loin : pour d'autres considérations, sans doute plus pertinentes d'ailleurs, ce n'est pas à KWS qu'il faut s'adresser, mais à la Revue historique, la Revue d'histoire moderne et contemporaine, les Annales, etc., etc., etc.